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Nous entamons déjà la dernière semaine de tournage. Pour ma part, c'est un soulagement. Même si le shot d'adrénaline que je ressens dès qu'une épreuve commence me transcende, j'ai l'esprit trop préoccupé par ma fille pour me sentir bien ici. Hier, j'ai passé la journée avec Holly. Seulement Holly. Mila était avec sa mère et même si Holly m'a montré plusieurs messages vidéos que ma lilliputienne m'a adressés, je n'ai pas réussi à trouver le sourire. Je n'avais en tête que son absence, que ce manque qui me bouffe à petit feu. Je me disais qu'Ariane pourrait me prendre ma fille, comme elle me la prend déjà un weekend sur deux.

                      

Bastien est resté trois jours à Dublin. L'avocat que ses collègues lui avait recommandé lui a fait bonne impression. Il lui a exposé mon cas, ils ont déjà réfléchi à ma défense. Le professionnel a accepté de prendre en charge mon affaire moyennant des honoraires vertigineux. Je ne sais pas du tout comment je vais m'en sortir financièrement, je vais être obligé de contracter un prêt, et même avec un prêt, je ne suis pas sûr de pouvoir faire face. Toutes ces questions sans réponse m'asphyxient chaque jour un peu plus mais je m'accroche. Je continue de pâtisser comme si ma vie en dépendait parce que je n'ai plus que ça. 

                      

A ma grande surprise, j'arrive à bout de chaque épreuve du concours. J'ai longtemps cru que la quatrième journée aurait ma peau, je ne sais d'ailleurs pas comment j'ai pu être sauvé. Je me suis planté sur les trois épreuves. Les trois ! Tout à commencé quand le présentateur nous a demandé de revisiter des desserts irlandais. Ma spécialité, c'est la pâtisserie française, pas les gourmandises traditionnelles d'ici. Je ne me suis pas senti à l'aise et je n'avais aucune inspiration. J'ai vaguement réussi à sortir un cheesecake mais il n'avait rien d'exceptionnel. Le pire s'est produit durant la seconde épreuve. Nous devions réaliser une recette ancestrale que personne ne connaissait dans le studio. Pour nous guider, nous n'avions droit qu'à une partie de la recette écrite. Certaines étapes n'étaient pas spécifiées mais surtout, il fallait déchiffrer le vocabulaire ancien qui était noté sur ce fichu bout de papier. 

                      

J'ai paniqué. J'ai perdu mes moyens. Je sentais le poids des caméras sur moi, les mots s'emmêlaient devant mes yeux, je ne comprenais pas ce que je lisais. Tout s'est mis à tourbillonner et soudain, je me suis senti aussi nul que lorsque j'étais encore sur les bancs de l'école. Ma seule préoccupation était de cacher mes lacunes, de faire en sorte de redevenir transparent, qu'on m'oublie, qu'on ne comprenne surtout pas que je n'étais même pas capable de déchiffrer ces fichues lignes. Dans mon dos, j'entendais l'agitation des autres candidats qui mettaient déjà en route leur robot, qui préchauffaient leur four, qui ne se débattaient pas avec les mots. J'ai senti mon coeur battre beaucoup trop fort et ma respiration s'accélérer. J'ai fermé les yeux et j'ai pensé à Holly. A ce qu'elle m'aurait dit si elle avait été près de moi. A ses gestes tendres et à son regard exempt de tout jugement. A la confiance qui émane de ses baisers. J'ai réussi à me calmer et j'ai pris une phrase après l'autre. 

                      

Je n'ai pas tout compris mais je suis parvenu à appréhender les grandes lignes de la recette. J'ai confectionné le gâteau de base puis le glaçage. Je me suis un peu planté mais j'ai réussi à présenter au jury un semblant de dessert. Mon gâteau était le seul dépourvu de décor, c'était la partie que j'avais eu le plus de mal à décoder. J'ai terminé bon dernier avec le moral dans les chaussettes. Je n'ai pas non plus brillé sur la dernière épreuve, j'étais encore trop plombé par mes lacunes pour pouvoir réfléchir correctement et me montrer créatif. Si je porte encore le fameux tablier blanc brodé du logo de l'émission, c'est uniquement parce que Harry s'est montré trop ambitieux et que sa création s'est littéralement effondrée avant la présentation au jury. 

                      

Aujourd'hui, nous tournons l'avant-dernière émission. Nous ne sommes plus que quatre derrière nos plans de travail. Le thème de la journée ravive un peu mes espoirs: les pâtes levées. J'ai aussitôt mille idées qui fourmillent dans ma tête. Pour la première épreuve, je prépare un Paris-Brest en pensant à Holly à chacun de mes gestes. Je me souviens de son cadeau qui m'a tant chamboulé mais qui m'a permis d'être là où je suis. Je me rappelle sa bienveillance et la gourmandise qui pétille dans ses jolis yeux quand elle me voit en train de préparer des douceurs. J'agrémente la recette de base de fruits rouges qu'elle affectionne tant et je présente ma création en petites portions assemblées en forme de coeur. C'est carrément kitsch mais je ne savais pas quoi faire d'autre. Le jury ne tarit pas d'éloges. 

                                  

              

                    

Pour la seconde épreuve, notre mission est de réaliser une brioche. La demande, simple en apparence, s'avère très technique. Heureusement, je maitrise l'art du petit-déjeuner à la française, ce qui me permet de servir aux trois chefs une brioche parfaitement gonflée, aérienne, à la mie filante et au bon goût de beurre. Mais c'est lors de la troisième épreuve que je brille le plus. Quand le jury nous demande une réalisation grandiose à base de pâte levée, je m'attèle à la confection d'un nombre incalculable de choux que je garnis avec une crème diplomate à tomber par terre. Je dispose ensuite ces choux autour d'un cône en polystérène qui me permet de créer une sorte de pièce montée. Je sublime cette réalisation avec une chantilly à la vanille, aérienne et gourmande, que je poche à la douille Saint-Honoré. Je viens de créer une sorte d'hybride entre un Saint-Honoré et une pièce montée et toutes les personnes présentes dans le studio en restent bouche bée. Je ne prends conscience de la beauté de ma création que lorsque le jury m'applaudit durant une bonne minute. 

C'est donc tout naturellement que je me retrouve dans le trio final. Le tournage de la dernière émission enregistrée est encore une sacrée épreuve. Outre le fait que les exigences des chefs atteignent des sommets, je suis particulièrement stressé. Je n'aurais jamais pensé arriver jusque là. Je suis venu ici pour faire plaisir à ma fille, pour me prouver que je pourrais dépasser mon stress et la rendre heureuse. Mais aujourd'hui, je suis à trois réalisations de la finale. Pour la première fois, j'envisage sérieusement de mettre la main sur les cent mille Euros. 

Le thème de la dernière journée ne m'inspire pas vraiment. Le jury nous demande de confectionner des trompes l'oeil. Je me débrouille comme je le peux et je finis par accéder à la finale en leur présentant ma version de la pomme granny smith: une panna cotta qui renferme une compote de pommes citronnées sur laquelle j'applique un glaçage miroir vert pomme. La tige n'est qu'un fin morceau de chocolat qui apporte une touche sucrée et réconfortante. Au moment où mon prénom est prononcé à côté du deuxième finaliste, je tremble un peu. Je n'y crois pas. Je l'ai fait. 

Les lumière s'éteignent, les épreuves sont terminées. La production nous félicite, le jury nous offre des mots précieux. On nous demande de quitter le plateau, de rendre nos tabliers. On nous rappelle qu'il nous reste encore une journée d'interview mais honnêtement, je ne l'entends pas. Je suis finaliste.

Je m'écroule sur le lit de ma chambre d'hôtel peu de temps après mais je suis incapable de trouver le sommeil. La voix d'Holly me fait un bien fou, elle me régénère. Elle est si heureuse quand je lui avoue avoir réussi les dernières épreuves. Nous restons au téléphone une bonne partie de la nuit. Le lendemain, je bafouille encore beaucoup devant les caméras mais je m'en fiche. Demain, je retrouve Kinvara. Demain, je retrouve ma fille. Demain, je vais devoir me battre pour elle. 

Cette fois, je ne dérange personne, je monte dans un bus et me laisse porter par son cahotement le long des routes usées d'Irlande. La pluie m'a manqué. Les paysages mêlant nature sauvage et petits villages aussi. Après avoir été enfermé dans un studio pendant plus de deux semaines et demi, je profite de chaque brin d'herbe que je vois. Il n'est pas très tard quand j'atteins Kinvara. Holly et Mila sont encore à l'école, ce qui me laisse le temps de prendre une bonne douche et de ranger mes affaires. Lorsqu'elles ouvrent la porte, je leur saute dans les bras. Elles sont surprises de me trouver là et immédiatement, ma fille se met à penser que c'est parce que j'ai été éliminé trop tôt. Je ne lui réponds pas, préférant garder la surprise au fil des diffusions hebdomadaires qui devraient commencer dans trois semaines.     

Ce soir-là, je me ressource comme jamais. Grâce à ma fille et à la femme que j'aime, je me reconnecte à ma réalité. Rien d'autre ne compte qu'elles. 

-Je suis tellement contente que tu sois revenu papa, signe Mila quand je la borde. Tu m'as beaucoup manqué, tu sais. 

-Toi aussi tu m'as énormément manqué. C'était dur d'être loin de toi. 

            

              

                    

-Oui c'était dur. Mais heureusement, Holly était avec moi. 

Je souris en l'embrassant sur le haut du crâne. 

-C'est vrai, heureusement qu'elle est avec nous.   

Pouvoir de nouveau accompagner Mila vers les songes est un bonheur que je savoure pleinement. Lorsque je referme la porte de sa chambre, je sens les bras aimants d'Holly s'enrouler autour de mon ventre, sa joue se poser délicatement entre mes omoplates, sa respiration se calquer sur la mienne. Dans le silence du couloir, je penche légèrement la tête vers l'arrière, de manière à ce qu'elle repose sur le haut de la sienne. Nous restons ainsi quelques instants, sereins, heureux de nous retrouver. Holly attrape une de mes mains pour nous guider vers ma chambre. Les volets sont fermés, la pénombre nous enveloppe. Elle me fait glisser sur mon lit, positionne son corps le long du mien, nos jambes entremêlées, son bras le long de mon torse, son visage niché dans mon cou. Je passe mes bras autour de son corps, je la serre le plus fort possible, je m'enivre de son parfum, je redécouvre la douceur de sa peau sous l'empreinte de mes doigts. 

Cette nuit, je me gorge de son amour, de ses baisers et de son ardeur. Nous faisons l'amour lentement, en prenant le temps de nous redécouvrir, de nous rapprivoiser. C'est doux, c'est brulant, c'est tendre. C'est nous. 

Le lendemain matin, je me lève très tôt. Holly a accepté de rester avec Mila le temps que j'aille à la banque. Nous sommes samedi, mon banquier est très souvent en rendez-vous durant toute la matinée, je sais donc que si je veux avoir une chance de lui parler, je dois m'y prendre tôt. Quand j'arrive devant l'établissement, les portes sont encore fermées. Je piétine sur place, déjà angoissé par l'issu de cette entrevue improvisée. J'ai le temps de m'imaginer les pires scénarios possibles jusqu'à ce qu'il arrive en arborant un regard surpris. 

-Monsieur Perret ? Nous avons rendez-vous ? 

-N-non, j-je suis d-désolé de vous d-déranger sans vous avoir p-prévenu mais j'ai a-absolument b-besoin de vous p-parler. 

-Entrez, installez-vous ici, je vais voir ce que je peux faire. 

Le quinquagénaire en costume m'indique un petit salon d'attente vers lequel je me dirige docilement. Je patiente sur une chaise en velours rouge, jouant nerveusement avec mes doigts pour essayer de canaliser mon anxiété. Il revient cinq bonnes minutes plus tard, les sourcils froncés. 

-Mon premier rendez-vous arrive dans vingt minutes. 

-Oh, euh, oui, c-c'est très b-bien, je ferai v-vite, ne vous en f-faites p-pas. 

Je le suis dans le petit couloir vitré menant à son bureau. 

-Alors, que puis-je faire pour vous ? me questionne-t-il en allumant son ordinateur dernier cri. 

Je me lance dans le récit mouvementé de ce qu'est ma vie en ce moment. Mon banquier m'écoute d'une oreille attentive, me laissant exposer les faits sans m'interrompre. 

-J-je vais être obligé de f-faire appel à un a-avocat et ses honoraires s-sont plutôt élevé. Vous c-connaissez ma situation, j-je n'ai pas les m-moyens de le p-payer. C'est pour cela q-que je v-vous demande de m-m'accorder un p-prêt. Uniquement pour p-pouvoir régler l-l'avocat et ensuite, j-je me d-débrouillerai comme a-avant. 

-Avez-vous une idée du montant global des honoraires ?

Je lui tends une feuille que m'a transmise Bastien après son entretien avec Maitre Holloran. 

-V-voici ce q-qu'a d-devisé l'a-l'avocat. 

Le banquier fronce encore les sourcils, étudiant le document avec attention. Il pianote ensuite sur son clavier, reste silencieux un moment avant de relever les yeux vers moi. 

            

              

                    

-Avant de vous donner une réponse, je vais avoir besoin de certains documents. 

Il commence à énumérer ce dont il a besoin avec sérieux. Tout en l'écoutant, j'attrape une pochette cartonnée de laquelle je sors ce qu'il me demande. Un à un, les fiches se matérialisent sur son bureau. 

-Oh bah ça alors ! C'est bien la première fois que j'obtiens tous les documents nécessaires aussi vite ! 

Il vérifie consciencieusement qu'il a tout ce dont il a besoin avant de me congédier poliment. 

-Je vais étudier tout cela en détail. En revanche, je suis obligé de mettre un terme à notre entrevue, mon prochain client est sans doute déjà arrivé.

-M-merci d-d'avoir pris le t-temps de me r-recevoir, répondé-je en me relevant de ma chaise. Quand p-puis-je espérer avoir votre r-réponse ? 

Il consulte de nouveau les feuilles posées sur son bureau. 

-J'ai bien compris l'urgence de votre situation. J'essaie de vous recontacter la semaine prochaine.  

Je le remercie encore une fois avec profusion avant de quitter l'établissement. J'ai bon espoir qu'il m'accorde ce prêt, en tout cas, il n'avait pas l'air catégorique quand je lui ai exposé mon besoin. Maintenant, je n'ai plus qu'à croiser les doigts et attendre. Quoiqu'il arrive, je rencontrerai Maitre Holloran lundi. Je suis déjà fatigué par les nombreux aller-retours vers Dublin qui m'attendent mais je n'ai pas le choix. L'avenir de ma fille est en jeu. 

Lundi matin, je prends le bus à l'aube. Je somnole pendant une bonne partie du trajet et arrive à la capitale avec une sévère boule d'angoisse logée dans la poitrine. L'avocat me reçoit dans ses locaux très chics et feutrés. Il porte un costume bleu marine qui semble taillé pour lui. Avec son regard profond et son charisme à tout épreuve, il m'intimide aussitôt. Il m'invite à prendre place autour de son bureau, me propose un café ou un thé. Je décline poliment son offre en me ratatinant dans mon siège. Je crois que je m'effacerai toute ma vie quand je serai confronté à des personnes impressionnantes. M'assumer entièrement et à ne pas me sentir nul en toutes circonstances me parait toujours autant improbable. Malgré tous les efforts et les progrès que j'ai fait dernièrement, il faut croire que j'ai encore pas mal de mécanismes à démanteler.

Maitre Holloran se présente comme un spécialiste des affaires familiales. 

-J'ai rencontré votre ami il y a quelques jours, il m'a expliqué votre situation. J'ai des questions à vous poser, si cela ne vous dérange pas. 

-P-pas du t-tout. 

-Très bien. Tout d'abord, avez-vous eu des nouvelles de votre ex-femme ? 

-Euh... j-je n'ai j-jamais été m-marié. Ariane n-n'est pas m-mon ex-femme, s-simplement la m-mère de m-ma f-fille. Et non, je n-n'ai pas eu d-de ses nouvelles d-depuis trois s-semaines. 

-Vous ne savez donc pas si elle a lancé la procédure ?

-Non. Enfin, j-je ne p-pense pas q-qu'elle l'ait f-fait, elle m-me l'aurait d-dit tout de m-même. 

-Pouvez-vous me raconter en détails votre histoire s'il vous plait ? 

Je me lance dans le récit de mon passé, de ma rencontre avec Ariane à ma vie actuelle. Pendant plus d'une heure, l'avocat me questionne, noircit ses feuilles, enregistre le moindre élément que je lui confie. Il cherche à savoir comment s'est passé le départ d'Ariane, comment j'ai organisé ma vie avec Mila. Il m'interroge sur des détails, des choix qui me paraissent anodins mais apparemment pas pour lui. Je me montre le plus honnête possible. J'oublie mon bégaiement, je plonge à corps perdu dans cette conversation. 

            

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