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35

En cet instant, j'ai la sensation qu'Ethan n'est plus ici avec moi mais qu'il a replongé dans ses souvenirs et je n'arrive pas à savoir si ces réminiscences le blessent ou lui font du bien. Son visage s'imprègne d'une expression nostalgique légèrement attristée et son sourire goûte l'amertume. Pas celle de la bière, mais plutôt celle de pensées qui le heurte malgré lui.

J'use de toute la volonté du monde pour refouler l'envie de lui prendre la main et de la serrer du plus fort que je le peux. Je me suis promis de ne pas retomber dans ses filets, je dois me montrer forte et raisonnable. Mais l'homme qui souffre en silence en face de moi ne me facilite pas la tâche. Au bout d'interminables secondes, son regard reprend vie lorsqu'il plonge dans le mien. A travers mes pupilles, je lui dis simplement que je suis là.

Afin d'essayer de briser ce silence pesant qui s'est invité à notre table, je lui lance, sur un ton léger.

-Je peux aisément vous imaginer petit garçon, déambulant entre les tables tout en échappant à votre mère ou votre père !

A peine ai-je terminé ma phrase que le corps de l'homme assis en face de moi se crispe intensément. Ses mains qui tenaient son verre l'agrippent maintenant de toutes leurs forces et son torse s'est légèrement raidi. Il ne bouge plus, j'ai même l'impression qu'il ne respire plus. Mince, qu'ai-je bien pu dire pour le mettre dans cet état ?

-Changeons de sujet. Parlez-moi de vous.

Son ton est légèrement rude mais sonne comme un appel à l'aide. Je feins de ne pas remarquer l'urgence et la peine mêlées dans sa voix.

-Humm... que voulez-vous savoir ?

-Je ne sais pas. Dites-moi quelque chose que vous n'avez jamais dit à personne.

Tout en prononçant ces mots, Ethan déplace sa jambe sous la table et cale délicatement son genou entre mes jambes. Son geste est doucereux, c'est comme s'il trouvait refuge à mon contact et j'accueille son mouvement avec délectation. Mon cœur commence à battre plus vite, comme si ce moment était en train de tout chambouler. J'ai de plus en plus de mal à me raccrocher à mes bonnes résolutions.

Je réfléchis un instant à sa demande. Quelque chose que je n'ai jamais dit à personne... Je décide de me montrer aussi honnête que lui l'a été quelques minutes plus tôt.

-Je n'ai jamais voulu étudier le commerce international. Ma mère voulait que je fasse médecine et moi, je rêvais d'art et de culture...

-D'art ? me coupe-t-il le regard pétillant.

-Oui... j'aime tout ce qui se rapporte à la musique, la danse, la photographie, la peinture, les livres... mais tout ceci était absolument inenvisageable aux yeux de ma très chère mère. Mon père a donc proposé un compromis, le commerce et une chose en entrainant une autre j'ai fini mes études en soutenant une thèse de commerce international.

Ethan me détaille de ses yeux si captivants, totalement envouté par mon récit. Quand sa main chaude se pose sur le bout de mes doigts, mon ventre se contracte sous la douceur de ce geste et je ne retire pas ma main.

-Pourquoi ne vous êtes-vous pas battue pour vos aspirations ?

Je lui lance un petit ricanement amer. On voit bien qu'il ne connait pas mes parents. Ils sont certes autoritaires, froids et exigeants mais ils sont ma seule famille.

Murphy me sauve de cette conversation embarrassante en amenant deux assiettes débordantes d'un fish'n'chips plus qu'appétissant. Notre soirée se poursuit dans une ambiance plus légère. Nous discutons, nous trinquons, nous dégustons, bref nous profitons de ce moment suspendu dans lequel seuls lui et moi existons.

            

              

                    

Quand nous sortons de cette petite taverne, Ethan étreint chaleureusement Murphy et son regard se voile à nouveau l'espace de quelques instants. J'ai l'impression qu'il aimerait suspendre le temps et rester ici indéfiniment.

La neige tombe de plus en plus fortement sur la capitale anglaise et un fort vent glacial l'accompagne. Nous marchons environ deux minutes pour regagner l'artère principale et je suis déjà glacée jusqu'à l'os. Je ne peux plus maitriser mes tremblements frénétiques et lorsqu'un taxi nous ouvre sa porte, Ethan lui demande immédiatement de mettre le chauffage à son maximum. Malgré ses airs bourrus et distants, cet homme me prête énormément d'attention. Je n'ai pas besoin de lui exprimer ce que je ressens ou comment je me sens, il sait lire en moi. Cette pensée gonfle mon cœur de contentement et je réalise que je m'enlise dans mes sentiments contradictoires. 

Ne pouvant toujours pas calmer les tressaillements qui envahissent mon corps, Ethan pivote légèrement et se rapproche de moi. Délicatement, il pose sa main sur ma cuisse et la frotte énergiquement pour me réchauffer. Ce contact déclenche en moi une vague de frissons, pas des frissons dûs au froid qui m'a clouée sur place, mais des frissons de chaleur et de désir.

Ma détermination à lui résister est vraiment mise à rude épreuve ce soir. Je ne dois pas oublier que cette soirée idyllique n'est qu'une parenthèse et que la réalité parisienne va me rattraper dans deux jours à peine. Cette pensée m'aide à ne pas fondre dans ses bras mais je m'autorise tout de même à accepter son contact. Et à le savourer.

Ses mouvements se muent en d'infimes caresses qui se baladent sur ma cuisse puis sur mes mains et il finit par entremêler furtivement ses doigts aux miens tout en tournant sa tête vers la vitre de l'automobile. Nous passons tout le trajet ainsi et je chante silencieusement dans ma tête pour assourdir mes pensées dérivant inévitablement vers notre étreinte du début de semaine.

Quand nous rejoignons le cinquième étage de l'hôtel, ses doigts sont toujours mêlés aux miens. Arrivés à hauteur de nos chambres, Ethan se retourne subtilement pour me faire face et ne prononce pas un mot. Ses yeux parlent pour lui. Ses pupilles marrons sont maintenant brillantes et elles fixent intensément mon visage. Elles se promènent furtivement sur mes yeux, ma bouche, ma gorge pour ensuite retrouver mes lèvres. Je reste immobile face à cet assaut visuel palpitant et je n'arrive pas à décider si je veux qu'il aille plus loin ou pas. Au bout d'interminables secondes gorgées de désir, Ethan ferme les yeux, serre ma main et fait volte-face.

Je ressens instantanément un vide incommensurable lorsque nos paumes se séparent et que nous regagnons nos chambres, sans dire un mot. Je ferme ma porte et m'adosse au chambranle. Ma raison et mon cœur ne forment plus qu'un immense champ de bataille dans lequel j'ai perdu tous mes repères.  

Je sursaute lorsque j'entends du bruit de l'autre côté du couloir et des pas s'approcher. Mon rythme cardiaque s'emballe instantanément et je reste stoïque, totalement pantelante, dans l'attente de son approche. Je retiens ma respiration de longues secondes puis je distingue des pas s'éloigner et une porte claquer.

C'est peut-être mieux ainsi.

Mon cœur, lui, a du mal à retrouver son calme. Au moment où je ferme les yeux, couchée dans mon lit et emmitouflée dans mes draps, d'ensorcelants iris marrons viennent hanter mes pensées pendant qu'une délicieuse barbe brune entreprend de taquiner virtuellement tous mes sens.

Le lendemain matin, je suis réveillée par un appel de ma meilleure amie. Je décroche avec une voix d'outre-tombe qui n'éveille aucune culpabilité chez elle.

-Allo ?

-Coucou ma Can-can, tu vas bien ? Comment se passe ton voyage ? Tu es déjà rentrée ?

            

              

                    

Elle débite ces questions telle une mitraillette et je devine que quelque chose ne va pas.

-Non, je rentre demain après-midi, nous avons encore des rendez-vous aujourd'hui. 

-Tu penses que tu pourrais venir à la maison demain ?

Cassiopée m'a conviée à une soirée entre amis mais je ne sais pas si je passerai y faire un saut.

-Je n'en sais rien, tout dépendra de mon état de fatigue. On verra demain. Et toi, quoi de neuf ?

-Bon... d'accord. En tout cas, j'en connais un qui va être déçu si tu ne viens pas... J'ai invité Gabriel et il était ravi de pouvoir passer un moment avec toi.

Mon cœur se serre et je tente de toutes mes forces de repousser cette gigantesque vague de culpabilité qui s'approche, en vain. Car de mon côté, j'ai de plus en plus l'impression qu'il attend beaucoup plus de moi que je ne suis actuellement capable de lui donner.

-Et toi, qu'est-ce qu'il te tracasse ? je lui demande en changeant innocemment de sujet.

Ma meilleure amie laisse échapper un petit rire chaleureux puis me répond:

-On ne peut rien se cacher toutes les deux, pas vrai ? Bon, je vais essayer de ne pas m'énerver... Mon père m'a appelée ce matin pour me demander de passer Noël avec lui.

Aïe ! Je sais d'avance que cette conversation va mettre Cass dans tous ses états. Ses parents se sont séparés lorsqu'elle avait 15 ans, quand sa mère a découvert que son père avait une liaison avec une autre femme depuis plus d'un an. Cette période a été pour elle un véritable cauchemar et elle n'a jamais pardonné à son père de les avoir abandonnées, elle et sa mère. Depuis plus de dix ans, son père essaie désespérément de reconstruire une relation saine avec sa fille.

-Et que vas-tu faire ?

Même si je connais déjà la réponse à cette question, je me dois de le lui demander et j'anticipe déjà sa réaction volcanique.

-Non mais tu crois vraiment que je vais accepter de passer la journée de Noël à rester bien sagement assise et à faire semblant de sourire à mon traitre de père et à sa pouffiasse ????

Elle a presque hurlé dans le combiné. Je la connais par cœur ! Je doute qu'un jour elle soit capable de tourner la page et d'accepter la situation. Quand il s'agit de son père, Cassiopée a toujours 15 ans et l'adolescente rebelle et torturée renaît de ses cendres.

-Calme-toi Cass, tu sais très bien que je ne te juges pas. Si tu ne veux pas y aller, ne te force pas, la journée ne pourra que mal se terminer.

Nous continuons de discuter quelques minutes afin de faire retomber la pression puis je file me préparer. 

Notre matinée très chargée me permet de faire abstraction de tous les sentiments prohibés qui tentent de s'infiltrer en moi dès que je pose les yeux sur mon supérieur. Nous enchainons deux rendez-vous cruciaux avec les maisons Dior et Royal Beauty et nos négociations se montrent concluantes. Nous signons les contrats en fin de matinée et déjeunons avec les acheteurs de Royal Beauty. Ce repas se déroule dans la sérénité, je peux tout à fait deviner la satisfaction dans les yeux brillants de mon supérieur. Il se comporte exactement de la même manière que la journée précédente, me mettant constamment en valeur auprès de nos clients et vantant tour à tour mes qualités et mes compétences. Il agit en parfait patron charismatique et fier et quand je pense à la soirée que nous avons partagée, mon cœur se serre en réalisant que tout ce que cet homme affiche n'est qu'une façade.

Cependant, je remarque qu'Ethan regarde très souvent sa montre pendant le repas. Il jette régulièrement de discrets mais furtifs coups d'œil à son cadran et je peux aisément discerner que son corps est tendu. A cet instant, je regrette de ne pas lui avoir demandé la veille ce qui le rend si soucieux ces derniers temps. Mais le charme de cette soirée confidence est rompu et mon interrogation serait totalement déplacée maintenant.

            

              

                    

Lorsque nos convives prennent congé, Ethan s'approche rapidement de moi pour m'informer qu'il doit partir sur-le-champ. Son visage est fermé et ses traits n'ont jamais été aussi tendus. Il ouvre et ferme frénétiquement ses poings si fort qu'ils en deviennent totalement blanc. Sa souffrance émane de tous les pores de sa peau et je ne peux rien faire pour l'aider. Alors qu'il tourne les talons pour m'abandonner encore une fois, son téléphone sonne. L'urgence avec laquelle il récupère son smartphone dans sa poche me confirme que ce qui se trame est grave. Je n'entends pas ce qu'il dit mais je le vois se retourner et me fixer intensément. Quand il raccroche seulement quelques minutes plus tard, il s'approche de moi rapidement et ses mains se perdent dans ses cheveux, dans un signe évident de nervosité.

-Candice, j'ai eu Mr Jameson au téléphone. Il souhaite discuter d'un projet qu'il aimerait développer avec nous et souhaite nous rencontrer en fin d'après-midi. Je lui ai donné rendez-vous dans le hall de notre hôtel pour que nous puissions discuter dans un cadre moins formel.

Il marque une pause, consulte à nouveau sa montre et reprend.

-Je dois m'absenter cet après-midi mais vous commencerez l'entretien sans moi. J'essaierai de vous rejoindre pour le terminer avec vous. Vous avez rendez-vous à 18h.

Je me fige en entendant ces mots. La perspective de passer un moment seule avec Mr Jameson ne m'emballe pas. Pas du tout. Cet homme m'a mise extrêmement mal à l'aise dès notre première rencontre et je n'ai absolument pas envie de me retrouver isolée entre quatre murs avec lui.

-Attendez !

J'interpelle mon supérieur alors qu'il est déjà en train de partir à vive allure. Il se retourne vers moi le visage toujours tendu, ses jambes martelant le sol, trahissant ainsi sa nervosité.

-Serait-il possible de... euh... décaler ce rendez-vous pour que vous puissiez y assister entièrement ?

-Nous rentrons demain Candice, c'est impossible.

Sa réponse me tord le ventre. Mes doigts s'emmêlent entre eux et je mordille ma lèvre inférieure en baissant les yeux. Je ne saurais pas vous expliquer pourquoi mais je redoute énormément mon face-à-face avec cet homme au comportement tendancieux et graveleux.

-Que se passe-t-il Candice ? m'interroge mon boss en fronçant les sourcils.

Il semble toujours tiraillé par ses soucis et très pressé de partir, je ne veux pas l'inquiéter outre mesure. Je décide donc de nuancer mon propos.

-Rien de très important. C'est juste que... je ne me sens pas très à l'aise en sa présence.

Je le vois soupirer légèrement et consulter à nouveau sa montre.

-Ecoutez, je vais faire mon maximum pour vous rejoindre le plus tôt possible. En attendant, voici son dossier. L'étude de marché est déjà bien avancée. Vous n'aurez qu'à commencer l'entrevue.

-Très bien, je lui réponds avec un petit sourire crispé.

Je regarde mon patron s'éloigner rapidement de moi en collant son téléphone à son oreille. Je rejoins notre hôtel et passe l'après-midi à travailler sur le dossier Jameson. Peu avant 18h, la réception m'appelle pour me prévenir que la salle qu'Ethan a réservée pour cet entretien est prête. Je descends donc au rez-de-chaussée et un réceptionniste me guide au niveau -1. C'est en réalité un souplex qui donne sur une petite cour végétalisée. La salle n'est pas très grande et un petit buffet proposant des douceurs et toute sorte de thés est déjà installé. L'idée de me retrouver enfermée dans cette pièce, aussi chaleureuse soit-elle, avec ce cinquantenaire aux mains un peu trop familières à mon goût me donne la nausée.

            

              

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