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32                                            

                                                  

Depuis notre petite mise au point, Holly est un peu plus détendue et nos séances de travail commencent à ressembler à celles que nous avions avant les vacances. Même si je fais bien attention à n'aborder aucun sujet personnel, je me trouve plus décontracté à l'issue des deux heures passées chez elle. Holly a recommencé à s'asseoir à côté de moi et mon bégaiement s'adoucit. Hier, elle a placé son pied sous ses fesses pour mieux se redresser et m'indiquer des éléments sur mes fiches. Mes yeux suivaient le mouvement de son index mais mon esprit était déjà ailleurs. Son parfum envahissait tous mes sens, elle était si proche l'espace de quelques secondes mais je n'ai pas bougé. J'ai seulement apprécié son léger abandon en souriant doucement. 

                              

Elle me laisse progressivement retrouver la place que j'occupais et je savoure chaque petite victoire. Mes pâtisseries ont à nouveau ses faveurs, elle ne résiste plus à la tentation sucrée. J'ai donc repris mes habitudes en cuisine pour lui préparer des gâteaux inédits rien que pour elle. Hier, elle m'a fait remarqué que je visais constamment juste en choisissant les saveurs. Je me suis contenté d'acquiescer sans lui avouer que c'est ma façon à moi de lui montrer que je fais attention à elle, malgré ce qu'elle peut en penser. Son rire a également de nouveau résonné, j'ai été moi-même surpris de la violence de la tempête que cela a déclenché dans ma poitrine. Holly s'est même autorisée à me taquiner quand ma langue a fourché. Je suis resté sage, j'ai ri avec elle mais je n'ai pas surenchéri. 

                              

Et je pense pouvoir dire aujourd'hui que mes efforts ont payé. Elle a compris que je respectais ses choix même si je ne les approuve pas. Elle a vu de ses propres yeux que je suis capable de ravaler mes envies pour la rapprivoiser. Elle a accepté de me laisser l'approcher et je ne boude pas mon plaisir. Même si je suis constamment en train de faire attention à ce que je dis, ce que je fais. 

                              

Vous n'imaginez pas la largeur de mon sourire quand Holly a poussé la porte du pub lors de sa pause méridienne en début de semaine. Elle n'avait pas remis les pieds ici depuis notre altercation sur le parking de l'école et je ne lui en avais pas reparlé. Mais secrètement, j'espérais qu'elle soit de retour très vite pour ensoleiller mes journées. Lorsqu'elle s'est timidement installée à sa table habituelle, j'ai laissé Abbi se charger de sa commande et je me suis contenté de lui apporter un dessert. Un dessert qu'elle n'avait pas réclamé bien sûr mais qui a su se faire une place dans son coeur. Une mousse légère à la crème de marron, des framboises givrées et un biscuit croquant pour soutenir l'ensemble. Elle a fermé les yeux en dégustant la première cuillerée. J'ai serré mon poing en signe de victoire en voyant sa gourmandise se pavaner. 

                              

Ce midi, elle a même prolongé sa pause mais je ne sais pas si c'était vraiment volontaire. Après s'être régalée avec un gratin de légumes et un éclair griotte/citron, elle a sorti un tas de feuilles qu'elle a corrigées pendant un long moment. Ses cheveux, retenus sur son crâne grâce à un stylo négligemment positionné, se sont amusés à lui chatouiller le cou. Le petit pli entre ses sourcils est revenu et ses lèvres ont adopté la moue qu'elle fait quand elle se focalise entièrement sur quelque chose. Elle était si concentrée que lorsqu'elle a relevé le nez sur l'horloge, ses yeux se sont arrondis de surprise et ses lèvres ont laissé échapper un juron. Elle a remballé ses affaires et a disparu à la vitesse de l'éclair.  

                              

Nos interactions se font un peu moins nombreuses, c'est vrai, mais je crois que les jours sombres sont derrière nous. Holly ne craint plus ma présence et je pense même pouvoir dire qu'elle apprécie ma compagnie. Plus les heures passent, plus sa joie de vivre et son espièglerie sont de la partie. 

                              

En descendant du bus en ce mercredi après-midi, je croise les doigts pour que son humeur soit toujours au beau fixe. Je consulte l'heure sur mon téléphone, seize heures cinquante trois. Mila doit avoir terminé ses devoirs. Elle est sûrement dans les pattes d'Abbi. Je ris doucement en imaginant ma patronne ne pas savoir comment se débarrasser de mon petit démon qui insiste toujours pour l'aider à porter les plateaux remplis de verres. 

                                          

              

                    

Holly m'accueille tout sourire, m'invitant joyeusement à rejoindre son salon. Elle est joviale, bien plus que d'habitude et son enthousiasme me surprend. Moi qui suis sur la réserve depuis bientôt deux semaines, je ne sais plus si je dois envoyer valser cette carapace, au risque de la brusquer de nouveau. 

-Regarde ! Je l'ai réussie toute seule ! Et sans aucun robot ! s'extasie-t-elle avec fierté. 

Elle me présente une jolie brioche, parfaitement gonflée et dorée. Je ne savais pas qu'elle aimait cuisiner, elle aussi. En plus, confectionner une brioche n'est pas une chose facile, il faut être extrêmement précis, être patient et savoir jouer de ses muscles pour pétrir la pâte. 

-Wahou, je suis... impressionné ! Elle a l'air délicieuse ta brioche. 

-Je me suis dit qu'aujourd'hui, c'était à moi de te faire plaisir, dit-elle avec un brin d'embarras. 

-Oh et... en quel honneur ? 

-En l'honneur de tous les progrès que tu fais depuis des semaines ! Et... en l'honneur de ta gentillesse aussi, glisse-t-elle un peu plus bas. 

Je rougis aussitôt jusqu'à la racine de mes cheveux ! Je crois qu'elle me remercie d'avoir fait preuve de patience mais je ne lui demande pas de préciser sa pensée. Je ne sais pas si je suis prêt à entendre sa réponse. Je me contente donc de la regarder couper deux tranches de cette belle brioche et les disposer sur deux petites assiettes colorées et les placer à côté d'une théière fumante qui n'attend que nous. 

-Pour une fois, c'est à mon tour de t'offrir un tea time.

Elle danse d'un pied sur l'autre en prononçant ces mots, visiblement embarrassée par sa proposition. Moi, je souris comme un idiot, la poitrine en feu, les joues écarlates, je la regarde avec des yeux brillants de beaucoup trop de choses. 

-C'est une chouette idée, murmuré-je, ne sachant pas quoi dire pour ne pas dépasser ses limites. 

Une chouette idée ? Mon dieu, je suis ridicule avec mes expressions d'ado attardé ! Toujours immobile à quelques pas d'elle, je commence moi aussi à danser d'un pied sur l'autre. Elle a cuisiné ? Pour moi ? Pour me faire plaisir ? Pour partager un moment avec moi ? Mais qui fait ça ? Personne, absolument personne d'habitude. C'est mon rôle de remplir les panses pour gagner les cœurs. Je n'ai jamais été de l'autre côté du miroir. Et même si cette situation est parfaitement troublante, je mentirais si je disais que je ne l'apprécie pas. 

Holly s'affaire pour nous soustraire tous les deux de ce moment gênant. Elle verse un thé noir bien chaud dans deux tasses en porcelaine et me fait signe de m'assoir. Je m'exécute, excité par cette jolie parenthèse. 

-Alors t-toi aussi, tu cuisines ?

-Un peu, avoue t-elle en haussant les épaules. Mais je ne fais rien de très élaboré. 

-Je ne s-suis pas d'accord, renchéris-je en désignant la viennoiserie. Ce n'est pas f-facile de faire une brioche. 

-C'est une recette que je tiens de ma grand-mère. Elle aimait passer des heures en cuisine et même si je ne suis pas aussi douée qu'elle, j'adorais la regarder faire et l'écouter me dévoiler ses secrets. J'ai conservé son carnet de recette, j'aime bien le feuilleter de temps à autre. 

Un brin de nostalgie flotte dans ses yeux mais elle semble heureuse d'évoquer sa grand-mère. 

-Et si on la goutait ? 

Je ne me fais pas prier, je porte la brioche à ma bouche pour savourer les saveurs subtiles de cette gourmandise si régressive. La mie est filante, d'une couleur parfaite. 

            

              

                    

-C'est une très belle réussite ! Il faudra que tu essaies de faire d'autres viennoiseries maintenant ! 

-D'autres viennoiseries ?

-Oui, des chouquettes ou des pains aux raisins par exemple. 

-Qu'est-ce que c'est ? 

-Des gourmandises principalement à base de beurre très populaires en France. Tu peux en trouver tous les jours à la boulangerie là-bas. 

-Je ne suis jamais allée en France mais j'ai toujours entendu dire que les rayonnages des pâtisseries me rendraient incontrôlables. 

-Je n'en doute pas, ris-je. 

-Et toi ? Tu en confectionnes de temps en temps ? 

-Quelques fois, quand je suis en vacances principalement. Il faut vraiment avoir du temps libre pour ce genre de préparation. Mila raffole des brioches et des chouquettes alors parfois, je me mets aux fourneaux pour lui faire plaisir. 

Nous papotons encore une poignée de minutes avant que je lui demande qu'on se mette au travail. Il est déjà tard et même si j'adorerais arrêter le temps et prolonger ce moment à l'infini, c'est impossible. Plus on commence tard, plus je rentrerai tard. Et je n'ai pas envie de manquer le coucher de ma fille. 

Nous étudions depuis une bonne heure quand j'entends mon téléphoner sonner dans mon sac à dos. Holly s'interrompt mais je lui intime de continuer. 

-Si c'est vraiment important, la personne rappellera. 

Holly reprend ses explications mais la sonnerie se fait de nouveau entendre. Intrigué, je plonge alors la main dans mon sac pour attraper l'appareil. Deux appels en absence d'Abbi. Mon sang ne fait qu'un tour. Abbi ne m'appelle jamais. Abbi garde Mila. Il est arrivé quelque chose à Mila. Mon visage livide affole Holly qui pose immédiatement sa main sur mon bras pour me demander ce qui se passe. Je secoue la tête en rappelant Abbi. 

-Louis ? Louis ? Oh mon dieu, s'écrie-t-elle, bouleversée. C'est... c'est Mila, elle... je... elle est tombée et elle saignait et je ne l'ai pas entendue et... mon dieu... mon dieu... ma petite Mila... 

-Abbi ? C-calmez-vous ! Q-que s'est-il passé ? demandé-je en tentant de maitriser mon angoisse.

-Je n'en sais rien Louis. 

Mes muscles se figent. Abbi pleure à l'autre bout du fil et je suis déjà debout, en train de récupérer mes affaires. Abbi pleure bon sang ! Ma patronne est une femme forte, elle ne montre jamais ses émotions. Et elle est actuellement en train de pleurer ! Il s'est passé quelque chose de très grave, c'est certain. Et je ne sais pas si je suis assez solide pour continuer cette conversation. 

-Je... j'étais au pub et Mila m'a demandé si elle pouvait monter chez vous récupérer un jeu. Elle est partie longtemps et je... je ne sais pas, je ne me suis pas inquiétée, elle s'isole souvent pour jouer. Mais quand je suis allée vérifier, je l'ai trouvée dans les escaliers. Elle était là, immobile, avec du sang sur le visage. 

Tout mon corps se vide de son oxygène. Je dois me tenir à la table pour ne pas m'écrouler au sol en entendant que ma fille, l'amour de ma vie, s'est retrouvée inerte, ensanglantée, seule. 

-Où est-t—t-elle m-maintenant ? parviens-je tout de même à demander.  

-Dans le camion des pompiers. Ils l'emmènent à l'hôpital, sanglote-t-elle. 

-Q-quel ho-hôpital ? 

-L'hôpital universitaire de Galway. J'ai fermé le pub et je les suis en voiture. Je... je n'ai rien entendu Louis, il y avait du monde dans la salle et la pauvre petite n'a même pas pu crier. Oh, je... je m'en veux tellement Louis, je ne sais même pas combien de temps elle est restée là et je... 

            

              

                    

-C-calmez-v-vous Abbi, tenté-je d'une voix d'outre-tombe. J'arrive, j-je vous rejoins à l'hôpital.   

Je raccroche en enfilant mon manteau. Jamais mon coeur n'a battu aussi fort contre ma peau. Ma fille. Ma fille. Pitié, faites qu'il ne lui arrive rien ! J'essaie de passer la lanière de mon sac sur mon épaule mais mes doigts tremblent tellement que mes gestes ne mènent à rien. Je dois partir, je dois la rejoindre, je dois être là pour elle, savoir comment elle va, la rassurer, parler aux médecins, savoir, comprendre, 

Deux mains se posent fermement sur mes joues. Je sursaute, me dégage de cette emprise mais elle a au moins le mérite de me reconnecter avec la réalité. 

-Louis ? Louis ? Réponds-moi, tu me fais peur. 

Je n'ai pas entendu la question d'Holly. Je ne savais même plus qu'elle était là.

-C'est M-mila, elle... elle est t-tombée. 

-Où vas-tu ? me lance-t-elle en me retenant d'une poigne ferme. 

-A l'hôpital universitaire de G-galway. Je dois p-partir Holly, je dois... 

-Je viens avec toi. 

Holly court chercher ses affaires pendant que je la regarde, médusé. 

-Mais qu'est-ce que... 

-Tu as besoin d'une voiture, me coupe-t-elle. Et de quelqu'un pour t'accompagner. 

Elle ne me laisse pas le choix, elle attrape son sac à main et me pousse dans le couloir. Une minute plus tard, la porte de son appartement est verrouillée et le moteur de sa voiture en marche. 

Le véhicule se faufile sur le bitume dans la nuit noire de cette mi-janvier. Holly me parle mais je ne comprends pas tout ce qu'elle me dit. Mon regard est fixé droit devant moi. Je ne peux pas regarder ailleurs sous peine d'ouvrir les vannes et de ne plus rien contrôler. J'entends les paroles d'Abbi se répéter en boucle dans ma tête, sa peur inonder toutes mes pensées et bientôt, je ne vois que le visage de ma fille plein de sang. Quelques larmes parviennent à s'échapper de mes paupières mais l'étau qui comprime mes poumons ne se relâche pas, bien au contraire. 

Holly continue de parler, sûrement pour pallier à mon angoisse ou pour me sortir de ma torpeur, je ne sais pas trop. Je suis parti trop loin. Je vois les lumières des lampadaires se succéder à mesure que mes joues s'humidifient. J'entends le bourdonnement d'une voix douce qui m'offre une bulle, un cocon pour m'empêcher de me déliter. Soudain la voiture s'arrête devant un grand bâtiment à la devanture blanche. Les lèvres de la conductrice bougent mais je ne vois qu'un visage en sang, en sang, en sang. 

-Suis-moi Louis. 

Je n'y arrive pas. Je ne peux pas sortir de là. Je ne peux pas prendre le risque d'entrer dans cet hôpital et d'apprendre le pire. Je ne le supporterai pas. Je ne peux pas. 

Holly quitte l'habitacle, fait le tour du véhicule et ouvre ma portière. Deux mains douces attrapent les miennes - tremblantes, gelées- pour m'extraire délicatement de l'automobile. Deux billes bleues et déterminées se cramponnent aux miennes pour s'assurer que je vais entendre les mots qui suivent. 

-Je suis là Louis, tu n'es pas seul. 

Le bout de ses doigts se noue aux miens pour m'attirer dans son sillage. Elle se présente au bureau d'accueil, annonce notre présence, demande où est ma fille. La femme en blouse blanche lui indique que les pompiers sont arrivés cinq minutes plus tôt et que Mila a été immédiatement prise en charge. Elle insiste pour en savoir plus sur l'état de santé de ma fille mais la secrétaire n'en sait pas plus. Elle nous indique seulement le chemin à suivre à travers le dédale de couloirs pour rejoindre la salle d'attente.

            

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