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-On aurait pu proposer à maman de nous accompagner ! déclare-t-elle, clairement déçue par sa bévue.
Mes yeux doivent sortir de leurs orbites tant je ne m'attendais pas à une telle remarque.
-Tu la vois tous les jours, je suis content de partager ce moment en tête-à-tête avec toi.
Elle hausse les épaules pour toute réponse. J'ignore la petite pointe lancinante qui me vrille l'estomac. Après avoir somnolé une bonne partie du trajet, nous arrivons à Galway sous la pluie. Aucune réponse d'Holly. Le bus nous dépose en plein centre-ville et nous courrons nous mettre à l'abris dans la boutique d'une enseigne bien connue ici. Ma fille sautille de rayon en rayon, accumulant sur son avant-bras un tas faramineux de vêtements. Elle se dirige ensuite vers les cabines d'essayage où elle prend tout son temps pour admirer sous toutes les coutures chaque pièce. Assis sur un siège, je prends mon mal en patience pour ne pas lui gâcher son plaisir. Quand Holly finit par m'appeler, le soulagement m'envahit.
-Coucou !
-Louis ? Tu es à Galway ?
-Oui, j'ai emmené Mila s'acheter des vêtements.
-Je croyais que tu allais être coincé au pub tout l'après-midi ?
-C'est ce qui était prévu oui, mais Abbi a fait venir un ami à elle pour nous aider.
Je réprime un bâillement en plaquant la main devant ma bouche.
-Tu as encore commencé tôt ce matin ?
-Quatre heures...
-J'espère qu'elle va vite trouver quelqu'un.
-Est-ce que tu es chez toi ? demandé-je, plein d'espoir.
-Non, je suis encore chez mes parents mais je ne vais pas tarder. Tu restes encore un peu à Galway ?
-Oui je pense.
-J'essaie de faire vite, d'accord ? On pourra peut-être manger ensemble, qu'en dis-tu ?
Le sourire placardé sur mes joues est si grand qu'il déforme presque mon visage.
-Ce serait parfait.
Elle s'apprête à me répondre quand j'entends une voix grave en arrière plan, une voix masculine que j'ai déjà entendue. Une voix qui hérisse mes poils et injecte une folle angoisse dans mes veines.
-Il est là ? Il est avec toi ?
Mes mots tremblent. Mon coeur s'affole.
-Louis, je...
-Dis-moi la vérité s'il te plait.
-Oui. Il est là mais ce n'est pas du tout ce que tu crois.
-Je ne crois rien Holly, j'ai juste peur.
-Non, non, tu n'as aucune raison d'avoir peur, il est passé comme ça et moi j'allais partir, c'est tout. Ecoute, je me dépêche de rentrer et on s'accorde une soirée pour nous. Tu veux bien ?
Je souffle un grand coup pour ne pas tout gâcher.
-D'accord.
-Je serai chez moi dans une heure. Rejoins-moi quand vous avez fini de dévaliser les boutiques.
Je n'ai même pas la force de sourire. Je raccroche et reporte mon regard sur le rideau blanc derrière lequel ma fille s'amuse. J'ai le coeur lourd, j'ai peur. Peur de perdre Holly, peur qu'il lui fasse mal encore, peur d'être impuissant, d'être trop loin, de ne pas être assez.
-Papa, regarde comme elle est belle cette jupe !
Mila sort de la cabine vêtue d'un pull noir à col roulé et d'une jupe violette à volants, ornée d'un tulle subtilement pailleté.
-Tu es très belle ma chérie !
-On peut l'acheter ? S'il te plait s'il te plait s'il te plait !
Je me lève pour faire le point sur tout ce qu'elle veut amener à la caisse. Après une négociation plutôt ardue, nous nous mettons d'accord sur deux pantalons, trois robes, deux pulls et la fameuse jupe. Ma fille est aux anges. Même si l'enseigne n'est pas réputée pour ses vêtements hors de prix, je n'ai jamais autant dépensé. Mais je n'ai pas travaillé pour rien. Le sourire de ma fille me conforte et nous quittons les cabines d'essayage. Une fois dans la file d'attente, Mila me supplie de lui prendre également des collants et des accessoires pour les cheveux. Si je capitule pour sa première demande, je refuse de payer douze euros pour des bidules à mettre sur la tête. Mila, qui est d'habitude si compréhensive, se braque et se met à bouder. Je ressors du magasin avec deux gros sacs et une petite fille de six ans qui traine les pieds.
Des nuages blancs nous offrent une accalmie. Je pose les sacs sur un banc dans la rue piétonne pour avoir les mains libres afin de parler à ma fille.
-Mila, je trouve que tu exagères. Regarde tout ce que je t'ai acheté, tu pourrais me remercier au lui de bouder pour des barrettes.
Les sourcils toujours froncés, elle signe, froidement :
-Merci papa.
-Je suis sérieux Mila. Pourquoi est-ce que ça te tient tant à coeur ? Tu n'as jamais été obsédée par ta coiffure.
-Mais tu as vu mes cheveux ? Ils partent dans tous les sens ! Ils ne sont jamais parfaits !
-Mais bien sûr que si, ils sont parfaits ! Tu es très belle avec ta petite crinière brune.
-Moi, je ne veux pas avoir une crinière. Je veux avoir une coiffure parfaite et des vêtements parfaits !
J'avoue ne pas comprendre. Ces derniers temps, Mila ne cesse de répéter ce mot: parfait.
-Tu es parfaite ma chérie.
Elle s'apprête à signer sa réponse mais se ravise. Elle libère un petit soupir avant de s'avancer pour planter un baiser sur ma joue.
-Merci papa. C'était trop bien de faire les magasins avec toi.
Je sens bien qu'elle se force un peu mais je n'insiste pas. J'ai bien trop d'inquiétudes qui tourbillonnent dans ma tête. Pourquoi Mila s'entête-t-elle à vouloir être parfaite ? Que peut bien signifier la perfection pour elle ? Que faisait Jayson chez les parents d'Holly ? Pourquoi est-elle si désinvolte quand il s'agit de lui ?
-Papa, est-ce que tu peux m'acheter des cheese naans ? m'interroge Mila en désignant un food truck stationné à quelques pas de là.
J'opine distraitement, perdu dans mes pensées. Nous nous accordons encore un peu de lèche-vitrine avant de prendre la direction de l'appartement d'Holly. Il n'est qu'à une quinzaine de minutes d'ici, nous l'atteindrons rapidement. En chemin, la pluie revient vient nous tenir compagnie. Ma fille ne cesse de me dire à quel point elle a hâte de montrer ses nouveaux habits à sa mère, d'avoir son avis. Elle ne parle que d'elle. Je me force à l'écouter, je ne lui montre pas que cela me blesse. Nous courons pour éviter les gouttes d'eau qui se font de plus en plus nombreuses. Arrivé en bas de son immeuble, je m'empresse d'écraser l'interphone pour nous mettre à l'abri. Le problème, c'est que personne ne répond. Je tente une nouvelle fois mais je dois me rendre à l'évidence, Holly n'est toujours pas rentrée chez elle. On s'est parlé il y a plus d'une heure et demi, elle devrait être là. Ma fille trépigne à côté de moi, il faut dire aussi qu'entre le froid de la fin février et la pluie glaçante qui s'abat sur nous, patienter ici n'est pas une partie de plaisir.
Soudain, le halo lumineux des phares de voiture nous éblouit à travers la nuit tombante. Malgré le rideau de pluie, je reconnais le véhicule de la jolie institutrice. Lorsqu'elle ouvre sa portière, une seconde auto se gare derrière elle. Capuche sur la tête, Holly me rejoint en courant. Moi, je reste hypnotisé par la deuxième voiture, par ces phares qui s'éteignent, par cette silhouette qui se défait de l'habitacle.
-Venez vous mettre à l'abri ! crie-t-elle en déverrouillant la porte de son immeuble.
Jayson sort de sa voiture, laisse sa portière ouverte, s'accoude à la carrosserie. Il bloque son regard sur Holly et malgré la distance, je ne vois que cette envie qui brûle dans ses yeux. Cette vision, c'est un coup de poignard dans le ventre. Elle me déchire.
Mila suit Holly en courant lorsqu'elle s'engouffre dans le hall couvert. Ma fille a les cheveux et les vêtements trempés malgré sa cape de pluie. Holly n'est pas en reste, avec ses mèches blondes complètement gorgées d'eau sur ses épaules. Moi, je ne bouge pas. Je ne peux pas. Il est là. Il nous regarde, il me sourit, il regarde Holly, il se lèche les babines mais il ne bouge pas.
-Louis ! Tu viens ? Mais qu'est-ce que tu fais ?
Je ne sais pas ce que je fais. J'ai envie qu'il disparaisse mais suis-je le seul à le vouloir ?
-Louis ! Ne reste pas sous la pluie, viens !
Cette fois, Holly m'a rejoint pour me tirer par le bras. Le mouvement me sort de ma léthargie. Je pose les yeux sur elle et je la regarde. Je la regarde vraiment. Yeux rougis, joues rosées, cheveux mouillés, sourcils froncés, lèvres pincées. Je n'apprécie pas ce tableau.
-Pourquoi est-il là, lui ?
-Jayson ? Il a tenu à me raccompagner mais il va partir.
-A te raccompagner ?
Je répète les mots comme un idiot, trop abasourdi par son ton léger.
-Oui, il voulait juste s'assurer que je rentre sans avoir d'accident, avec cette pluie et les routes sinueuses de la région.
Holly avance mais je me défais de son emprise pour m'arrêter net.
-Mais Louis ! On est déjà trempés, rentre s'il te plait !
-Tu t'entends parler Holly ?
-Quoi ?
