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Quand nous sortons à l'extérieur de l'hôtel, de nombreux flocons de neige tombent pour tapisser la capitale anglaise d'un sublime manteau blanc. Il s'engouffre dans un taxi et je le suis. Mon boss indique l'adresse au chauffeur et je me délecte à nouveau de ce son si excitant. Je n'y peux rien, j'ai toujours aimé les anglais ! Le trajet dure une vingtaine de minutes pendant lesquelles nous ne parlons pas. L'atmosphère entre nous n'est plus tendue, elle est maintenant légèrement électrique. Je me force à ne pas dévisager du regard mon compagnon de route et le seul moyen que je trouve pour y parvenir, c'est de coller ma tête contre la vitre glacée et de faire semblant d'être captivée par la neige qui recouvre maintenant les trottoirs et les voitures à l'arrêt.

Soudain, je sens un délicieux frisson naitre sur le flanc de ma cuisse gauche et résonner dans chaque parcelle de mon corps. Mon ventre se tord, mon cœur s'affole et je n'ai pas besoin de tourner la tête pour voir sa main caresser mon jean's du bout des doigts. J'ai tellement envie de fermer les yeux et de laisser ses doigts conquérir mon corps tout entier. Mais je résiste et au lieu de le laisser continuer sans rien dire, je lui lance, le regard toujours rivé vers l'extérieur :

-Pensez à votre téléphone flambant neuf, Mr Archer...

J'ai à peine susurré ces mots mais je sais qu'il les a entendus puisque je l'entends rire silencieusement et ses doigts quittent ma cuisse dans une lenteur insoutenable qui me demande toute la volonté du monde pour ne pas lui sauter dessus.  

Nous arrivons dans le quartier de Camden et le taxi se gare. Ethan règle la course et me demande de le suivre. Je ne suis jamais venue dans ce quartier et l'atmosphère punk, limite gothique me surprend instantanément. Je contemple les façades colorées des immeubles qui nous entourent, seulement éclairés par les réverbères de la rue. Je repère immédiatement de gigantesques fresques de street-art qui représentent tour à tour des célébrités et des créatures imaginaires. Ce lieu est tout simplement magique !

Je suis vraiment surprise que mon patron m'emmène dans un tel lieu. Jusqu'à présent, je l'ai toujours côtoyé dans un cadre professionnel plutôt classique. Je n'aurais jamais imaginé qu'il puisse fréquenter un quartier totalement alternatif. Cette découverte ne fait que rajouter du charme à cet homme qui n'en manque décidemment pas.

Alors que je me perds dans ma contemplation des environs, Ethan se retourne et m'appelle afin que je le succède. Arrivée à sa hauteur, il m'offre un discret petit sourire et s'engage dans une petite ruelle à notre droite. En temps normal, je ne me sentirais pas du tout à l'aise dans un chemin si étroit et sombre à l'écart de l'agitation de l'artère principale mais l'atmosphère de ce quartier mêlée à la présence d'Ethan m'apaisent. Nous nous arrêtons devant une petite porte en bois sombre sans aucune enseigne. Il frappe fortement contre le bois et après quelques petites secondes d'attente, un homme à la dégaine complètement loufoque nous ouvre. Mais où m'as-tu amenée Ethan ?

Un immense hipster roux à la barbe aussi longue que mes cheveux et au visage recouvert de tatouages nous accueille chaleureusement. Les deux hommes semblent bien se connaitre vu l'accolade enthousiaste qu'ils s'offrent. A travers le bourdonnement qui emplit la petite salle, je distingue qu'ils prennent des nouvelles l'un de l'autre. Après ces retrouvailles amicales, le géant roux se tourne vers moi pour m'adresser un sympathique sourire et me saluer. Il nous conduit ensuite vers une minuscule salle qui peut accueillir tout au plus une dizaine de tables à peine. La table qu'il nous indique est légèrement à l'écart des autres et offre une certaine intimité. Le mobilier qui m'entoure m'arrache un franc sourire. Des tables rustiques en chêne côtoient d'imposantes assises métalliques ainsi que des bancs en plastique tandis que la vaisselle nonchalamment posée devant nous est totalement dépareillée. Je ne peux m'empêcher d'éclater de rire en voyant une petite assiette blanche à pois rouge trôner devant mon patron.

            

              

                    

-Qu'est-ce qui vous fait rire ainsi, Candice ?

Je ravale mon rire et lui réponds avec un large sourire :

-Vous voir dans un tel contexte... je n'aurais jamais imaginé que vous fréquentiez ce genre de lieu !

Le regard de mon interlocuteur se voile un instant tandis qu'il me répond d'un air las, plus pour lui-même que pour moi.

-Et pourtant, j'ai passé des années ici...

Je décide de ne pas le mettre mal à l'aise en le bombardant de question mais cette attention me demande bien plus d'efforts que ce que j'aurais cru. Je dois réfréner ma nature curieuse pour ne pas brusquer l'homme en face de moi. Je sens que cette dernière phrase résonne d'une manière très particulière en lui.

Et pour cause, Ethan ne semble pas du tout incommodé par ce lieu atypique, bien au contraire. Son visage se détend petit à petit, son sourire se fait plus marqué et son corps auparavant crispé s'apaise enfin. Il retire son manteau pendant que je me défais de mon attirail hivernal et je bloque un instant devant la vision qu'il m'offre. Il porte un large sweat Abercrombie bleu électrique sur son habituel jean's brut et sa fine barbe assortie à sa chevelure brune ébouriffée lui donne instantanément l'air plus jeune. C'est comme si je découvrais l'autre personnalité d'Ethan Archer, le trentenaire libéré du carcan professionnel et des responsabilités. La personne en face de moi n'est pas un chef d'entreprise, il est simplement un homme détendu qui profite d'une soirée agréable dans un restaurant original. En cet instant, il m'apparait plus accessible que jamais.

Nous nous installons à notre table et Ethan s'empresse d'apostropher son ami qui virevolte entre les tables pour lui commander deux « comme d'hab' ». Interloquée, je lui lance :

-Vous avez commandé pour moi ?

-Bien sûr, me répond-t-il le plus naturellement du monde.

-Je déteste qu'on commande pour moi ! Comment pouvez-vous savoir ce que j'ai envie de boire ?

Ethan me regarde longuement avec un petit sourire en coin, avant de lâcher ces mots dans un soupir.

-Vous contrôlez toujours tout, hein ? Vous avez du mal à lâcher prise et à vous laisser guider.

A l'entente de ces mots, une réalité me frappe : cet homme m'a cernée en quelques semaines à peine. Je réfrène instantanément d'exquis souvenirs de la dernière fois où j'ai réellement lâché prise, dans un certain local ménager avec un certain homme envoûtant et je tente d'ignorer la sensation inédite de liberté que j'ai ressentie ce jour-là dans ses bras. A la place, je lui rétorque :

-J'ai été élevée ainsi, je n'y peux rien...

Au fur et à mesure que ces quelques mots sortent de ma bouche, je regrette instantanément de les avoir prononcés. Ethan fronce les sourcils, pose ses coudes sur la table en chêne et m'interroge silencieusement du regard. Maman aurait eu un arrêt cardiaque en le voyant « s'avachir de la sorte » ! Je détourne le regard, peu envieuse de gâcher la soirée en parlant de mes parents. Voyant mon embarras, Ethan n'insiste pas et détend l'atmosphère en affirmant :

-En tout cas, je suis content de retrouver vos tenues classiques et barbantes, je commençais à croire que vous n'aviez gardé que des vêtements sexy et féminins dans votre garde-robe...

Ok. Ce soir, j'ai donc affaire au Ethan dragueur et malicieux. Je jette rapidement un œil à mon pull blanc tout simple et je regrette immédiatement de ne pas avoir choisi un habit plus... flatteur.

-Premièrement, mon pull n'est pas du tout barbant, il est confortable. C'est vous qui m'avez demandé de porter une tenue décontractée ! Et deuxièmement, il faudrait savoir ce que vous voulez ! Dois-je vous rappeler vos mots particulièrement désagréables lors de mon entretien d'embauche ?

            

              

                    

Ethan se met à rire franchement et ce son me touche sur-le-champ. Il est pur, franc et honnête et j'ai l'impression d'être une privilégiée en cet instant. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai l'impression qu'il n'a pas l'occasion de rire souvent dans sa vie quotidienne et cette simple pensée ne fait que réchauffer mon cœur bien trop charmé par cet homme. Malgré une sorte de lassitude et d'harassement qui semble s'être durablement installé en lui, j'ai la sensation que cette soirée lui apporte une bouffée d'oxygène.    

-Je me souviens très bien de ce que je vous ai dit et je maintiens mes propos. Ce jour-là, je me suis ennuyé à mourir en vous regardant. Mais je ne peux plus en dire autant ces dernières semaines...

Alors qu'il m'envoie un clin d'œil très appuyé, son ami arrive avec deux verres de bière pour me sauver. Le problème, c'est que je n'aime pas la bière ! Ma déception doit se lire sur mon visage car Ethan s'empresse de me dire :

-Attendez de goûter avant de juger.

Je m'exécute donc docilement et trempe mes lèvres dans la boisson mousseuse posée devant moi. Une surprenante saveur douce et fruitée, légèrement citronnée tapisse mon palais. Aucune amertume ne vient troubler ma dégustation, au contraire un second parfum de pamplemousse vient enjoliver ce liquide inattendu. Ma première gorgée me laisse un délicieux goût d'agrumes mêlé à un doux houblon et je ferme les yeux en portant à nouveau le verre à ma bouche. La robe dorée de la bière, son odeur particulière qui capte intensément tous mes sens et le crépitement de la mousse m'offrent une découverte insoupçonnée. Je souris en rouvrant les yeux et découvre qu'Ethan ne m'a pas lâchée du regard. Il n'a pas encore entamé son verre et je me sens subitement gênée d'être épiée de la sorte.

-Alors ? me demande-t-il avec un petit sourire en coin.

-C'est délicieux. Je n'ai jamais bu une bière comme celle-ci, elle est tellement douce et étonnante.

Mon compagnon de table me lance un nouveau clin d'œil avant de boire une longue gorgée. Dans ma tête, une multitude de questions se bousculent et l'ambiance détendue légèrement grivoise qui règne entre nous m'aide à faire preuve d'audace.

-Qu'a-t-elle de si spéciale ? je l'interroge innocemment.

-Il s'agit d'une bière artisanale qui est brassé dans les caves qui se trouvent juste en dessous de nos pieds. La recette est secrète et se transmet de père en fils. Murphy l'a hérité de son père et est en train de l'enseigner à son fils.

Je devine que Murphy est l'homme qui nous a accueilli tout à l'heure. Je profite de sa soudaine loquacité pour glaner de nouvelles informations.

-Comment avez-vous découvert cet endroit ?

Ethan me fixe intensément, se demandant sûrement s'il a envie de s'engager dans une discussion plus privée avec moi et j'essaie de lui transmettre toute ma sollicitude et ma douceur à travers mon regard. Ce soir, j'ai envie de le découvrir réellement. Je ne veux pas diner avec Mr Archer, je veux partager un moment sincère avec Ethan.

Mes iris verts doivent se montrer suffisamment convaincants puisqu'il baisse sa garde et m'offre ces quelques mots sur un ton plus doux, comme s'il m'avouait un secret.

-J'ai passé toute mon enfance ici. Murphy est le plus proche ami de mon père. Mon père a travaillé dans cette brasserie de nombreuses années. Quand je sortais de l'école, je courrais jusqu'ici et je m'attablais pour faire mes devoirs. C'est seulement quand j'avais fini d'étudier que j'étais autorisé à laver les verres ou dresser les tables. Lorsque les clients arrivaient, je restais sagement derrière le comptoir à regarder mon père courir partout. J'en ai passé des soirées assis sur ce comptoir, me lance-t-il avec un regard perdu dans le vague.

            

              

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