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La fraicheur de l'hiver a laissé place à la douceur du mois de Juin. Le soleil montre fréquemment le bout de son nez même si de gros nuages chargés de pluie s'amusent régulièrement à le chasser. La vie suit son cours, les passants continuent de marcher tête baissée, plongés dans leurs pensées et les gourmands sont de plus en plus nombreux à se régaler au pub. Rien n'a changé, si ce n'est que tout a changé. 

                              

Depuis trois mois maintenant, je vis au rythme des aller-retours d'Ariane. Elle a tenu parole, elle s'envole un vendredi sur deux pour rejoindre sa fille qui n'attend qu'elle. Si Mila était un peu septique les premières semaines, elle a finalement réalisé que sa mère tenait parole. Elles se parlent tous les soirs sur Skype, leurs sessions papotage deviennent de plus en plus longues. En plus de lui faire confiance, Mila s'est également ouverte à sa mère. Elle lui parle régulièrement de ce qu'elle ressent, de ses coups de mou et de ce qui fait battre son coeur. C'est un vrai pas de géant qu'elle a fait, elle qui voulait toujours être parfaite pour essayer de garder sa mère près d'elle. Elle lui montre désormais ses brouillons, ses ratures, ses tâtonnements. Et Ariane sait à chaque fois trouver les mots. Pas les mêmes que les miens mais d'autres mots qui font tout autant de bien à Mila. Et c'est le principal. 

                              

Malgré cela, un vendredi sur deux, elle se lève avec l'envie de vomir. Elle ne peut pratiquement rien avaler de la journée et n'est qu'une boule de nerf. Ses vêtements doivent être parfaitement repassés, ses cheveux parfaitement coiffés, ses chaussures parfaitement vernies. Je déteste ces jours-là. Je ne sais jamais comment je dois me comporter avec elle. J'essaie de lui faire entendre raison tout en la soutenant mais dans ces moments-là, on dirait qu'elle est hermétique à tout ce qui se passe autour d'elle. Cette épouvantable boule de stress ne se désagrège que quand la voiture d'Ariane se gare en bas de chez nous. Mila court dans les escaliers pour sauter dans les bras de sa mère qui l'étreint si fort que j'ai peur qu'elle lui brise les os. Et tout est envolé. Tout est oublié. Sauf pour moi. 

                              

Le dimanche soir, quand elle réintègre l'appartement, Mila est aussi joyeuse que nostalgique. Elle est plus excitée qu'une pile électrique. Intarissable, elle passe des heures à me raconter leurs escapades en détails. Ces derniers temps, elle s'est mise en tête de faire découvrir à sa mère la beauté de notre pays. Evidemment, connaissant Mila, je n'ai pas été surpris quand elle m'a dit vouloir d'abord lui présenter tous les bonheurs de la cuisine irlandaise. Ensemble, elles parcourent régulièrement la côte Atlantique, dorment dans des bed'n'breakfast, vivent leurs propres aventures et créent des souvenirs rien qu'à elles. Ariane a offert un polaroid à ma fille qui en a déjà fait bon usage. Le mur au dessus de son lit est tapissé de photos d'elles. Mais à droite, juste au dessus de la tige en fer blanc qui constitue sa tête de lit, trône une photo de nous. De Mila et moi. De ma fille et de son père. Une photo qu'elle a prise un dimanche matin, alors que nous étions enroulés sous notre plaid, en train de déjeuner et de nous prélasser devant la télé. Nous avons tous les deux les cheveux en l'air et nous portons encore nos pyjamas mais nous sommes emmitouflés l'un contre l'autre. C'est la plus belle photo de nous. 

                              

De mon côté, je continue d'étudier avec Holly et de l'aimer de tout mon coeur. Je suis maintenant capable de lire. Peut-être encore un peu maladroitement, peut-être un peu lentement mais je lis. Mon écriture est parsemée d'hésitations et de gaucheries mais elle prend vie quand je laisse glisser la pointe du stylo sur une feuille. La blancheur immaculée disparait, laisse place à mes mots à moi. La noirceur de l'encre s'impose mais à mes yeux, elle brille comme un arc-en-ciel. Comme l'espoir qui renait après des années passées à souffrir en silence, à me cacher, à avoir honte. 

                              

Je m'appelle Louis Perret et je sais lire et écrire.  

                              

Je continue de travailler comme un acharné au pub mais heureusement, Abbi a réussi à nous dégoter un nouvel allié - John - qui manie aussi bien les spatules que les plateaux remplis de verres. Je peux donc maintenant me concentrer sur la pâtisserie et le concours qui débutera dans deux semaines. Deux semaines. Rien que d'y penser, j'hyperventile ! Dans les prochains jours, une équipe de tournage va venir à Kinvara pour filmer mon portrait. Je n'ai pas encore prévenu la production de mes problèmes d'élocution. Holly me dit de me concentrer sur mes desserts et que le reste n'a pas d'importance. Moi, je ne sais pas trop. J'ai bien conscience qu'une fois les mains plongées dans la farine, j'oublie tout, même de bégayer. Mais ce que je redoute le plus, ce sont les passages face caméra. Je connais assez bien l'émission pour savoir que les candidats débriefent chaque épreuve en interview. Je ne sais pas encore si je suis prêt à assumer mon handicap devant tout le pays. 

                                          

              

                    

En attendant, je pâtisse. A toute heure du jour et la nuit. Des gâteaux, des tartes, des pièces montées, des sculptures, des sablés, des cookies, des entremets, des pâtes levées. Je ne m'arrête que quand je tombe de fatigue. Mais je m'améliore, je fais des recherches à l'aide d'Holly et je perfectionne ma technique. Heureusement, Holly et Mila sont toujours volontaires pour déguster et me donner leur avis. Elles se montrent d'ailleurs plutôt critiques, ce qui m'aide beaucoup. La semaine dernière, j'ai passé plusieurs journées le nez dans mes saladiers mais j'ai réussi à trouver la dose parfaite de cacao à associer à ma gelée de groseille. 

Cette nuit, Holly m'a rejoint en cuisine. Je crois que j'avais fait trop de bruit en posant mon bol en inox dans l'évier. Elle est arrivée pieds nus, les yeux encore tout endormis, les cheveux ébouriffés. Elle ne portait que ma chemise à carreaux sur son corps nu. Son corps qui m'avait fait perdre les pédales quelques heures plus tôt. Elle avait encore des marques rouges dans le cou et sur les hanches, là où ma bouche n'avait pas su rester sage. Elle m'a demandé ce que je faisais debout à une heure pareille. J'ai grommelé une réponse un peu vague, parce que je ne savais pas moi-même pourquoi je m'acharnais à combattre mon épuisement vu les résultats médiocres qui en découlaient. Elle m'a alors pris la main, m'a guidé jusqu'à mon lit où elle m'a blotti contre sa poitrine pour m'accompagner vers les songes.   

J'ai fermé les yeux et je me suis envolé, enveloppé dans son doux parfum sucré. Quand j'ai rouvert les paupières au petit matin, sa langue parcourait mon corps et nous embarquait vers les étoiles. Cette parenthèse exaltante m'a donné l'inspiration parfaite pour le dessert que je tiens maintenant entre mes mains. Une sphère en chocolat bien sûr, garnie d'une mousse crémeuse pralinée et d'un insert glacé à la passion. Le tout, recouvert d'une fine couche dorée. Je ne peux pas m'empêcher d'admirer ma création. Elle me fascine. J'ai passé des heures à la peaufiner, mes mains ont tremblé pendant l'assemblage mais elle est divine. Il est presque midi, Holly ne devrait plus tarder et je n'ai qu'une hâte, qu'elle la découvre et la déguste avec moi. 

-Louis, tu... Wow ! 

Abbi s'interrompt, son regard impressionné englué sur la sphère au chocolat. 

-C'est... c'est toi qui a fait ça ? 

J'acquiesce fièrement. 

-Et bah ! On dirait bien que tu vas le gagner, ce concours ! 

Et elle repart en salle, comme si de rien n'était. Je souris de toutes mes dents. 

-Louis ! hurle-t-elle depuis l'autre côté du mur. Viens me donner un coup de main s'il te plait ! 

Je dépose précautionneusement mon oeuvre au centre d'une assiette blanche avant de la rejoindre. John court entre les tables bondées, des assiettes remplies dans les mains. Abbi est coincée derrière le comptoir, à remplir les verres et encaisser les clients. Il reste encore pas mal de monde debout ou négligemment accoudés au bar, attendant d'être servis. Je m'empresse de prendre leur commande. C'est à ce moment-là qu'Holly pénètre dans la salle et soudain, je ne vois qu'elle. Des images divines de son corps appétissant se greffent devant mes rétines. Je replonge dans la volupté de ce matin, j'entends de nouveau ses gémissements, son souffle exempté de candeur, l'odeur de son plaisir qui se mélange au mien. Je fais tomber deux pintes en me prenant les pieds dans la lanière d'un sac. Je m'excuse aussitôt, tachant de nettoyer le cuir tout en masquant ma gêne. La cliente ne m'en tient pas rigueur. Je fonce rapidement me cacher en cuisine. 

Deux coups timides résonnent contre la vitre de la porte avant que le sourire légèrement moqueur de ma belle n'apparaisse. 

-Alors comme ça on est maladroit ? 

            

              

                    

Elle s'approche de moi, les joues rougies et les pupilles pétillantes. Elle pense à la même chose que moi, j'en suis certain. Je pose précipitamment le torchon que je tenais encore pour l'attraper par les hanches et la plaquer contre moi. 

-Je...

Ses mots meurent sur ma langue. Elle agrippe immédiatement mes joues, penche légèrement la tête pour me laisse approfondir notre baiser, nous souvenir de nos ébats et nous donner envie d'en vivre d'autres, très vite. 

-Louis, tu peux me préparer...

Nous sursautons en entendant la voix d'Abbi. La porte de la cuisine claque dans son dos, elle nous a surpris. Je m'empourpre comme jamais tandis qu'Holly se cache le visage entre les mains. 

-Vous ne pouvez pas attendre que le rush de midi soit passé pour vous bécoter ? lance-t-elle en soupirant. Bon, quand vous aurez fini, pense à me sortir trois salades césar pour la douze. 

Et elle repart en grognant. Le silence revient dans la cuisine. Je tente un regard gêné vers Holly qui n'ose plus émerger d'entre ses paumes. Sa voix est étouffée quand elle me dit:

-Je ne pourrai plus jamais la regarder dans les yeux ! 

Je ris un peu en passant un bras autour de ses épaules. 

-Ça aurait pu être pire, imagine si elle nous avait surpris ce matin ! 

-Arrête ! crie-t-elle en me tapant gentiment le bras. 

-Tu es venue pour déjeuner ? 

-Oui mais je n'ai pas vu une seule place de libre dans la salle. 

-Tu n'as qu'à t'installer ici, lui proposé-je en désignant mon plan de travail. 

Elle accepte et pose sa veste sur le dos du tabouret. Je sors les trois assiettes qu'Abbi m'a demandées et passe une bonne demi-heure en salle. Quand je m'échoue à côté de ma jolie blonde, elle repousse son assiette vide ainsi que ses cours éparpillés autour d'elle.

-Tu as encore une petite place pour un dessert ? 

-Je crois que j'ai trop mangé. Je veux dire, tu as vu l'assiette que tu m'as servie ? 

Je me lève, confiant malgré sa réponse. Quand je lui présente la sphère en chocolat, sa bouche se décroche de sa mâchoire. 

-Je retire ce que je viens de dire. Donne moi vite cette petite merveille ! 

Je ris discrètement en lui tendant une cuillère. L'assiette blanche posée entre nous, nous approchons tous les deux nos cuillères de la jolie sphère. Je lui laisse le plaisir de craqueler la coque en chocolat et de découvrir ce qui se cache à l'intérieur. 

-Louis..., geint-elle sans trop savoir pourquoi. 

La mousse parfaitement crémeuse glisse sur le métal de son couvert. La couleur légèrement marron du praliné est rehaussée par le jaune étincelant de l'insert glacé à la passion. 

-C'est toi qui m'a inspiré cette gourmandise, chuchoté-je alors qu'elle porte la première cuillère à sa bouche. 

Je la regarde fermer les yeux, soupirer d'extase et faire bouger sa langue dans tous les sens pour ne rien manquer du feu d'artifice qui explose sur ses papilles. Quand elle rouvre les paupières, je lis de l'admiration et de la fierté dans ses beaux yeux. Je sais déjà que ce dessert connaitra son heure de gloire devant les caméras. Rien que pour revivre ce moment à nous, rien qu'à nous. 

 -Tu es un magicien Louis, souffle-t-elle sur mes lèvres. 

Je goûte alors pour la première fois les saveurs de ce dessert. Ma langue cueille la douceur du praliné sur la sienne, le réconfort du chocolat surmonté de l'acidité de la passion. Un mariage parfait savouré dans l'écrin de mes rêves.  

            

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