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La voiture d'Abbi roule sur le bitume qui nous conduit à Dublin. A l'extérieur, le temps est plutôt clément. Mais dans l'habitacle, il ne règne que le silence. Ma patronne a accepté de me conduire sur le lieu du tournage, Holly étant obligée d'assurer sa classe. Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit et je me retiens de lui demander de faire demi-tour toutes les deux secondes. Je n'ai pas eu le courage de lui expliquer ce qu'Ariane m'a annoncé hier. Les mots font déjà trop mal dans ma tête, je n'ose pas imaginer la douleur si je les prononçais à haute voix. Abbi pense sûrement que si je ne suis qu'une boule de nerf, c'est à cause du concours. Si elle savait à quel point je me fiche du concours... 

                      

Quand Ariane a lâché sa bombe, j'ai mis quelques minutes à reprendre mes esprits. J'étais littéralement tétanisé. Elle m'a dit ne pas vouloir nous séparer mais simplement souhaiter que notre organisation devienne officielle et encadrée. Elle prétend ne demander que la garde partagée mais je ne sais même pas si je peux la croire. Quand j'ai remonté les escaliers, je me suis effondré dans les bras d'Holly avant de me jeter sur mon téléphone pour appeler Bastien. Ce dernier s'est montré rassurant, arguant que les six dernières années jouaient clairement en ma faveur mais il a aussi précisé qu'une enquête sociale est régulièrement ouverte pour les cas un peu particulier, comme le nôtre. Et c'est ce qui me fait peur. Une personne qui ne nous connait absolument pas va venir chez nous pour décider si je suis un assez bon père pour ma fille. Et moi, je suis censé me plier à son jugement, sans discuter ? Je refuse envisager ce genre de scénario. 

                      

Bastien m'a conseillé de prendre un avocat puisque c'est ce qu'Ariane va faire, apparemment. Elle m'a promis qu'elle ne lancerait pas la procédure tant que je suis pris par le concours mais les heures sont comptées. Le tournage ne dure que trois semaines. Et durant ces trois semaines, je serai occupé six jours sur sept. Autant dire que je n'aurai absolument pas le temps de chercher un avocat ou de me renseigner sur ma situation. Bon sang, je suis mort de trouille. Je n'y connais rien moi, à ces histoires de juge et de tribunal ! Et je n'ai absolument pas les moyens de me payer les services d'un avocat ! Je vais devoir aller rendre visite à mon banquier et le supplier de m'accorder un prêt. Plus j'y réfléchis et plus je me dis que je n'ai rien à faire dans cette voiture. 

                      

Je m'apprête à demander à Abbi de rentrer à Kinvara quand mon téléphone vibre, m'indiquant l'arrivée d'un texto. C'est Bastien qui m'écrit un message bref mais qui me soulage d'un énorme poids. 

                      

« Je viens ce week-end, j'ai déjà demandé aux avocats avec qui je travaille au cabinet de me recommander des professionnels en Irlande »

                      

Je libère un vrai soupir de soulagement. Savoir que mon meilleur ami viendra me soutenir dans quelques jours me réconforte un peu. Et puis, il a l'habitude de tout cela, lui. Il est assistant juridique, il connait les ficelles des procédures et du jargon légal. Je ravale mes mots et me tasse dans mon siège. 

                      

A peine deux heures et demi séparent Dublin de Kinvara, nous atteignons la capitale sans encombre malgré le trafic du début de semaine. Abbi me laisse devant un immense hangar situé dans la périphérie de la grande ville. Elle me souhaite bonne chance, m'adresse de chaleureux encouragements et se remet en route. Seul devant ce grand bâtiment métallique, ma valise en main et l'angoisse qui ronge chacune de mes cellules, je prends quelques instants pour souffler et me mettre en condition. Derrière moi, j'entends les bip des camions qui reculent, le flot des voitures sur le périphérique, des cris et des gens en effervescence. Je n'ai jamais mis les pieds sur un plateau de tournage, je ne me sens pas du tout à l'aise ici au milieu de cette agitation. 

                      

Je me décale quand un chariot élévateur transportant d'immenses bac métalliques remplis de fils me klaxonne. J'ai les mains qui tremblent, l'angoisse qui me serre la poitrine. Je pense à ma fille, à tout ce temps précieux que je vais perdre en restant ici, à la possibilité de la perdre et plus rien ne fait sens. Il y a moins d'un an, j'étais sagement cloitré au pub, à vivre une vie sans remous et sans émoi. Même si l'année qui s'est écoulée m'a apporté les plus beaux bonheurs qui soient, à cet instant précis je voudrais juste voyager dans le temps et me rappeler ce que c'était de laisser couler les jours sans avoir peur. 

                                  

              

                    

Mon téléphone vibre à nouveau, je saute presque dessus. Je ne sais pas ce que j'attends mais aujourd'hui, cet appareil de malheur est mon seul lien avec ceux que j'aime. Et en parlant d'eux, je découvre justement, une adorable vidéo que m'a envoyée Holly. Je peux y voir ma jolie blonde et mon adorable petite brunette, collées l'une à l'autre dans leur salle de classe, me signant les encouragements les plus aimants de la terre. 

-Je pense fort à toi papa, tu es le plus fort, je suis sûr que tu vas tout gagner. Je t'aime ! 

-Tu es le meilleur Louis, j'ai hâte de te voir épater tout le monde. J'ai confiance en toi, je sais que tu sauras faire des merveilles. Moi aussi je t'aime ! 

Ces vingt secondes de vidéo me reboostent comme jamais. Je suis ici pour ma fille, elle croit en moi et je n'ai nullement l'intention de la décevoir. Je me fiche de me faire éliminer dès le premier tour, je vais me présenter devant les caméras et je vais faire de mon mieux. Mila verra que j'ai pris sa confiance au sérieux et c'est tout ce qui compte.

De nouveaux coups de Klaxon me sortent de mes pensées. Je souffle un bon coup avant d'avancer vers l'entrée. Je me présente à la première personne que je trouve qui m'indique où je dois me rendre. Je suis accueilli par un assistante très agréable qui me met tout de suite à l'aise. Elle tique un peu quand elle m'entend bégayer et j'ai envie de disparaitre six pieds sous terre mais elle ne me fait aucune remarque. Elle prend ma valise, m'explique que toutes mes affaires seront apportés à l'hôtel où nous logerons. Elle me demande de la suivre et me conduit vers une grande pièce où sont déjà réunis les sept autres concurrents. Elle nous présente, nous offre une boisson chaude et nous annonce le programme de la journée. 

Le tournage démarre dans deux heures. Ce sera notre première épreuve collective. Nous ne connaissons pas encore le thème, il ne sera dévoilé que devant les caméras. Pour l'heure, nous devons nous rendre vers les stylistes et les maquilleuses. Je suis embarqué dans un tourbillon où je me laisse faire, ne connaissant absolument rien à ce monde de strass et d'apparence. On juge ma tenue, ma coupe de cheveux, la monture de mes lunettes. On me poudre le nez, me met des flashs d'appareil photo devant les yeux, me demande de prendre la pose. Je m'exécute docilement mais au fond de moi, je ne pense qu'à Mila, Mila, Mila. 

Ce n'est que lorsque je me retrouve derrière mon plan de travail en inox que je réalise l'énormité de ce que je m'apprête à faire. Je porte le fameux tablier blanc brodé du logo de l'émission et j'ai une caméra en face de moi qui me demande comment je me sens, à quoi je pense, ce que j'appréhende. 

-J-je s-suis s-stressé, j-je p-pense à m-ma fille et j-j'espère q-que le p-premier t-thème lui p-plaira. 

Je me sens pathétique à bafouiller comme un idiot, incapable de faire preuve de la même aisance que ceux qui m'entourent. Deux filles et cinq autres hommes ont le regard déterminé et la voix posée. Ils dévisagent les caméras comme s'ils allaient conquérir le monde. A coté d'eux, je me sens nul et la compétition n'a même pas encore commencé. 

Un homme énumère un compte à rebours dans un porte-voix. Soudain, les lumières s'éteignent et se rallument dans un balai parfaitement maitrisé. Je me fige. Mes yeux sont fixés droit devant moi, là où le présentateur vedette fait son entrée. Il porte un costume noir, à la fois chic et sobre. Il n'a pas besoin de fioritures pour avoir du charisme, cet homme est né pour être sur le devant de la scène. 

-Bonjour à tous et bienvenue à The best Irish Chef ! 

Les spots lumineux créent des arabesques, qui, associés à des effets sonores assez impressionnants, me mettent la chair de poule. Je reste tétanisé, les mains accrochées à l'inox. 

            

              

                    

-Je suis très heureux de vous accueillir pour cette quatrième édition qui se tiendra sous le signe de la pâtisserie ! Vous êtes huit candidats en lice pour décrocher le titre de meilleur chef d'Irlande et les cent mille Euros promis au vainqueur. Sam, Harry, Stephy, Sean, Jude, Shanen, Malone et Louis, chaque semaine vous vous affronterez sur des thèmes imposés qui vous permettront de laisser libre cours à votre imagination et de nous montrer tous vos talents. Et cela commence... tout de suite ! 

Nouveaux effets sonores, nouveaux jeux de lumière. 

-Cette semaine, le thème est: votre gâteau signature. Vous avez deux heures pour réaliser le gâteau qui vous représente le mieux. Il n'y a pas d'ingrédient imposé alors faites vous plaisir ! 

Un énorme écran noir accroché au plafond sert de chronomètre. Il s'enclenche immédiatement. Pas besoin de réfléchir, nous devons refaire le dessert qui nous a permis de décrocher notre place ici. Je me concentre, je suis plutôt rassuré par cette épreuve. Après deux heures à cavaler autour de mon poste de travail, je dispose fièrement ma tarte aux framboises et à la pistache sur le présentoir prévu à cet effet. Elle est exactement identique à celle que j'ai présentée à la production il y a plus de trois mois. 

Lorsque le chronomètre indique que l'entièreté du temps est écoulé, le jury s'approche sous les applaudissements de tous les concurrents. Trois chef renommés, deux femmes et un homme. Trois palais avisés, trop mains capables de réaliser les plus époustouflantes merveilles. Lorsqu'ils dégustent ma tarte et me comblent de compliments tous plus flatteurs les uns que les autres, je m'empourpre mais pour une fois, j'accepte ces encouragements. Mon héritage gastronomique me permet de me démarquer des autres candidats dès la première réalisation. S'ils se sont lancés dans la confection de cupcakes, de cheesecake ou de scones, je suis le seul à avoir confectionné une gourmandise aussi travaillée. Et le jury le remarque. 

La deuxième épreuve s'enchaine aussitôt. Nous n'avons pas le temps de souffler, nous devons tout de suite nous remettre aux fourneaux pour reproduire le gâteau préféré du Chef O'Connor. Seul problème, nous n'avons pas accès à la recette mais seulement au visuel et au goût de ce cake très spongieux. Je passe un long moment à étudier la part qui a été déposée sur mon plan de travail. Je détaille chaque saveur, chaque texture. Je ferme les yeux, essaie de décortiquer ce que je pense reconnaître en alliant mes connaissances pour trouver la préparation de base. Autour de moi, c'est la valse des cameramen mais j'en fais abstraction pour ne pas me laisser berner par mes émotions. Enfermé dans ma bulle, je cherche et tâtonne, jusqu'à trouver une combinaison d'ingrédients qui se rapproche assez de la version finale. Après deux nouvelles heures d'épreuve, le chef nous fait part de son verdict: Shanen a reconnu le célèbre Chocolate Guiness cake, rehaussé par un soupçon de cannelle et de gingembre, touche personnel de la grand-mère du chef qui avait l'habitude de préparer ce gâteau à ses petits enfants. Je caracole à la quatrième place du classement. 

La journée se termine sur une épreuve créative qui fait naitre mille idées dans mon esprit. Nous avons trois heures pour confectionner notre plus beau souvenir d'enfance. L'évidence s'impose immédiatement à moi. Un chou chocolat-passion, voilà ce que je dois réaliser. Mais il faut maintenant que je réfléchisse à toute une mise en scène. Je prends quelques instants pour rassembler mes idées. Je me revois gamin, salivant devant l'étal de la pâtisserie qui a fait naitre ma passion pour le sucré. Alors je sais. Durant plus de trois heures, je m'active comme un fou pour reproduire la vitrine de cette pâtisserie. Je suis en nage, j'ai été complètement inconscient de me lancer dans la préparation d'une telle folie ! La nougatine que j'ai préparée a trop bruni, je suis obligé de la recommencer. Heureusement, je réussis la seconde ce qui me permet de façonner un étal miniature. Mes gestes se font précis afin d'assembler les barres de nougatine. Je n'ai jamais réalisé une telle sculpture mais je suis ici pour prendre des risques. Quand je m'aperçois que ce qui trône sur mon plan de travail se rapproche fortement de ce que j'avais en tête, je reprends confiance. 

            

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