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Mes mains s'agitent dans tous les sens. J'enchaine les préparations. Je mets l'accent sur un gros chou surmonté d'un craquelin et garni d'un crémeux passion-chocolat. Il est encore plus beau que des mes rêves. Tout autour de lui, je décline la pâte à choux en diverses réalisations: mini religieuses, mini éclairs, mini chouquettes... tout est prétexte à mettre en lumière mon souvenir d'enfance.
A la seconde où je pose la dernière pâtisserie sur mon étal en nougatine, le buzzer du chronomètre retentit. Je souffle enfin en me passant la main dans les cheveux. Je jette un coup d'oeil circulaire pour découvrir ce que les autres ont préparé. Il y a de tout: des constructions surprenantes en pâte à sucre, des gâteaux traditionnels et des sculptures ambitieuses. Le jury prend tout son temps pour admirer nos créations avant de les goûter. Leur regard ne dissimule rien de la surprise qui les envahit quand ils observent ce que j'ai préparé.
-Louis, tu as mis la barre très haute ! commence la Chef Mac Gahan.
-Raconte-nous le souvenir que tu as voulu sublimer aujourd'hui.
Je leur parle du garçon de quinze ans qui a découvert la pâtisserie en salivant sur un chou chocolat-passion. Je leur explique comment mon amour pour cet art est né mais je ne leur dis pas que je n'ai pas pu goûter ce chou, faute de moyen. Je bégaie, je bute sur les mots, je rougis mais les chefs semblent entendre mon histoire. Ma création ne m'attire que des félicitations. Le jury se montre plutôt élogieux face aux réalisations des autres concurrents mais c'est bel et bien la mienne qui remporte tous les suffrages. A l'issu de cette journée harassante, je suis satisfait de ce que j'ai démontré aujourd'hui.
Il est maintenant l'heure pour le jury de se séparer d'un candidat. Je ne peux m'empêcher de ressentir une gigantesque vague de stress lorsque la pénombre engloutit le plateau. Malone est le premier éliminé. En toute honnêteté, j'étais tellement absorbé par ma tâche que je n'ai pas vraiment porté attention à ses créations. Le jeune homme semble déçu, je le comprends. Tour à tour, nous lui offrons tous une accolade d'encouragement avant qu'il traverse le studio pour quitter le tournage. La porte claque, nous ne sommes déjà plus que sept.
Les caméras s'éteignent, nous soufflons tous. L'équipe de production nous félicite un à un tandis que plusieurs assistants font le tour des candidats pour nous donner le planning du lendemain. Nous sommes tous convoqués à des heures différentes dans des lieux différents pour visionner les images de nos prestations et les commenter. Il s'agit sans doute de la partie interview que je redoute tant. Je suis à fleur de peau, je stresse déjà.
Il est tard quand je rejoins enfin ma chambre d'hôtel. La production a proposé que nous nous retrouvions tous les sept au restaurant pour manger un bout et apprendre à nous connaitre. Même si l'idée était sympa, je n'étais pas à l'aise au milieu de ces inconnus. J'ai bafouillé quelques mots, je me suis attiré quelques regards dédaigneux. Quand j'ai terminé mon assiette, j'ai prétexté être fatigué pour retrouver la sérénité de ma solitude. Après une bonne douche, je me suis jeté sur mon lit. Enroulé dans des draps doux, j'ai appelé Holly qui a immédiatement répondu.
-Louis ! Comme je suis contente que tu m'appelles ! Comment s'est passé cette première journée ?
-Bien. J'ai réussi toutes les épreuves et le jury a semblé impressionné. Comment va Mila ?
-Très bien. Elle était très excitée, elle aurait aimé avoir de tes nouvelles avant de se coucher mais je lui ai bien expliqué que tu ne serais pas facilement joignable pendant les prochains jours.
J'imagine l'angoisse qui a dû la saisir. Inutile de préciser que je culpabilise déjà.
-Mais ne t'en fais pas, reprend-t-elle, elle comprend tout à fait et elle n'est pas inquiète. Je lui ai promis que tu lui écrirais un petit message qu'elle lira demain quand elle se réveillera.
Je souffle de soulagement.
-Tu es parfaite Holly.
-Bon, raconte-moi tout ! Tu as pâtisse quoi ?
Je me lance dans le récit de cette journée éreintante. Je fais part à ma jolie blonde des mots qu'ont eu les chefs à mon égard, de l'étrange sérénité que j'ai ressenti en faisant ce que j'aime le plus au monde malgré les caméras et la compétition. Mais très vite, mes soucis personnels pointent à nouveau le bout de leur nez et je ne peux plus éviter le sujet.
-J'ai tellement peur de cette procédure, soupiré-je, las.
-Je sais Louis mais on va tout faire pour protéger ta fille.
-Bastien vient me voir ce weekend.
-Oh c'est génial ! Je suis sûre qu'il pourra t'aider.
-Je l'espère. Tu viens bien me voir dimanche avec Mila, hein ?
-Oui, oui, bien sûr, on ne raterait ça pour rien au monde.
Dimanche est le seul jour off de la semaine et je compte bien le rentabiliser en me ressourçant auprès de celles qui comptent le plus pour moi. Nous discutons encore un moment avant que je m'endorme l'oreille collée au téléphone, bercé par la voix d'Holly.
Le lendemain, la journée est bien moins agréable que la veille. Je suis installé sur un canapé bleu canard, dans une petite pièce censée reproduire un intérieur cosy. Devant moi, un écran qui diffuse des extraits de ce qui a été filmé hier. Juste à côté de l'écran, une caméra fixée sur moi et une journaliste qui m'assaille de questions. Elle me demande d'expliquer chacun de mes gestes, chacune de mes pensées. Je dois commenter mes choix, mes doutes et décrire le déroulé de toutes les étapes de mes recettes. L'enfer sur terre.
Je ne sens que l'oeil métallique de la caméra braqué sur moi. La journaliste qui me dévisage sans retenue focalise toute son attention sur moi et je perds très vite mes moyens. Je me sens épié, jugé. Je ne sais pas si ce que je dis est intéressant, j'ai l'impression d'être bête à expliciter mes moindres faits et gestes. Du coup, je bégaye. Beaucoup. Vraiment beaucoup. Je demande à la journaliste d'arrêter l'interview, de réfléchir à une autre mise en scène qui me permettrait de me détendre un peu et d'éviter un tel carnage mais elle refuse catégoriquement. Elle se met alors à me poser des questions sur mon handicap, sur ses origines et sur la manière dont je le vis. Je comprends immédiatement que mon image va être utilisée par la production pour faire pleurer dans les chaumières. Le pauvre bègue, père célibataire, qui n'a pas eu la vie facile mais qui prend son courage à deux mains pour passer à la télé.
Je déteste ça.
Alors je me braque un peu et je ne réponds plus qu'avec des monosyllabes. Je ne peux certes pas contrôler ce qu'il vont montrer mais je peux au moins essayer de ne pas rentrer dans leur jeu.
La semaine continue sur le même rythme, enchainant des journées entières d'épreuves avec des lendemains de débriefing. Quand arrive le dimanche, je suis épuisé, à bout de force mais je suis toujours en lice. Ce concours est un véritable rouleau compresseur. Entre la gestion du stress, les interminables journées à pâtisser et la fatigue qui s'accumule, je commence un peu à flancher. Mais lorsque Bastien me rejoint dans ma chambre d'hôtel au petit matin, j'oublie toute ma fatigue.
Mon meilleur ami a fait le déplacement pour m'apporter tout son soutien mais rien que sa présence m'apaise un peu. Je me sens déjà un peu moins seul face à la machine judiciaire qui va bientôt me prendre dans ses rouages. Nous ne perdons pas de temps en bavardages inutiles, nous nous installons rapidement sur la petite table à gauche de mon lit. Bastien sort de son sac noir une pochette contenant de multiples documents qu'il étale devant lui.
-J'ai fait des recherches sur des cas de jurisprudence ici, en Irlande. Ton pays ne privilégie pas systématiquement la garde de la mère, c'est déjà un bon point. Lorsque les parents sont déjà séparés avant que la procédure ne démarre, une enquête sociale est automatiquement demandée par le juge.
-Une... une enquête sociale ?
J'en ai déjà des sueurs froides.
-Oui. Une assistante sociale sera nommée et elle sera chargée de préparer un dossier complet concernant le mode de vie, l'entourage et le comportement de chaque parent. Mila sera elle aussi entendue. Grâce à tous ces éléments, le juge décidera de vous accorder la garde partagée ou de privilégier plutôt un parent.
-Je ne peux pas perdre ma fille, Bastien, je... je ne peux pas.
-Je vais tout faire pour t'aider, je te le promets. Mes collègues avocats m'ont conseillé un de leurs confrères ici, à Dublin. J'ai rendez-vous avec lui demain pour lui présenter ton cas.
-Je n'aurai jamais les moyens de le payer, gémis-je en me prenant la tête entre les mains.
-On se débrouillera, je pourrais te prêter de l'argent ou tu pourrais en demander à Jacques et Annie.
Je suis mortifié à l'idée de mendier pour pouvoir garder ma fille. Mais s'il le faut, je le ferai. Je ferai tout pour elle.
