18
Toc.Toc.Toc.
Ce bruit me sort de mon apathie. Je redresse le nez, tends l'oreille. Ce soir, je n'ai pas le coeur de croire à un mirage.
Toc.Toc.Toc.
Sauf que je l'entends encore, mon mirage. Alors je me lève, doucement, sans trop y croire. J'avance dans le couloir. L'appartement est plongé dans le noir mais j'en connais chaque recoin par coeur.
Toc.Toc.Toc
Mes doigts abaissent la poignée, mon visage se retrouve immédiatement pris en otage par deux mains gelées, mon torse est pris d'assaut par un corps grelotant et ma bouche, ma bouche... elle est au paradis.
-Louis, je suis tellement désolée, pardon, pardon, excuse-moi, halète Holly entre deux baisers.
Ses bras encerclent mon ventre, se referment furieusement dans mon dos. Il fait nuit mais je vois clairement ses yeux briller dans la pénombre, le chemin qu'ont laissé ses larmes sur son si joli visage. Ses cheveux dégoulinent d'eau, son imperméable est trempé. Ses doigts parcourent l'intégralité de mon visage, ses lèvres cherchent mon pardon. Elles ne sont pas aussi douces que d'habitude, elles ont le goût des remords et du repentir.
Holly est si proche, elle a tellement envahi ma bulle que le seul oxygène que je respire est le sien.
-Je... je vais tout t'expliquer, s'il te plait écoute-moi mais ne me laisse pas, ne me laisse pas Louis...
Ses lèvres voguent sur mes joues, mon cou. Je ferme les yeux, shooté par ce cocktail explosif, un mélange ensorcelant de son parfum, du goût de ses baisers et du bruit des mots qu'elle n'a pas encore prononcés.
-Je ne peux pas te laisser Holly, je ne peux pas, soufflé-je tout bas.
Elle resserre sa prise autour de mon corps, s'approprie à nouveau ma bouche. Et je la laisse faire, incapable de l'arrêter, incapable de me protéger. Parce que ce que je ressens pour elle est si fort que je ne pourrai sans doute jamais le combattre.
On dit que la force d'un premier amour est inébranlable. Je le découvre aujourd'hui. Même si j'ai vingt-quatre ans, Holly est mon premier amour. Avant elle, je somnolais. Aujourd'hui, tout est plus fort, plus exaltant, plus douloureux.
Elle attrape ma main et se débarrasse de ses chaussures pour nous guider jusqu'à ma chambre. Ses chaussettes mouillées font résonner un drôle de bruit à chacun de ses pas. Elle referme la porte derrière moi, laisse tomber son manteau sur le sol. Malgré ses protestations, je m'éclipse pour lui ramener une serviette avec laquelle elle sèche ses cheveux et son pantalon. Une fois qu'elle a reposé le tissu sur ma table de nuit, elle se tourne vers moi.
Tous deux immobiles, nous nous faisons face en silence. J'appréhende ce qu'elle va me dire mais je sais que je ne peux pas rester dans l'ignorance. Holly tend le bras, effleure la paume de ma main du bout des doigts. Je flanche déjà un peu, rien qu'un peu.
-Je te jure qu'il n'y a aucune ambiguïté entre Jayson et moi. Je lui ai parlé de toi, il sait que tu es le seul qui compte. Il n'a eu aucun mot ou geste déplacé envers moi.
Holly s'arrête, me laisse patiemment intégrer ces premières informations avant de reprendre.
-Je comprends que tu sois inquiet Louis. Mais j'ai besoin que tu me fasses confiance. Tout à l'heure, toutes tes questions m'ont... j'ai eu l'impression d'être sur le banc des accusés et de devoir me justifier de mes moindres faits et gestes. C'était comme si je faisais un bond dans le passé et je ne veux plus jamais vivre ça.
-J'ai confiance en toi mais pas en lui.
-C'est lui qui est venu chez moi pour me proposer d'apaiser nos relations. Je ne lui avais rien demandé. Je continuais à faire ce que je fais depuis un an: l'ignorer. Mais quand il m'a dit avoir compris que j'étais passée à autre chose et qu'il avait peur de me perdre définitivement, je l'ai senti sincère. Il a suggéré qu'on redevienne amis, comme quand on était ado. Je sais que beaucoup de choses se sont passées depuis, que nous ne sommes plus les mêmes et qu'on ne peut pas reprendre notre amitié là où on l'a laissée mais j'ai accepté d'essayer.
-Pourquoi ?
-Parce que je peux enfin sortir de chez moi sans avoir peur qu'il me tombe dessus. Parce que j'ai à nouveau l'impression de respirer et d'être libre. Parce qu'il m'a rendu ma vie.
-Pourtant il est encore partout. Il t'a soi-disant rendu ta liberté mais tu le croises chez toi, chez tes parents, peut-être même ailleurs.
Holly baisse les yeux, songeuse.
-Tu as sûrement raison. Mais je préfère avoir à faire à cette version plutôt qu'au Jayson harceleur.
-Alors quoi ? Tu vas te contenter de ce qu'il veut bien t'accorder ? Parce que c'est une fois de plus lui qui décide de ce que tu ressens. Il te terrorise et s'assure que tu n'aies plus de vie avant de jouer au gentil copain bien cordial mais présent partout où tu vas. Il t'autorise à souffler un peu avant sa prochaine attaque. Tu en as conscience de ça ?
-Le truc c'est que je le connais depuis qu'on est tout petits. La plupart du temps, je parviens à anticiper ses réactions et à désamorcer ses colères. J'ai l'habitude de devoir jongler avec ses humeurs.
-Holly, la vie, ce n'est pas marcher sur des oeufs, avoir peur des réactions de ton entourage et baisser les yeux. Et tes sentiments à toi ? Et tes envies ? Qui les prendra en compte si tu ne le fais pas toi-même ?
Je vois de nouvelles larmes humidifier ses yeux tristes. Mes mots ne sont que chuchotés mais pourtant, ils résonnent comme un cri du coeur.
-Je rêve du jour où tu crieras quand tu en auras envie, où tu riras comme une folle, où tu enverras bouler ce que les autres attendent de toi.
-Avec toi, je le fais, murmure-t-elle.
-Et tu n'imagines pas à quel point ça compte pour moi. Mais avec les autres ? Pourquoi ne peux-tu pas être toi-même avec tes parents par exemple ?
Elle réfléchit sérieusement à ma question et même si je vois bien que cet exercice est douloureux, elle ne peut pas continuer ainsi.
-Je suppose que ça a toujours été comme ça, lâche-t-elle, défaitiste.
-Donc cette situation te convient ?
-Elle... je ne me pose pas cette question, avoue-t-elle honteusement. Je l'accepte, c'est tout.
-Tu mérites tellement plus Holly !
Je m'assois sur le rebord de mon lit en me prenant la tête entre les mains.
-Jayson dit vouloir être ton ami mais tu dois calquer ta vie sur la sienne alors que tu n'es plus sa petite-amie. Ce n'est pas comme ça qu'une amitié fonctionne, ce n'est pas sain.
-Tu as sûrement raison mais je ne sais pas faire autrement. Et ma mère est si contente !
-Contente ? répété-je en manquant de m'étouffer avec ce mot.
Holly hausse les épaules, son regard balaie le sol.
-Elle l'adore. Depuis qu'on est enfants, elle nous rabâche qu'un jour, elle nous mariera. Je crois qu'elle m'en a beaucoup voulu quand j'ai rompu. Elle s'est montrée plus froide, plus distante. Ça m'a fait mal mais...
-Si tu lui avais expliqué ce qu'il t'a fait, elle t'aurait soutenue Holly. Elle ne l'idolâtrerait pas comme ça.
-Je... je n'en sais rien.
-Comment ça, tu n'en sais rien ?
-Elle l'a toujours aimé. Je veux dire, vraiment aimé. Elle le considère presque comme son fils. Elle passe son temps à vanter ses qualités, à admirer ses moindres et faits gestes. Elle ne nous a jamais dissociés l'un de l'autre. Et quand je lui ai annoncé que nous étions en couple, elle n'a jamais été aussi heureuse. Elle a couru voir la mère de Jayson pour fêter cette « grande nouvelle » avec elle. C'est peut-être bête à dire mais j'ai toujours eu l'impression d'avoir plus de valeur à ses yeux quand j'étais avec Jayson.
