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Je suis épuisé. Physiquement et moralement épuisé. Ces dernières semaines ont eu raison de mon énergie. Je me laisse choir sur mon canapé pour profiter d'une minuscule pause dans mon emploi du temps. J'ai de la farine plein les cheveux et les verres de mes lunettes sont recouverts d'aspérités mais je m'en fiche, j'ai juste besoin de souffler quelques instants.
Ce matin, je me suis levé à quatre heures pour m'avancer dans toutes les préparations sucrées du tea time. Mila m'a rejoint dans la cuisine du pub vers dix heures, les cheveux en pétard et les yeux encore mi-clos. Elle a déjeuné en me regardant jongler avec des fonds de tarte à garnir, des insert à démouler et des blancs à monter en neige. Elle a ensuite sauté sur les clés de la boite aux lettres pour vérifier si j'avais reçu un courrier de l'émission. Elle attend avec tellement d'impatience de savoir quand cette grande aventure démarrera ! Elle n'a pas eu besoin de me dire que la fameuse lettre n'était pas encore arrivée, son visage déçu a parlé pour elle.
En fin de matinée, les desserts étaient tous prêts. J'ai filé en salle pour donner un coup de main à Abbi. Nous avons enchainé les pintes, les sandwichs et les tables à débarrasser. Ma patronne a passé son temps à râler sur l'agence d'emploi qu'elle a contactée. Elle n'a pas tort, en presque deux mois, ils n'ont pas été fichus de nous proposer un seul candidat potable. Selon eux, le fait que Kinvara soit enclavée autour du golf de l'Atlantique n'est pas un atout. A croire que les serveurs possédant quelques compétences culinaires et recherchant un emploi à durée indéterminée ne courent pas les rues. Bref, toujours est-il que je me retrouve désormais submergé de travail et que je n'arrive plus à sortir de cette cuisine.
Mes journées commencent de plus en plus tôt et terminent de plus en plus tard. Mila fait maintenant ses devoirs dans un petit coin de la salle, la plupart du temps avec Ariane, pendant que je pâtisse, encore et toujours. Mes weekends se retrouvent grignotés par l'ampleur des préparations à confectionner pour le teatime. Heureusement, le dimanche et le lundi, le pub n'est pas ouvert. Hier soir, alors que nous fermions le pub à presque minuit - ce qui n'est pas inhabituel pour un vendredi - Abbi m'a demandé si je tenais le choc.
-Honnêtement ? Ça commence à être vraiment difficile. J'ai de moins en moins de temps pour voir Mila et Holly.
-Je sais, a-t-elle soupiré, défaitiste. Bon, le prochain candidat que m'envoie l'agence, je l'embauche, tant pis s'il n'est pas parfait !
-Non, non, ne vous forcez pas à prendre n'importe qui, sous prétexte qu'on a besoin de bras.
-Tu vas bientôt t'absenter durant plusieurs semaines Louis, il faut bien que je trouve une solution.
-Je sais mais...
-De toute façon, mon cousin Cahal a déjà accepté de te remplacer pendant que tu seras à la télé. Il ne me reste plus qu'à dégoter un petit serveur et on sera tranquille.
Quand j'ai parlé du concours télévisé à Abbi, elle était surprise mais elle s'est montrée très encourageante. Elle m'a tout de suite rassuré, m'assurant qu'elle trouverait vite quelqu'un pour cuisiner pendant mon absence.
Avec à peine quatre heures de sommeil dans les jambes, je tiens à peine debout. Il est seulement treize heures mais je m'accorde une petite sieste, juste de quoi me requinquer avant d'affronter le service sucré de l'après-mid. Une heure plus tard, je suis déjà à pied d'oeuvre pour accueillir les premiers fans de gâteaux. Le samedi, les clients arrivent de plus en plus tôt et sont de plus en plus nombreux. Nous servons plus de quatre-vingt palais avisés ! Abbi est ravie, les caisses du pub ne se sont jamais aussi bien portées.
Deux heures plus tard, le teatime bat son plein mais mon adorable patronne a eu la gentillesse de faire appel à des bras musclés pour me seconder. Je peux donc tirer ma révérence et retrouver la quiétude de mon appartement. Enfin, c'est vite dit.
Quand je passe la porte d'entrée, je n'entends qu'un sacré raffut dans la chambre de Mila, ponctué de soupirs. Les sourcils froncés, je m'approche pour comprendre ce qui se passe.
-J'ai terminé mon service. Tout va bien ma chérie ?
Elle se tient debout avec tous ses vêtements étalés à ses pieds. Les mains sur les hanches, elle les foudroie du regard.
-Non !
-Que se passe-t-il ?
Je m'assieds sur son lit.
-Tous mes vêtements sont moches !
-Quoi ? C'est nouveau cette histoire ?
-Je n'ai que des vêtements de bébé ou des vêtements trop usés ! J'en ai marre papa, je veux des jolis habits, moi !
Je prends quelques secondes pour détailler ma fille. Jamais encore elle ne m'avait reproché la qualité de sa garde-robe.
-Ce n'est pas vrai, tu as de belles robes. Regarde, celle par exemple, dis-je en pointant de l'index une robe en laine bordeaux.
Elle ne m'offre qu'une moue boudeuse pour toute réponse. J'admets que je ne lui ai pas acheté de vêtements depuis un moment. Les premières années de sa vie, je passais honteusement les portes des associations venant en aide aux pauvres pour en ressortir les bras chargés d'habits de seconde main. Grâce à mon travail avec Abbi, mon budget shopping est passé de inexistant à moindre. Mais depuis deux mois, avec toutes les heures que je fais couplé au succès retentissant du teatime, ma patronne a décidé d'augmenter mon salaire et de m'accorder une prime généreuse. Alors peut-être que je peux faire plaisir à ma fille cette fois et l'emmener choisir des bouts de tissu qui lui redonneront le sourire.
-Je ne vais pas mettre toute ta garde-robe à la poubelle mais c'est vrai que tu as grandi et qu'on pourrait aller faire du shopping ensemble. Qu'en dis-tu ?
-Tu es sérieux ? me demande-t-elle, bouche bée.
Il faut dire que c'est la première fois que de tels mots passent la barrière de ma bouche.
-Absolument !
-Merci papa, signe-t-elle avant de me sauter dans les bras. Alors il me faut absolument des robes et des jupes et des pulls et des pantalons et des...
-Stop, stop, stop ! On se calme, ris-je en attrapant ses mains trop bavardes.
Après avoir pris le temps de faire le point sur ce qui ne lui va plus et ce que nous gardons, nous nous dirigeons d'un pas enjoué vers l'arrêt de bus. Il n'y a pas de boutique pour les enfants à Kinvara, nous sommes obligés de nous rendre à Galway. Dès que je mets un pied dans l'autocar, j'attrape mon téléphone pour envoyer un message à Holly. Tant pis pour les centaines de fautes que je dois faire, j'ose quand même. Je sais qu'elle doit passer la journée avec sa mère mais j'espère de tout mon coeur que je réussirai à la voir. Même cinq minutes.
Depuis cinq jours, les seules fois où nous nous sommes croisés sont lorsque j'ai déposé Mila à l'école ou qu'elle est venue me voler un baiser dans le cuisine du pub. Le reste du temps, nous n'avons échangé qu'au téléphone. Et ces engins qui rendent accro la moitié de la population mondiale ne me suffisent pas. Moi, j'ai besoin des bras d'Holly, de ses lèvres, de la douceur de sa peau et de la gourmandise de ses courbes.
Le bus se met en marche et sort du village pour longer la côte Atlantique. La route devient sinueuse, le véhicule tangue imperceptiblement de gauche à droite sous les rafales de vent. De l'autre côté de la vitre, les vagues s'écrasent contre les falaises, en contrebas. Le ciel est encore une fois chargé de nuages lourds, nous avons bien fait de nous munir de nos capes de pluie. Ma fille me tapote sur le bras pour attirer mon attention.
