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36

                    

Ma joyeuse bande d'amis et les deux femmes de ma vie me font vivre un après-midi magique. Entre rires et émotions, je vacille un peu, le coeur sensible, les larmes au bord des paupières. Il faut dire aussi qu'après avoir passé un été sous tension, le jour de la délivrance arrive demain. A dix heures pétantes, je serai dans le bureau d'un juge des affaires familiales à Galway, entouré de mon avocat, de celui d'Ariane et de cette dernière. Je fais de mon mieux pour profiter de l'instant présent mais cela s'avère ardu. Mon esprit est ailleurs, sans surprise. L'après-midi se transforme en soirée mais je reste sage, ne touchant pas à une seule goutte d'alcool. Charlie en fait de même. Elle qui apprécie boire une bonne bière décline toutes les propositions de nos amis. Elle reste sobre mais en retrait. Elle ne lâche pas du regard Matthew qui semble beaucoup s'amuser. Tout comme Nolan qui ne rate pas une seule occasion de lâcher un bon mot. Jane passe son temps à lui dire d'arrêter ses bêtises mais ses yeux clament le contraire. Will est tranquillement allongé dans l'herbe, la tête calée sur les cuisses d'Erin, et tous deux participent à toutes les conversations qui papillonnent ci et là. Holly papote un long moment avec les filles tout en oubliant pas de jouer avec Mila. Thomas ne peut s'empêcher de faire le pitre et je suis plus d'une fois obligé de lui faire les gros yeux lorsqu'il se lance dans le récit de ses dernières conquêtes. 

-Tu n'as qu'à raconter à Mila que je parle boulot !

-Elle n'est pas bête, elle sait bien que si je ne signe pas ce que tu dis, c'est que c'est quelque chose qu'elle ne doit pas entendre. 

-Roh ! Tu n'avais qu'à pas avoir une gamine aussi futée tiens ! 

Nous rions de bon coeur face à sa mauvaise fois. La nuit tombe, je rentre à l'appartement avec Holly et Mila. Mes amis me disent tous à quel point ils ont hâte de regarder la finale la semaine prochaine. Moi, je ne pense qu'à demain, demain, demain. 

Quand le réveil sonne à l'aube, il ne me sort pas des songes. Mes yeux sont ouverts depuis bien longtemps, tout comme ceux d'Holly qui essaye de cacher son appréhension. Elle m'a proposé d'emmener Mila faire un peu de shopping pendant l'audience, l'école ne reprenant que la semaine prochaine. Nous nous préparons tous les trois dans un silence absolu. L'atmosphère est lourde, chargée d'angoisse. Lorsque Holly se gare devant le tribunal, je m'extirpe de la voiture sans un regard en arrière. J'ai trop peur de m'effondrer si je plonge entre les bras de ma fille. Je me dirige comme un automate vers le bureau C12 mais sur le perron m'attend Maitre Holloran, vêtu de sa robe noire d'avocat, ornée de deux rubans vert sapin sur le bout des manches et d'un col blanc. Il me salue sobrement et m'invite à le suivre. Après un dédale de couloirs et d'escaliers, nous arrivons devant le bureau du juge. Ariane et son avocat sont déjà là, assis sur un banc en bois. Elle se lève immédiatement pour me saluer. 

-Pas trop stressé ? me demande-t-elle à ma grande surprise. 

-Terrifié serait plus exact. 

Elle rit gauchement en acquiesçant. Elle n'a pas le temps de répondre qu'un homme en costume noir ouvre la porte du bureau et nous annonce que le juge est prêt nous recevoir. Un coup dans le coeur. C'est ce que je ressens quand j'entends ces mots. Mais je suis mon avocat et je me laisse choir fébrilement sur une chaise en bois sombre. À ma gauche, Maitre Holloran. A ma droite, Ariane. A sa droite, son avocat. Devant nous, le juge Johnston. Trentenaire, des cheveux bruns parfaitement coiffés, un sourire poli et un regard déterminé. 

Il commence par nous saluer et rappeler pourquoi nous sommes là. Mais très vite, il en vient au vif du sujet. 

-Les deux parents demandent une garde partagée. J'ai en ma possession les résultats de l'enquête sociale qui vous a tous les deux visés durant un mois. Madame O'Bough, assistante sociale de notre pays, a rédigé un rapport complet vous concernant Monsieur Perret, tandis que Monsieur Quiral, travailleur social français a rédigé celui vous concernant, Madame Beteni. Les conditions d'accueil de chaque parent ainsi que vos entourages et vos situations financières, sociales et familiales me permettent d'accéder à votre demande. Cependant, avant d'acter ma décision, j'aimerais savoir comment vous prévoyez d'accueillir votre fille, Madame Beteni ? 

-Euh... pardon mais je ne comprends pas vraiment votre question. 

-Comptez-vous rester en France ? 

-A vrai dire, j'ai bien réfléchi et avec mon compagnon, nous avons décidé de nous installer en Irlande si j'obtiens la garde partagée de Mila. Je veux lui éviter des aller-retours éreintants et je ne veux pas la déraciner, au contraire. 

-Très bien, je note. Par ailleurs, avez-vous bien conscience, Madame, de l'engagement que vous prenez en utilisant vos droits parentaux et en demandant cette garde partagée ? 

-J'en ai tout à fait conscience. Quand j'ai abandonné Mila et Louis, j'étais jeune et je souffrais d'une dépression post-partum. Tout est indiqué dans mon dossier médical. 

-J'y ai eu accès, je l'ai lu, confirme le juge Johnston. 

-Aujourd'hui, je me suis soignée, j'ai une vie stable, j'ai un emploi dans lequel je m'épanouis et je suis une femme responsable. Faire partie de la vie de Mila, c'est mon plus grand souhait. Je sais que je lui ai fait du mal mais je veux me rattraper. Je ne la laisserai plus jamais tomber. 

Le juge hoche brièvement la tête, sans doute satisfait par la réponse d'Ariane. 

-Monsieur Perret, reprend-t-il, qu'en est-il de vos élans de violence ? 

Je me ratatine dans mon siège en m'empourprant rapidement. Mes mains tremblent tout comme ma voix qui peine à se frayer un chemin à travers ma gorge nouée. 

-C-c'était une erreur q-que j'ai t-tout de s-suite re-regrettée. J-je n'ai j-jamais été q-quelqu'un de v-violent. 

Mon avocat prend la parole pour me défendre et je le laisse faire. J'ai du mal à l'entendre à cause du raffut que fait mon coeur dans ma poitrine. Le juge Johnston lève la main pour faire taire Maitre Holloran.

-Parlons maintenant de la petite Mila. Madame O'Bough la décrit comme une jeune fille souriante et agréable mais sujette à des angoisses et des TOCs. 

Je confirme ces dires en expliquant le fondement de ces problèmes. Ariane endosse pleinement la responsabilité de ces blocages. 

-C'est pour cette raison que j'ai décidé de lancer cette procédure, avec l'accord de Louis. Pour prouver à Mila qu'elle peut me faire confiance et que je serai toujours là pour elle. Je voulais la rassurer, lui montrer mon sérieux, lui prouver mon amour. 

-Très bien. 

Le juge s'empare de plusieurs feuilles qu'il balaie du regard avant de les ranger dans le dossier portant le nom d'Ariane et le mien. Il plaque ses deux mains sur le bois sombre de son bureau, relève le nez pour planter son regard professionnel dans le notre. 

-Vous obtenez tous les deux officiellement la garde partagée de votre fille, Mila Perret. Cette décision sera tout de même soumise à une nouvelle enquête sociale lorsque vous aurez déménagé Madame Beteni, pour que nous nous assurions que Mila soit accueillie dans des conditions optimales. J'ajoute également que Mila devra se rendre chez un psychologue pour parler de ses troubles. Celui-ci déterminera si un suivi approfondi sera nécessaire. 

Je libère un long soupir de soulagement lorsque je retrouve le perron du tribunal. Ariane me sourit, je l'imite. Il ne reste plus de rancoeur entre nous, juste une relation cordiale au profit de notre fille. 

-Mila est avec Holly, je vais l'appeler. Que dirais-tu de tout lui expliquer devant une glace ? 

Ariane acquiesce. Une dizaine de minutes plus tard, ma fille arbore un immense sourire en écoutant sa mère lui expliquer qu'elle vivra chez elle une semaine sur deux et la moitié des vacances scolaires. Mon coeur se fissure douloureusement mais je l'ignore. Ce qui compte, c'est le bonheur de ma fille.     

            

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