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29

                                    

                                          

Je raccroche avec la boule au ventre. Ariane ne viendra pas. Elle est malade, la grippe apparemment. Au téléphone, elle paraissait vraiment mal. Elle s'en voulait beaucoup, elle a essayé de prendre sa voiture pour aller à l'aéroport mais elle ne tenait pas debout. Avec quarante de fièvre, rien d'étonnant. Il faut maintenant que je prévienne Mila. Et vu l'état de stress dans lequel elle est plongée depuis ce matin, je redoute sa réaction. Je souffle un bon coup avant d'ouvrir doucement la porte de la salle de bain. 

                      

-Mila ? Il y a un petit problème... 

                      

Le regard de ma fille s'embue déjà. Je me sens mal pour elle. 

                      

-Elle... elle ne viendra pas ? me demande-t-elle en tremblotant imperceptiblement. 

                      

Je baisse les yeux une seconde parce que son chagrin me fait trop mal. 

                      

-Ta maman est malade ma chérie, elle a essayé de venir mais elle ne peut pas, elle a trop de fièvre. Elle essayera de t'appeler demain, d'accord ? Et elle te promet qu'elle viendra dans quinze jours. 

                      

Mila ne m'écoute plus, elle fond en larmes. Son corps la lâche, elle s'affaisse comme une poupée de chiffon. Je passe mes bras autour de sa poitrine qui tressaute au rythme de ses sanglots. Des larmes envahissent aussi mes paupières tant je souffre avec elle. Ses pleurs silencieux lui déchirent le coeur. J'ai beau la serrer fort contre moi, la bercer tant que je le peux, rien ne la calme. Elle continue de pleurer, d'avoir peur, d'avoir mal. Elle continue de suffoquer, de s'enfoncer, de perdre pied. Je me sens complètement démuni, j'ai beau caresser ses cheveux, embrasser ses joues, elle se recroqueville toujours un peu plus sur elle-même. Dans un geste un peu désespéré, je finis par ôter mon t-shirt et le sien afin qu'elle puisse plaquer sa peau contre la mienne. Je passe ses jambes autour de mes hanches, ses bras autour de mon cou. Je me relève en titubant un peu mais je réussis à nous porter jusqu'à ma chambre où je nous glisse entre mes draps. Plusieurs minutes passent sans que rien ne s'arrange. Mais finalement, à force de bercements et de caresses, Mila commence à se calmer un peu, rien qu'un peu. Et c'est seulement là, peau contre peau, immergée dans mon odeur, qu'elle reprend pied. 

                      

Je la laisse tranquille un long moment, me contentant de la garder près de moi, laissant les battements affolés de mon coeur l'apaiser comme lorsqu'elle était tout bébé. La pénombre nous coupe un peu de la réalité, je ne sais même plus quelle heure il est. Quand Mila redresse un peu le menton, la vue de son visage chiffonné me coupe la respiration. Ses paupières sont gonflées et ses yeux injectés de sang. Ses joues sont ravagées par le torrent qui les a inondées. Ses lèvres tressaillent au gré des derniers spasmes émotionnels qui l'asservissent encore. 

                      

-Tu te sens un peu mieux ? 

                      

Ma fille hausse doucement les épaules, incapable de bouger ses mains. 

                      

-Je sais que tu es très déçue mais Ariane va revenir. Elle a un imprévu, elle était vraiment mal au téléphone. Elle ne t'a pas abandonnée, tu m'entends ? Elle va revenir. 

                      

De nouvelles larmes s'échappent de ses paupières. Durant ce qui me parait être une éternité, je laisse mon corps onduler doucement pour la consoler. Je lui répète que sa mère va revenir, qu'elle est juste malade, qu'elle n'a pas disparu une nouvelle fois. Je ne sais pas quoi lui dire d'autre alors je répète ces mots en boucle jusqu'à ce qu'elle s'endorme entre mes bras, ses petits poings serrés contre mon torse nu. Le ronronnement de sa respiration enfin tranquillisée adoucit le tumulte de mes pensées. Je reste malgré tout immobile, incapable de me défaire de ma fille qui a tant besoin de moi. 

                      

Dans le couloir, j'entends du bruit mais je ne me lève pas. Holly a maintenant un double des clés de l'appartement et elle a l'habitude de passer régulièrement nous voir. Surtout que ce soir, nous n'aurions dû être que tous les deux. 

                                  

              

                    

-Louis ? Louis ? Tu es là ? 

-Dans ma chambre, répondé-je sans avoir peur de réveiller ma fille. 

Les pas d'Holly la mène ici où elle ouvre la porte, surprise de me trouver sous les draps, avec mon trésor entre les bras. 

-Mais...? 

Son regard passe de mon torse nu à la peau légèrement plus claire de ma fille qui est affaissée contre la mienne. Elle plonge dans mes yeux et comprend immédiatement que quelque chose ne va pas. 

-Que s'est-il passé ? Pourquoi Mila est encore là ? 

-Ariane ne peut pas venir ce weekend, elle est malade. 

-Oh... 

Holly a pertinemment conscience de l'importance que revêtent ces visites dans le coeur de ma fille. Je n'ai pas besoin de lui raconter sa crise de panique, elle la devine à la tristesse qu'elle lit dans mes yeux. Alors sans dire un mot, elle se penche pour enlever ses sandales et fait le tour du lit pour se glisser sous les draps avec moi. Blotti entre les deux filles qui comptent le plus pour moi, je ferme un instant les yeux pour respirer enfin. 

-Comment va-t-elle ? 

-Mal, comme tu t'en doutes. 

-Quand revient Ariane ? 

-Seulement dans deux semaines. Elle m'a appelé tout à l'heure, elle était dévastée. Quand j'ai expliqué la situation à Mila, elle s'est effondrée. 

-Ma pauvre petite chérie, souffle Holly, franchement peinée. Et toi, comment te sens-tu ? 

-Mieux, maintenant que tu es là. 

Je passe mon bras autour de ses épaules pour la serrer contre moi. Elle sourit tendrement en relevant le nez. Quelques mèches blondes ondulent autour de son visage. Ses jolies lèvres rosées m'appellent et m'attirent en me rappelant silencieusement qu'elles savent dire les plus beaux mots de la terre. Je les embrasse doucement, en prenant le temps de les savourer, de graver leur suavité dans ma mémoire. 

-Je suis désolée que Jayson ait essayé de saboter ton tournage. 

-Ce n'est pas de ta faute. Il est le seul responsable de ses bêtises. 

-Je... j'ai paniqué, avoue-t-elle gênée. Quand je t'ai vu partir avec lui dans la cuisine, je ne savais plus quoi faire. Alors j'ai appelé mon père. Je ne sais pas trop ce que j'attendais de lui mais sûrement pas qu'il saute aussi vite dans sa voiture pour nous venir en aide. 

-Ton père t'aime beaucoup Holly, il ferait tout pour toi. 

-Oui, je... je crois que j'en ai vraiment pris conscience aujourd'hui. Et ça m'a fait du bien. 

Je la serre un peu plus fort contre moi en déposant un tendre baiser sur ses cheveux. 

-Il a obligé Jayson à monter dans sa voiture pour aller affronter ses parents. Mon père m'a dit qu'il avait complètement craqué devant eux. Il leur a parlé mais je ne sais pas ce qu'il leur a dit, mon père s'est éclipsé quand il a compris qu'il avait eu un électrochoc. 

Je l'écoute silencieusement clore cette histoire à tout jamais. 

-Je pense que ses parents vont bien le secouer, rit-elle tristement. Mais il le mérite. Il en a besoin pour tourner la page. Je... j'ai conscience que je t'ai un peu malmené Louis mais je ne pouvais pas faire autrement. Je ne pouvais pas tirer un trait définitif sur Jayson, pas quand il se montrait gentil ou qu'il me demandait de l'aide. Je suis comme ça, tu sais. Souvent un peu trop gentille, avec une tendance à pardonner facilement. Je préfère croire que les gens changent, qu'ils ont un bon fond, qu'ils sont capables du meilleur plutôt que du pire. Je me fais souvent avoir, c'est vrai. Je m'efface beaucoup aussi. Je souffre régulièrement en silence, je me fais aussi marcher dessus des fois. Mais...

            

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