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-C'était trop génial avec maman ! Elle sait faire du roller et aussi du skate et même que j'allais plus vite qu'elle avec mon vélo mais après elle m'a attrapée et on a roulé dans l'herbe et aussi on a trop rigolé !
Depuis plus de trente minutes je subis le récit de la fin d'après midi qu'à passée Mila avec Ariane. Je souris, je me force à être heureux pour elle, pour ne pas lui montrer que ça me fait mal.
-Elle m'a acheté un super joli serre-tête, je le mettrai demain, tu verras comme il est beau ! Oh et aussi, elle m'a dit qu'on irait au parc d'attraction toutes les deux un jour et aussi à la fête foraine ! Je lui ai dit que je savais conduire les auto-tamponneuses toute seule et elle m'a dit qu'elle voulait que je lui montre !
-D'accord Mila mais est-ce que tu peux rentrer dans cette douche maintenant ?
Ma fille est nue dans la salle de bain mais elle ne parvient pas à entrer dans la cabine de douche, elle a toujours quelque chose de plus à signer. Mes mains sur ses épaules, je la fais pivoter pour l'inciter à avancer mais elle se retourne, lève ses mains pour ajouter:
-J'ai oublié de te dire ce que maman m'a raconté ! Elle...
-Stop Mila ! Il est l'heure de prendre ta douche donc s'il te plait, lave-toi !
-Oui mais j'ai tellement de choses trop géniales à te dire !
-Tu me les diras après, ne t'en fais pas. Et ne passe pas une heure dans cette salle de bain comme la dernière fois hein ?
Mila disparait derrière la vitre. Je quitte la petite pièce exiguë pour lui laisser un peu d'intimité. Dimanche dernier, elle a passé un temps infini à se laver, se vernir les ongles, se tresser les cheveux. Maintenant, elle peut rester des heures enfermée dans la salle de bain pour se préparer, vérifier dans le miroir que pas une seule de mèche ne dépasse de ses coiffures savamment travaillées. Elle a embauché Abbi pour repasser tous ses vêtements, elle lui a même demandé de lui apprendre comment faire. Quand j'essaie de comprendre ce changement de comportement, elle me répond vaguement en haussant les épaules qu'elle veut être parfaite.
En ce moment, elle passe le plus clair de son temps avec Ariane. Depuis leur escapade en tête-à-tête à Dublin il y a un peu plus de dix jours, elles ne passent pas une seule journée sans s'éclipser ensemble. Ariane continue de trainer au pub lorsque Mila sort de l'école. Elle l'aide à faire ses devoirs sur une petite table, à l'écart des clients. Je dois avouer qu'elle me surprend. Je ne savais pas qu'elle maitrisait aussi bien la langue de Shakespeare. Mais elle fait de son mieux pour prononcer correctement les mots afin que la petite brune lise sur ses lèvres.
Mila est intarissable quand il s'agit de sa mère. Je n'avais pas conscience que son absence lui pesait autant mais force est de constater que son retour la comble réellement. C'est pour cette raison que j'encaisse tous ses récits sans rien dire. Et puis d'abord, que pourrais-je bien dire ? Que la voir se lier avec un autre parent me fait mal ? Qu'elle me manque et que mon quotidien est bien vide sans elle ? Que j'ai l'impression qu'elle n'a plus besoin de moi alors que moi, j'aurai toujours besoin d'elle ? Elle n'a pas à subir mes états-d'âme de parent délaissé. Surtout que je les trouve bien puériles moi, ces états-d'âme. Mais ils sont là, ancrés dans mes pensées, accrochés à ma cheville, à m'empêcher d'avancer, à me maintenir sur place alors que ma fille avance, grandit, m'échappe. C'est dur de la regarder éclore au contact d'Ariane. Vraiment dur. Mais son bonheur passe avant le mien, quoiqu'il arrive.
Le moral dans les chaussettes, je regagne la cuisine où je consulte l'écran de mon téléphone, posé sur le vieux buffet. Aucun message. Aucun appel. Je soupire en le reposant négligemment. Mes pas trainants me mènent vers mon frigo où je dégote un reste de galettes aux légumes que j'ai préparées hier, quand je croyais bêtement que je n'allais pas manger seul. Mais c'était sans compter sur Ariane qui a eu la bonne idée de proposer à Mila de l'emmener au fast-food. Je n'ai évidemment pas fait le poids une seule seconde. J'ai donc passé la soirée à ruminer, seul devant mon assiette.
Depuis le matin où nous avons goûté nos sphères en chocolat, beaucoup de choses ont changé et en même temps, j'ai l'impression que rien ne s'est vraiment passé. Je ne suis plus systématiquement présent lorsque Mila passe du temps avec sa mère, même si je veille toujours sur elle, de près ou de loin. Ariane semble comprendre mon besoin de les surveiller puisqu'elle s'arrange souvent pour passer de longs moments au pub. Inutile de préciser qu'Abbi n'est pas franchement ravie de son intrusion. Je continue d'accompagner Mila à l'école tous les matins, d'aller la chercher tous les après-midis, de la border le soir. Mais à chaque fois que je suis avec elle, elle ne parle que de sa mère. Tout le temps, constamment, inlassablement. Les seuls moments où ses mains sont calmes sont lorsqu'elles sont occupées à la rendre parfaite, comme elle le dit elle-même. Holly fait des efforts pour nous dégager du temps et elle se montre toujours heureuse de me retrouver mais son téléphone est devenu mon pire cauchemar. Il sonne inévitablement chaque fois qu'elle est avec moi.
Jayson a toujours une bonne excuse pour la rapatrier à Galway ou chez ses parents. Bien sûr, elle souffle constamment d'exaspération quand elle voit son nom sur son écran mais rien ne la retient de décrocher. Rien ne la retient d'enfiler son manteau et de déguerpir. Certains soirs, j'en arrive à maudire ce qui a bien pu faire trébucher sa mère dans son jardin pour qu'elle se démette l'épaule. Depuis, tout est prétexte à faire venir Holly. Des courses, des médicaments à aller chercher à la pharmacie, des livres à lui apporter pour qu'elle puisse s'occuper, un rendez-vous où il faut l'accompagner... A cela s'ajoutent les requêtes inventées par Jayson qu'Holly découvre quand sa mère la remercie pour ces « surprises ». Holly a beau lui dire que c'est une façon qu'a son ex de la ramener à lui, celle qui l'a mise au monde trouve toujours cela adorable.
Et moi, je suis fatigué de tout cela.
Je vois bien qu'Holly semble en avoir marre elle aussi, qu'elle est clairement tiraillée entre ce qu'elle pense devoir faire et ce qu'elle a envie de faire mais elle laisse les autres décider pour elle. Encore et encore. Quelque part, je lui en veux. Et cette seule pensée me culpabilise. Les sentiments que je ressens pour elle sont tellement forts que je n'arrive pas à me contenter de cette situation. Je veux tout d'elle. Je veux tout pour elle. Sa liberté, ses propres choix, ses folies.
Le micro-onde me rappelle à l'ordre. Il a fini de réchauffer l'assiette que j'ai déposée dedans il y a plusieurs minutes mais je me suis perdu dans mes pensées, immobile devant l'appareil. Je sors mes mains des poches de mon short de sport, réajuste mon t-shirt bleu que je porte souvent pour trainer entre ces quatre murs. Je dresse rapidement la table, glisse deux galettes dans l'assiette de ma fille et retourne vers la salle de bain pour la prévenir que le repas est servi.
-Je dois d'abord sécher mes cheveux.
-Tu les sècheras après, viens manger avec moi s'il te plait.
-Je ne peux pas attendre de les sécher sinon il vont gonfler et frisotter et ce sera affreux.
-Mais depuis quand est-ce que tes frisottis décident de l'heure de notre diner ? m'exaspéré-je.
Mila se contente de hausser les épaules et de se placer devant le miroir, sèche-cheveux en main. Je m'apprête à renchérir quand le bruit affreux de l'appareil se déclenche. Debout sur son marche-pied, ma fille commence à se coiffer en ignorant ma remarque. Je pourrais débrancher le fil, l'obliger à me suivre et à se mettre à table avec moi mais à quoi cela servirait-il ? A passer un tout un repas à la regarder bouder ? Je n'ai pas le coeur à ça.
Je m'échoue donc sur mon canapé, le visage relevé vers le plafond blanc, un peu fissuré. Depuis quand est-ce que tout me file entre les doigts ? Je n'ai pas le temps de trouver la réponse à cette triste question que j'entends un sacré raffut derrière la porte d'entrée. Je me relève brusquement, espérant bêtement qu'il s'agisse d'Holly alors même que je perçois plusieurs voix, féminines comme masculines. Sourcils froncés, je plonge dans le couloir. Derrière la porte, sept têtes excitées se poussent gentiment.
