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Dimanche matin. Je m'étire dans mon lit, les yeux mi-clos, profitant de la quiétude de ma chambre. Holly dort profondément à côté de moi, je sens la chaleur de son corps envelopper le mien. Ma main posée sur son ventre, je distingue sa lente respiration qui soulève son corps envoutant à un rythme paisible. Ces quelques instants de calme précèdent la tempête, je le sais. Je les savoure donc pleinement. 

                      

Depuis que je suis sorti du bureau de Maitre Holloran il y a un peu plus de deux mois, mes semaines ont pris une autre tournure. Mon été a été bercé par les visites de l'enquêtrice sociale et par la diffusion du concours. Depuis la mi-juillet, chaque dimanche matin, mes exploits sont retransmis à la télévision. Abbi n'a pas hésité une seule seconde à ouvrir exceptionnellement le pub aux habitués afin que tout le village vibre au rythme du concours. Je dois bien avouer que je n'étais pas franchement emballé par cette idée. Avoir tous ces regards sur moi, tous ces commentaires qui m'étaient destinés, ça me faisait peur. Mais quand j'ai vu les sourires, l'admiration, la joie que je leur procurais, j'ai cessé de râler et je me suis ratatiné dans un petit coin du pub, me nourrissant silencieusement de leurs encouragements. 

                      

Mila était si fière lors de la première retransmission ! Elle était intenable à sautiller sur place en attendant que les publicités laissent place à l'émission. Elle avait rameuté tout le village, elle s'était même postée dans la rue pour apostropher chaque passant qui ne se dirigeait pas vers le pub. Sans m'en parler, elle avait occupé ses premières semaines de vacances à fabriquer des banderoles qu'elle avait installées avec l'aide d'Abbi à l'intérieur et sur la devanture de l'établissement. 

                      

Quand les premières images ont pris vie sur le grand écran de la salle, Mila m'a cherché du regard. Elle a quitté le premier rang où elle occupait la meilleure place pour venir se poster sur mes genoux, se blottir contre moi tandis que ses yeux ne pouvaient quitter les images une seule seconde. 

                      

-Retourne au premier rang, tu ne vois rien d'ici, ai-je signé. 

                      

-Non, je veux rester avec toi papa. 

                      

-Mais tu ne peux pas lire les sous-titres de si loin ! 

                      

-Je veux être avec toi, a-t-elle concédé avec une petite moue adorable. 

                      

Je l'ai alors serrée encore plus fort contre mon torse, contre mon coeur lancé dans une course folle. Et j'ai entrepris de lui signer tout ce que je voyais passer à l'écran. Je ne traduisais pas les sous-titres, non, je la laissais avoir un aperçu de ce que j'avaiis vécu à travers mes commentaires à moi. Ce moment rien qu'a nous est très vite devenu une habitude. Même lorsqu'Ariane était présente, Mila ne manquait jamais ce rendez-vous. Chaque dimanche matin, nous retrouvions notre place, notre routine. Et chaque dimanche matin, j'étais le plus heureux des hommes, avec ma fille dans les bras et Holly juste à côté de nous, à nous couver du regard, à m'observer avec adoration. A chaque fois qu'une de mes pâtisseries passait à l'écran, elle approchait ses belles lèvres rosées de mon oreille pour me souffler qu'elle m'aimait.  

                      

J'ai confectionné ma première réalisation en l'honneur de ma fille mais elle n'en savait rien. Je ne lui ai rien raconté du déroulé du concours ni même du contenu des épreuves. Pendant des jours et des jours, elle a essayé de me tirer les vers du nez mais j'ai tenu bon. Je voulais qu'elle découvre tout en images, qu'elle ait la surprise de voir son père réussir. Et j'ai eu raison de tenir ma langue. Voir ses yeux pétiller d'engouement, lire la confiance, la joie, l'émerveillement dans ses pupilles, c'était merveilleux. Quand ma tarte aux framboises et à la pistache a eu droit à son heure de gloire, ses adorables petits yeux noirs se sont embués. Elle a passé ses doigts autour de mon cou, elle a légèrement tremblé d'émotion. Je lui ai raconté en détails la recette, elle a souri quand je lui ai parlé du sablé à la pistache et aux zestes de citrons verts, elle a salivé quand j'ai évoqué la ganache à la pistache et au chocolat blanc. Elle m'a ordonné de pâtisser au plus vite cette tarte rien que pour elle quand elle a aperçu les copeaux de chocolat blanc et les brisures de pistaches sur et autour de ce dessert carré.  

                                  

              

                    

J'ai repensé à l'entremet pomme-cannelle sur lequel je m'étais acharné pendant des jours en secouant la tête. Comment ai-je pu imaginer une seule seconde que ce dessert pourrait être un jour mon « gâteau signature » ? Il était certes bon mais il était froid et impersonnel. Dans cette tarte, il y a tout mon coeur, toute mon histoire. Il y a des bouts de ma fille et des fragments de cet amour indescriptible que je lui porte. Et c'est pour cela que je pâtisse, finalement. Pour faire sortir tout ce qui déborde de mon coeur. Pour laisser mes mains combler les lacunes que j'ai longtemps trainées derrière moi. 

Le pub est devenu un lieu de rendez-vous incontournable le dimanche matin pendant six semaines. Des fans de l'émission ont commencé à nous rejoindre mais rapidement, Abbi a été obligée de leur fermer les portes, la salle étant trop petite pour accueillir autant de monde. Heureusement pour elle, ils se sont rattrapés en semaine et le samedi, quand le teatime était littéralement pris d'assaut par une multitude de nouveaux clients. Jamais nous n'avons vendu autant de gâteaux que cet été. Jamais je n'ai reçu autant de compliments sur mon travail. Pour la première fois, j'ai été réquisitionné pour confectionner des commandes spéciales. Certaines demandes m'ont poussé dans mes retranchements, d'autres étaient plus simples à pâtisser mais toutes m'ont fait réaliser la popularité qu'était en train d'acquérir mon travail. 

Au beau milieu de ce tourbillon, mes amis sont restés mes ancrages. Bastien et Vanessa m'appelaient chaque lundi, après avoir visionné l'émission en streaming. Mon meilleur ami ne tarissait jamais d'éloges et plus d'une fois, je me suis retrouvé rouge comme une pivoine, le téléphone en main. Matthew, Hailey, Thomas, Erin, Will, Charlie, Jane et Nolan n'ont manqué aucune diffusion au pub. Tous les dimanches, ils étaient scotchés à l'écran, même lorsque leurs cernes atteignaient le plancher. Surtout celles de Thomas, le fêtard de la bande. A chacune de mes prestations, ils faisaient résonner des sifflets d'admiration. Les clients riaient devant leur liesse mais force était de constater qu'ils mettaient l'ambiance et nous faisaient tous passer un bon moment. 

Au fil des semaines, Hailey a disparu. Nous ne l'avons plus revue au pub et personne n'a demandé à Matthew pourquoi il n'était pas plus triste que cela, pourquoi Charlie retrouvait des couleurs et le sourire. On savait tous que malgré sa douceur et sa gentillesse, Hailey n'était pas l'élue du coeur de Matthew. Restait maintenant à découvrir si Charlie saurait faire exploser ses barrières pour laisser mon ami faire flamber ses sentiments. Pendant six semaines, nous les avons observés se tourner autour, se rapprivoiser, se pardonner pudiquement leurs erreurs. Charlie s'est montrée moins piquante et légèrement plus réservée. Matthew a senti naitre l'espoir au creux de sa poitrine et il m'a plus d'une fois dit à quel point cela lui faisait peur. Depuis toutes ces années, il avait bien assez souffert pour sa jolie blonde. Elle qui ne savait que lui ouvrir la porte de sa chambre dans le secret de la pénombre devait accepter de se montrer vulnérable et de prendre le risque d'aimer. Je n'ai jamais su ce qui bloquait tant Charlie. Je n'ai jamais osé lui poser la question, simplement parce qu'à sa place, je n'aurais pas aimé qu'on me pousse à parler. Matthew a quelques fois évoqué une relation un peu compliquée avec sa famille couplée à des histoires pas très reluisantes avec les hommes. Après tout, nous avons tous des fantômes du passé qui tirent les ficelles de notre présent. 

Tout le monde m'a vu me planter lors de la quatrième émission mais pas grand monde n'a vraiment compris pourquoi. J'ai réfléchi un instant à leur avouer mon illettrisme mais je me suis vite ravisé. Attirer les regards compatissants, très peu pour moi. Lire la fierté dans les yeux de ma fille et d'Holly m'a suffit. Je n'avais pas besoin d'une autre récompense. J'ai donc feint ne pas avoir été inspiré par cette recette écrite et personne ne m'en a tenu rigueur. 

Aujourd'hui, c'est la dernière émission avant la finale. Mila et tous mes amis exultent lorsque le présentateur m'annonce comme finaliste. Les gens se lèvent, se bousculent pour venir jusqu'à moi. Holly m'embrasse avec ferveur et Mila me serre tellement fort contre elle que l'espace de quelques secondes, nous ne faisons plus qu'un. Mais rapidement, Thomas m'attrape et, avec l'aide de Matthew, me pose sur ses épaules. Il court dans la grande salle bondée, crie sa joie et celle de toute la bande. Je ris, je pleure presque, je lève les bras en signe de victoire et je me laisse porter par la folie ambiante. Thomas ne me laisse pas redescendre, il ordonne à tout le monde de prendre de quoi boire et manger et se dirige vers le Donguaire Castle. Sur le chemin, les acclamations de tout le village nous portent. Matthew, Charlie, Erin, Will, Jane, Nolan, Mila et Holly nous suivent, les bras chargés de victuailles et de boissons. Ils ont surement dû dévaliser la cuisine du pub. Nous nous affalons dans l'herbe, le château à notre droite, la baie de Galway à notre gauche. L'air est doux en ce début du mois de septembre et le soleil relativement généreux. C'est une belle journée pour fêter mon parcours avec mes amis. Mila passe ses doigts entre les miens, pose sa tête contre mon épaule. C'est une belle journée pour profiter de fille, après ces semaines de stress et de nervosité.  

            

              

                    

Il y a un peu plus de deux mois, Ariane a tenu parole et a lancé la procédure pour demander la garde partagée le lendemain de notre entrevue. J'ai alors tout expliqué à Mila qui a sauté de joie. Je crois qu'elle n'a pas vraiment imaginé que sa vie allait changé, elle a seulement intégré le fait que sa mère voulait d'elle. Rapidement, nous avons reçu une lettre du bureau du juge, nous informant qu'une enquête sociale allait être ouverte. Ariane vivant en France, un travailleur social Français a été désigné pour lui rendre visite. Cela a bien sûr pris un peu plus de temps pour elle. De mon côté, j'ai reçu la visite d'une assistante sociale environ trois semaines après avoir réceptionné la lettre. Cette femme d'une quarantaine d'années, au tailleur gris et au regard impassible, a décortiqué chaque pan de ma vie. J'ai une nouvelle fois dû lui expliquer mon histoire et comment j'ai élevé seul ma fille. J'avais l'impression qu'elle jugeait chaque mot qui sortait de ma bouche mais peut-être que c'était juste parce que j'avais peur qu'elle le fasse que je ressentais cela. Elle a visité notre appartement, a froncé les sourcils en découvrant les fissures au plafond, la tapisserie qui se décolle, les installations un peu vétustes dans chaque pièce. Elle a allumé les radiateurs, a fait couler l'eau chaude. Elle n'a rien dit, elle a seulement griffonné un nombre incalculable de mots sur un carnet qu'elle gardait précieusement entre ses mains. 

Accompagnée d'une traductrice en langue des signes, elle a ensuite interrogé Mila. Elle lui a demandé comment elle se sentait et malgré les réponses édulcorées de ma fille, j'ai bien vu qu'elle a senti se qui tramait derrière la façade souriante de mon petit trésor. Parce que ses crises d'angoisse n'ont pas entièrement disparu et qu'elle peut disjoncter au moindre élément perturbateur, le déclencheur étant invariablement en rapport avec sa mère. J'ai d'ailleurs essayé de trouver un psychologue qui maitrise la langue des signes, en vain. J'aurais été prêt à payer le prix fort mais à part un spécialiste à l'autre bout du pays, je n'ai pas trouvé mieux. Et comme je ne peux pas aisément me déplacer, j'ai dû renoncer. 

J'ai obtenu le prêt que je convoitais tant, ce qui signifie que j'ai pu continuer à régler les honoraires faramineux de Maitre Holloran. Ce dernier m'a accompagné a chaque étape de la procédure et continue de le faire quotidiennement. Il a été présent lors de la première visite de l'assistante sociale, il m'a proposé de réunir quelques amis et clients du pub pour leur expliquer la situation et leur demander de témoigner en ma faveur. C'est d'ailleurs ce qui s'est produit quelques jours plus tard. La quarantenaire est venue faire un tour au pub pendant que j'étais en plein service. Sa venue m'a beaucoup troublé et je me suis retrouvé à devoir mettre à la poubelle plusieurs préparations dans lesquelles j'avais maladroitement confondu le sel et le sucre. Mila était installée sur une table près du comptoir, elle avait descendu toutes ses poupées pour jouer à la maitresse. Elle les avait positionnées les unes à côté des autres, des feuilles blanches et des crayons leur faisant face. De ses signes habiles, elle leur faisait la classe le plus sérieusement du monde. 

L'assistante sociale l'a longuement observée, gribouillant inlassablement dans son mystérieux carnet. Elle s'est ensuite dirigée vers des habitués qui buvaient tranquillement une pinte tout en lisant le journal. Abbi m'a raconté qu'elle leur avait demandé quel genre de personne j'étais, s'ils m'avaient déjà vu interagir avec ma fille et comment je me comportais en général avec elle. Tous ont vanté mes mérites. La suivante à avoir eu droit à un tête à tête fut ma patronne. Cette dernière s'est montrée plutôt froide et cassante. Même si j'avais conscience que c'était sa manière à elle de se montrer protectrice envers Mila et moi, je n'ai pas apprécié son attitude et je lui l'ai fait savoir. S'en est suivi une prise de bec d'anthologie qui nous gardés silencieux pendant trois jours avant que Mila ne nous force à nous rabibocher. Il faut dire aussi que nous étions tous les deux sur les nerfs. Nous avions tous les deux peur de perdre la petite brune aux cheveux noirs qui illumine nos journées. 

            

              

                    

Mila a passé pratiquement tout son temps au pub ou dans les ruelles de Kinvara cet été. N'ayant pas les moyens de partir en vacances, je n'ai pas eu d'autre choix que de lui demander de rester ici. Elle a tout de même pu profiter de quelques journées par ci, par là avec Ella et des weekends avec sa mère qui continuait de prendre l'avion un vendredi sur deux. Jusque là, voir Mila entre ces murs ne me posait pas de problème. Mais un jour, j'ai pris le temps de regarder la situation avec l'oeil de l'assistante sociale. Et je me suis rendu compte que laisser ma fille passer ses journées au milieu des pintes de bière et des verres d'alcool ne plaidait pas vraiment ma cause. C'est ce jour-là que je me suis mis à stresser. Je veux dire, vraiment stresser. J'ai pensé à mon appartement miteux, à la plainte pour coups et blessures qui m'a valu de payer des dommages et intérêts à Jayson, à cette inscription sur mon casier judiciaire pour des faits de violence, à ma situation financière plus que précaire, à ces dettes que j'ai été obligé de contracter pour essayer de garder ma fille, à l'argent que je n'ai pas si je veux aider Mila à maitriser ses angoisses. J'ai suffoqué, j'ai perdu pied. 

-Tu ne te rends pas compte Holly, je vais la perdre, c'est sûr ! Le juge va penser que je ne suis pas assez bien pour la garder ! Il...il...

-Calme-toi Louis, a-t-elle répondu en posant ses mains sur mes joues. Tu es un père exceptionnel et personne ne pourra jamais dire le contraire. 

-Mais Ariane a sûrement une plus grande maison, une plus belle maison, une voiture, un jardin, de l'argent et moi, moi...

-Toi, tu aimes ta fille plus que tout et tu lui offres tout ce dont elle a besoin. 

-Ça ne suffira pas Holly, j'en suis sûr ! Je... il va dire que je ne suis pas un bon père, il...

-J'ai confiance en toi et je sais que le juge verra ce que j'ai vu en toi. 

Je l'interroge silencieusement du regard, ne comprenant pas où elle veut en venir. 

-Tu es un papa parfait et n'importe quelle femme te choisirait pour avoir des enfants. Enfin, moi, je... je... 

Holly a bafouillé, ses mots se sont emmêlés dans sa bouche et elle a rougi. Elle a baissé les yeux au sol mais elle a continué de parler. 

-Si un jour tu en as envie et que... tu... enfin, je sais qu'on en a jamais parlé mais moi, j'aimerais avoir des enfants. Et je t'aime. Plus que tout. Et tu es le plus merveilleux des papas pour Mila. Et j'aimerais que tu le sois aussi pour ceux que je porterai. Enfin, si tu es d'accord, je ne veux pas te mettre la pression et puis, ce n'est pas du tout le moment pour ce genre de discussion, excuse-moi, je dis n'importe quoi, enfin, non, ce n'est pas n'importe quoi, je pense chaque mot mais j'aurais dû te dire ça plus tard ou plus tôt ou bien...

Je l'ai fait taire en m'emparant de sa bouche. Mes mains se sont plaquées dans son dos, ont descendu juste au dessus de ses fesses, là où son corps se cambre. Elle a hoqueté de surprise mais s'est elle aussi lancé à corps perdu dans ce baiser qui liait notre avenir. Je rêverais avoir des enfants avec cette femme, passer ma vie avec elle, me réveiller en plein milieu de la nuit pour donner un biberon et me recoucher à ses côtés. Je rêverais replonger tête baissée dans cette folle aventure qu'est la paternité mais avec la femme de ma vie cette fois. 

Je me suis éloigné imperceptiblement pour reprendre mon souffle et lui murmurer, mes lèvres effleurant les siennes:

-Je serai le plus heureux des hommes quand tu m'annonceras que tu seras enceinte. 

Alors Holly a sourit et son sourire a illuminé les sombres pensées qui m'encombraient l'esprit. Je me suis surpris à rêver d'un avenir où ma fille serait l'ainée de notre famille. Et ça m'a fait un bien fou.  

            

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