19
-Quand tu me décris un duo inséparable, tout ce que j'entends c'est à quel point il t'a effacée. Aux yeux de tous, même de tes parents. Tu dis que tu as toujours évolué à ses côtés. Mais tu n'as pas besoin de lui pour briller, bien au contraire. Tu vaux bien plus que lui.
-Ce n'est pas ce que semble penser ma mère, murmure-t-elle faiblement.
-Tu la laisses croire que Jayson est un homme bien. Tu ne lui dis pas la vérité, comment veux-tu qu'elle ouvre les yeux à son sujet ?
Holly ne répond pas mais elle s'approche doucement du lit.
-Tu es tellement douce et gentille que tu t'es laissée emporter dans cette relation où il a pris l'ascendant dès votre plus jeune âge. Tu as peut-être l'impression de ne recevoir l'approbation de ta mère que grâce à lui mais je suis sûr que c'est faux. Arrête d'agir en fonction des autres. En fonction de Jayson et de ta mère. Ça va finir par te bouffer la vie.
-Je ne sais pas comment faire autrement, chuchote-t-elle d'une voix tremblante.
-Dis la vérité. Sois honnête. Ne les laisse pas envahir ta vie.
Mes paroles flottent entre nous pendant de longues secondes.
-Et moi là-dedans ? Quelle est ma place ?
-Nous sommes ensemble ! affirme-t-elle avec une étonnante conviction.
-J'ai le droit au peu de liberté qui te reste. En fait, c'est lui qui décide pour nous.
-Non, non, ce n'est pas vrai, je te promets que je fais tout pour te faire passer en premier...
-Oui mais il n'empêche que cette semaine, on n'a pratiquement pas pu se voir parce que tu as passé tout ton temps libre chez tes parents où il est venu tous les jours. Et même si tu ne t'en rends pas forcément compte, il t'accapare. D'une manière ou d'une autre.
-Dans ma tête, il n'y a que toi.
-Et dans ton coeur ? osé-je, le coeur battant.
-Tu es le seul, je te le promets.
Holly fait encore un pas en avant. Désormais, ses cuisses frôlent mes genoux. Ses cheveux cascadent le long de son visage, créent un halo autour du mien. Je ne peux pas résister, je pose mes mains sur ses hanches et j'attire ses lèvres vers les miennes.
La délivrance colore ses papilles et je l'embrasse avec fougue car je lui donne tout. Mes peurs, mes incertitudes, mes doutes et tous mes sentiments. Elle passe ses mains dans mes cheveux, plaque sa poitrine contre la mienne. A chaque inspiration que je prends, c'est ses poumons qui se gonflent. Les battements de nos coeurs s'alignent et se rendent fous. C'est grisant et étourdissant à la fois. Tout prend sens. Tout perd son sens. Quand sa langue joue avec la mienne, je ne sais plus.
Je pensais que ce triangle amoureux avec le fantôme de son ex était trop pour moi. Mais l'idée de ne plus jamais pouvoir passer mes mains sous son pull, de ne plus jamais sentir sa peau se parer d'infinis frissons, de ne plus jamais entendre ses doux gémissements, c'est juste impossible. Je sais déjà que je vais avoir mal mais je choisis de tomber plutôt que de reculer.
-Je te promets que tout ira bien. Tu es le seul Louis, le seul, répète-t-elle en caressant mon oreille avec le bout de son nez.
-Et s'il réussit à te faire flancher ? Et si tu retombes dans ses bras ? Je deviens quoi, moi ?
-Ça n'arrivera pas, je te le jure.
-Est-ce que tu tiens réellement à moi ? Je... je sais que je suis pathétique avec ma question là, mais j'ai juste besoin de savoir. Je... j'ai besoin de savoir ce que je représente pour toi.
Ses mains s'immobilisent sur mes joues, son regard transperce le mien. Elle tremble et moi aussi. Sûrement pas pour les mêmes raisons mais nous nous rendons tous les deux vulnérables ce soir.
-Tu es l'arc-en-ciel après l'orage, l'odeur de la pluie après la tempête. Tu étais l'espoir quand ma vie était trop sombre, le feu d'artifice quand tu m'as poussée dans mes retranchements. Tu es celui à qui je pense quand je me réveille et dont je rêve quand je m'endors. Tu es ma certitude Louis. Et tu ne seras jamais pathétique.
Il y a un feu qui brûle dans ma poitrine, il se déclenche là, au beau milieu de tout ce qui grouille sous ma peau et se propage à la vitesse de l'éclair dans chacune de mes cellules. Mon sang bout dans mes veines, mes doigts deviennent fous à parcourir son visage sans retenue. Ma bouche perd le contrôle, s'empare de la sienne, ne pense même plus à respirer mais pour quoi faire d'abord ? Que ferais-je de tout cet air quand je peux la respirer, elle ? Nos poitrines se percutent, nos langues virevoltent l'une autour de l'autre, elles savourent les mots, les jolis mots, ceux qui pansent les blessures et font éclore des lendemains ensoleillés. Il n'y a plus que nous, entrelacés, entremêlés, mélangés l'un à l'autre. Et j'en suis sûr désormais, je l'aime. J'aime Holly. Mais j'ai bien trop peur de lui le dire.
Holly grimpe sur mes cuisses, je passe immédiatement ma main sur son pantalon humide. Elle me serre si fort contre elle que l'espace de quelques secondes, je ne doute plus. Je me délecte de ces certitudes et m'imagine un monde où le goût de ses lèvres serait la seule gourmandise que je dégusterais chaque soir.
-Je... commence-t-elle en se reculant à contrecoeur, j'ai bien conscience que ma situation est compliquée et j'ai... j'ai entendu tout ce que tu m'as dit. Je te promets que j'ai tout entendu mais pour l'instant, je ne sais pas ce que je réussirai à faire.
Je fronce les sourcils, ne comprenant pas vraiment où elle veut en venir.
-Je te demande simplement d'être patient Louis. J'ai besoin d'y voir plus clair mais je veux le faire avec toi à mes côtés.
-D'accord, soufflé-je sur ses lèvres.
La valse de nos bouches s'enclenche de nouveau et nous voilà tourbillonnants, complètement transportés par notre étreinte. La situation d'Holly me fait du mal mais je veux bien lui accorder du temps. Parce que je ne compte vraiment pas la lâcher.
Je me laisse tomber sur le matelas, emportant ma jolie blonde avec moi. Nous nous embrassons encore un peu mais elle finit par glisser sa tête dans mon cou. Si ses lèvres frôlent ma gorge, ce n'est que pour que ses confidences continuent.
-Je n'ai pas de frère ni de soeur et mes parents ont toujours été très occupés par leurs métiers. Souvent, je jouais seule et cela n'intéressait pas mon père ni ma mère. Je me faisais discrète, je restais beaucoup dans ma chambre avec mes poupées ou à écouter des histoires avec mon poste CD. Jayson a emménagé avec ses parents dans la maison accolée à la notre quand j'avais six ans. Il était intrépide et toujours plongé dans mille aventures. Très vite, je me suis trouvé un copain de jeu. Mes parents se sont tout de suite liés d'amitié avec les siens et nos familles sont devenues inséparables. A partir de ce moment, ma mère a commencé à remarquer ce que je faisais. Elle me félicitait quand on réussissait de grandes constructions, elle m'achetait même de nouveaux jeux en pensant qu'ils pourraient nous plaire, à Jayson et moi. Alors je l'ai suivi partout. Il est devenu mon modèle. A seize ans, quand il m'a embrassée pour la première fois, je l'ai laissé m'apprendre comment faire. Je ne voyais que par lui depuis dix ans déjà, je ne me suis même pas posé la question. J'étais en couple avec lui, c'était normal et ma mère était folle de joie. Au début, tout était rose. Et quand il a commencé à me contrôler, j'ai cru que ce n'était pas grave. Je n'avais jamais vraiment était la maitresse de ma propre vie. Si Elo et Jenni ne m'avaient pas ouvert les yeux, je serais peut-être encore avec lui.
-Quand t'es-tu sentie libre, je veux dire vraiment libre ?
Holly pose ses bras sur mon torse et appuie son menton sur ses mains pour me regarder.
-Lors de mon premier cours à l'institut de formation des profs. J'ai tout de suite su que j'étais à ma place. Je rêvais de ce métier depuis que j'étais petite et j'avais réalisé mon rêve. Mon rêve à moi, que personne ne m'avait imposé.
Je souris en l'écoutant. Holly joue distraitement avec les quelques poils disséminés ci et là sur mon torse.
-Et toutes les fois où tu m'as regardée.
Je ne respire plus.
-Toutes les fois où tu m'as parlé, toutes les fois où tu m'as touchée. Je me suis sentie libre, je me suis sentie moi-même. Je me suis sentie belle alors que pendant des années, il m'avait répété à quel point il me trouvait insipide.
Je passe le pouce sous son menton pour rapprocher ses lèvres des miennes. Je l'embrasse doucement, tendrement, amoureusement.
-Avec toi, j'ai impression que je peux faire tout ce dont j'ai envie.
-Ce n'est pas qu'une impression.
Elle rit mais je suis très sérieux.
-Je ne rigole pas ! Tiens, ne réfléchis pas et dis moi de quoi tu as envie, là, tout de suite, maintenant.
-D'une sphère au coeur coulant.
-Quoi ? m'esclaffé-je, plutôt surpris par sa réponse.
-L'autre soir, j'ai vu à la télé un reportage sur les palaces. Ils montraient des restaurants gastronomiques et tous les plats avaient l'air à se damner. Mais à un moment, un serveur a apporté une assiette sur laquelle il y avait une boule, parfaitement ronde, en chocolat. La cliente l'a brisée doucement avec sa cuillère et là, un coulis rouge s'est écoulé. C'était absolument parfait. Et ça avait l'air si bon !
Ses yeux pétillent de gourmandise. Sa langue se promène sur ses lèvres, elle sourit comme si elle sentait déjà le goût du chocolat noyer ses papilles. Je me redresse brusquement, la faisant rouler sur le côté pour me dégager. J'attrape sa main et l'entraine derrière moi.
-Mais qu'est ce que tu fais ?
Elle rit et je ris aussi. Mes pieds nus foulent le parquet du couloir, nous guident dans ma petite cuisine. Je me penche, ouvre mes placards, récupère tout ce dont nous allons avoir besoin et dépose mes trouvailles sur mon minuscule plan de travail, entre nous.
-On va fabriquer une sphère en chocolat.
Le sourire d'Holly atteint maintenant des sommets. Elle court se laver les mains en me criant de l'attendre, de tout lui expliquer, qu'elle veut tout voir, tout savoir.
-Il faut qu'on trouve une idée pour garnir cette sphère.
-Un coulis rouge !
-Oui mais ça ne suffira pas. Que dirais-tu d'une mousse à la vanille ? C'est assez classique mais les goûts se marieront bien.
-C'est parti ! lance-t-elle en applaudissant.
Je me place derrière elle pour lui expliquer le déroulé de la recette. Entre les temps de prise au froid et le montage, nous sommes coincés ici pour un petit moment. Elle m'écoute religieusement, hoche la tête quand je lui montre un ingrédient, attrape les bons ustensiles.
-Il faut commencer par faire fondre doucement le chocolat. Tu t'en occupes ?
Pendant ce temps, je cours au pub récupérer le moule en silicone qui m'intéresse. Quand je reviens, Holly a enfilé mon tablier noir autour de ses hanches et elle remue lentement le chocolat avec une spatule en bois. Cette vision est magnifique.
Une fois le chocolat fondu, je montre à Holly comment tapisser le moule. Elle reproduit mes gestes avec la plus grande minutie puis je pose les futures demi-sphères bien à plat dans mon congélateur. J'en ressors deux sachets, un de myrtilles et un de fraises.
-Que préfères-tu ? Un coulis de fraise ou un coulis de myrtille ?
-Myrtille !
Je lui tends le bon sachet et lui indique la quantité à verser dans une casserole propre. Elle dose ensuite le sucre et se réinstalle devant la plaque de cuisson, spatule en main. De mon côté, je rassemble tous les ingrédients pour démarrer la mousse à la vanille. Une fois que le coulis de myrtille est versé dans un cercle en inox et refroidi, je le mets lui aussi au congélateur. J'explique à Holly le déroulé pas à pas de la prochaine préparation. Elle dose le lait et la crème, gratte la gousse de vanille. Elle fouette les jaunes avec le sucre et verse le mélange dessus. Je l'aide à faire chauffer la préparation pour qu'elle soit parfaitement prise. J'ajoute la gélatine, elle monte la chantilly. Doucement, elle calque mes mouvements sur les siens pour intégrer la chantilly à notre crème anglaise. Lorsque le résultat nous satisfait tous les deux, nous le laissons un moment au froid, le temps pour lui de se figer un peu et pour nous de se bécoter beaucoup.
Les heures ont filé, le chocolat a parfaitement épousé la forme des moules. C'est maintenant l'heure de l'étape la plus délicate: démouler les demi-sphères sans les casser. La première se fissure sous les doigts d'Holly. Je me poste dans son dos, glisse mes bras sous les siens et la guide précautionneusement. Une demi-sphère se pose sur la grande assiette blanche, parfaitement ronde, sans aucune cassure. Holly sautille sur place mais je ne lui laisse pas le temps de s'extasier. Les cinq autres réalisations trouvent leur place à côté de la première, toutes aussi parfaites les unes que les autres.
Je saisis une poche à douille que je garnis avec la mousse à la vanille. D'un geste assuré, je remplis une première demi-sphère tout en prenant soin de m'arrêter juste avant le bord. Puis je dépose notre insert à la myrtille. Je tends la poche à douille à Holly qui prend le relai. Pendant ce temps, je trempe un pinceau dans un fond de chocolat liquide. Sous l'oeil avisé d'Holly je badigeonne délicatement les bords des demi-sphères pour pouvoir les souder ensemble. Un petit coup de spray effet velours au chocolat noir tout autour et le tour est joué.
Devant nous s'exhibent trois magnifiques sphères en chocolat. Holly est subjuguée par notre création à quatre mains. Elle ne peut s'empêcher de les dévorer du regard.
-Tu veux les gouter maintenant ?
-On peut aussi attendre que Mila se réveille, non ?
Je souris encore un peu plus, touché qu'elle pense à en faire profiter ma fille. Le soleil se lève déjà derrière les tentures, il semble résolu à briller aujourd'hui. Du moins, un peu plus qu'hier. Je me dis alors que la journée sera plus douce, avec Holly à mes côtés. Mila sort du lit étonnamment tôt pour un dimanche. Elle trottine vers nous en tapant un peu contre les murs tant elle est mal réveillée.
-Viens par là ma chérie, signé-je en riant.
Elle se blottit dans mes bras, enfouit sa tête contre mon torse. Je dépose un baiser sur ses cheveux. Puis elle se redresse d'un bond et ses mains signent plus vite que leur ombre.
-C'est quoi ça ? C'est pour nous ? On peut goûter ? débite-t-elle en désignant nos oeuvres.
-Oui ! Je les ai faites avec ton papa ! Tu as vu comme on les a bien réussies ? s'extasie Holly.
Cette dernière attrape trois assiettes et nous sert à chacun une sphère. Mes yeux sont braqués sur ma belle lorsque sa cuillère fend l'armure en chocolat pour dévoiler notre mousse délicate et le coulis qui se déverse lentement. Son regard brille de bonheur. Mila fait le même geste et ferme les yeux lorsqu'elle goûte les premières saveurs. Notre dégustation est idyllique. Holly est si fière que j'ai envie de la garder avec moi pour lui apprendre encore des tonnes et des tonnes de recettes.
Mais mon téléphone sonne et il brise notre bulle. C'est Ariane qui me demande si elle peut emmener Mila visiter Dublin avec elle aujourd'hui. Ma fille saute de joie, court se préparer alors même que je n'ai pas encore donné ma réponse. Ariane me supplie à l'autre bout du fil. Mila m'implore de ses grands yeux larmoyants. Elles exultent quand je prononce un minuscule oui mais aucune des deux ne remarquent à quel point j'ai mal de voir partir ma fille un dimanche, le seul jour que nous avons toujours, je dis bien toujours, passé ensemble. Alors que je raccroche et que la petite brune à la peau mat est déjà en train de fouiller son armoire, je vois Holly froncer des sourcils, son smartphone en main.
-Tout va bien ?
-Je ne sais pas trop, c'est...
Elle n'a pas besoin de prononcer son prénom, je sais déjà de qui il s'agit. Mais elle le fait quand même et la douleur devient plus forte encore.
-... Jayson. Il me dit que ma mère a besoin de moi et qu'elle n'ose pas m'appeler.
-Comment peut-il le savoir ? Et il ne peut pas l'aider lui ?
-Je n'en sais rien, il a dû dormir chez ses parents. Excuse-moi, me dit-elle en se dirigeant vers le salon pour appeler tranquillement sa mère.
A mesure qu'elle l'écoute vanter la gentillesse de Jayson, je sens l'exaltation de cette nuit retomber comme un soufflé. Quelques minutes plus tard, ma fille, parfaitement apprêtée et coiffée, quitte l'appartement pour rejoindre Ariane tandis qu'Holly réapparait, un air désolé sur ses traits. Elle aussi va partir. Je ne sais pas ce que son ex de malheur a encore bien pu inventer mais il réussit une nouvelle fois à nous séparer.
En un clignement de paupière, je me retrouve seul dans mon appartement. De lourds nuages chassent les rayons du soleil, se débarrassant par la même occasion de l'espoir qui m'a envahi cette nuit.
