33
Holly ne me lâche toujours pas, elle nous conduit vers la petite pièce agrémentée de chaises inconfortables en plastiques et de magazines d'un autre temps. Abbi est déjà là, faisant les cent pas en se rongeant nerveusement les ongles. Son visage se tourne vers nous. Ses larmes me content toute la culpabilité qui la consume. Elle s'approche à grandes enjambées, ses mots passant la barrière de ses lèvres à toute vitesse.
-Oh Louis, je suis tellement, tellement...
Mes bras l'attirent fermement contre moi. Son flot de parole stoppe immédiatement. Mon geste ne ressemble à aucun d'entre nous mais il nous fait un bien fou. Abbi enfouit son visage dans mon cou et laisse libre cours à ses sanglots qui reprennent de plus belle. Mes mains la serrent si fort que je dois sûrement lui faire mal mais je ne peux pas me maitriser.
Lorsque nous reprenons tous deux nos esprits, Abbi s'assoit sur une chaise et je l'imite.
-Comment va-t-elle ?
-Je ne sais pas.
-Racontez-moi ce qui s'est passé.
-J'étais dans la salle du pub et je me suis rendue compte que Mila était partie depuis un moment alors je suis allée voir ce qu'elle fichait et quand j'ai ouvert la porte qui mène à vos escaliers, je l'ai trouvé allongée sur les marches, du sang sur le visage. Elle... elle voulait me parler mais elle n'y arrivait pas.
-Elle était consciente ?
-Oui. Elle avait les yeux ouverts.
-Pourquoi est-ce qu'elle ne pouvait pas vous parler ? Elle s'est fait mal aux mains ?
-Elle avait l'air surtout perdue et apeurée. Elle pleurait. Elle était choquée. Je ne sais pas combien de temps elle est restée là, à attendre que je vienne la chercher. Je... je te jure Louis, je n'ai rien entendu de sa chute.
-Je vous crois Abbi, ce n'est pas votre faute.
-J'ai immédiatement appelé les pompiers. Ils sont arrivés très vite. Ils lui ont mis une minerve, ils m'ont dit que c'était seulement par précaution. Ils m'ont dit qu'elle avait l'air d'avoir mal à une jambe mais je n'en sais pas plus.
-Et le... le sang ?
-C'était au niveau de son sourcil je crois. Mais il faisait sombre dans la cage d'escalier et les pompiers l'ont mise si vite sur ce brancard, je n'ai pas vu grand chose. Je suis désolée Louis, désolée. Je l'aime tellement cette petite, jamais je n'aurais fait quoi que ce soit pour la mettre en danger.
-Je le sais Abbi, je vous fais confiance. C'est...
Un femme en blouse blanche portant un dossier à la main fait irruption dans la salle d'attente. Trois paires d'yeux la scrutent aussitôt.
-Vous êtes de la famille de Mila Perret ?
-Je suis son père. Comment va-t-elle ?
Je ne suis pas sûr de pouvoir tenir longtemps avec un rythme cardiaque aussi brutal que le mien. Je suis littéralement suspendu aux lèvres du médecin.
-Elle souffre d'une légère commotion cérébrale et d'une fracture du tibia droit. Elle a eu deux points de suture au niveau de l'arcade sourcilière. Étant donné que nous ne savons pas si elle a perdu connaissance, nous sommes obligés de prendre toutes les précautions. Nous allons la garder en observation cette nuit.
-Mais elle... elle ira bien, n'est-ce pas ?
Je ne suis qu'un parent de plus à rassurer aux yeux de ce médecin. Pourtant, elle prend le temps de le faire, elle choisit les mots les plus importants et me sourit.
-Votre fille a fait une mauvaise chute. Nous devons nous assurer qu'il n'y aura pas de complications mais pour l'instant, rien ne nous l'indique. Nous allons lui faire passer un scanner cérébral pour vérifier que tout est normal et nous allons plâtrer sa jambe. Ensuite, nous l'installerons dans une chambre pour qu'elle y passe la nuit. Une infirmière passera vérifier son état toutes les heures.
Le soulagement est tel que je dois m'assoir pour ne pas me liquéfier sur place. Holly passe brièvement sa main dans mon dos pour me donner du courage.
-Vous pourrez la voir dans cinq minutes, avant qu'on l'emmène au scanner.
-D'accord, merci docteur.
Le médecin disparait rapidement.
-Dieu merci, ce n'est pas trop grave, souffle Abbi, toujours estomaquée par les évènements.
J'acquiesce silencieusement. Le regard dans le vague, je ressasse ce que je viens d'apprendre. Rien de grave. Une jambe dans le plâtre et une petite cicatrice. Maintenant, il ne me reste plus qu'à prier pour que le scanner ne révèle aucun problème. Une bouffée d'angoisse m'assaille à cette pensée.
-Monsieur Perret ? Veuillez me suivre, je vais vous conduire à votre fille.
La main douce d'Holly exerce une pression d'encouragement sur mon épaule et je me lève. A peine ai-je poussé la porte de la chambre d'hôpital que je me rue sur ma fille, ma toute petite fille, allongée dans cet immense lit. Nos mains s'agitent dans tous les sens, les miennes pour lui demander comment elle se sent, les siennes pour chercher un peu de réconfort.
-J'ai raté une marche et je suis tombée. Ma jambe s'est tordue et ma tête a tapé. J'ai eu mal papa. Et je ne pouvais pas appeler Abbi, avoue-t-elle en pleurant.
-Tout va bien ma chérie, je suis là, je suis là.
Je m'assois sur le bord du lit pour pouvoir la prendre doucement dans mes bras. Je la berce contre mon torse, comme lorsqu'elle était bébé et elle se calme. Mais très vite, nous sommes de nouveau séparés. Je dois attendre qu'elle passe son scanner. Je retrouve Abbi et Holly dans la salle d'attente. Aucune des deux ne veut partir avant d'avoir les résultats de l'examen.
Je ne sais pas combien de temps nous restons ici mais cela me parait être une éternité. Abbi s'est murée dans le silence mais Holly se charge de me distraire. Sa voix mélodieuse est comme un phare dans la tempête, il me maintient à flot et me donne un cap. Je m'y accroche de toutes mes forces. Nous sommes chacun assis sur une chaise mais je ne vois qu'elle.
Finalement, le médecin est de retour pour nous annoncer que Mila va bien. Nous soupirons de concert. Abbi essuie de nouveau quelques larmes. Holly se détend imperceptiblement. Le médecin me propose de passer la nuit à coté de ma fille, j'accepte.
-Je vais rentrer. Tiens moi au courant demain matin s'il te plait. Et surtout, appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit.
-D'accord Abbi. Soyez prudente.
Ma patronne m'étreint rapidement avant de disparaitre. L'infirmière qui m'a conduit à la chambre de Mila passe la tête dans la salle d'attente pour m'informer que ma fille sera de retour d'ici une dizaine de minutes. Les informations se succèdent de toutes parts mais lorsqu'elle s'en va, le silence reprend ses droits.
Je me retourne instinctivement vers Holly qui me sourit tendrement.
-Je n'ai qu'elle Holly, soufflé-je, sans vraiment savoir pourquoi je lui dis cela. Je ne pourrai jamais supporter qu'il lui arrive quelque chose.
-Je sais, murmure-t-elle.
-Elle est arrivée comme un tsunami, sans que je ne l'attende, sans qu'elle me dise comment je devais faire pour m'occuper d'elle. Je... je n'y connaissais rien, moi, aux bébés. Je ne savais pas qu'il faudrait acheter autant de couches, qu'il fallait lui faire des vaccins et qu'un bébé qui crache du lait, c'est normal. J'étais tellement paumé Holly ! Tellement paumé ! Mais je l'ai aimée à la seconde où elle est sortie du ventre de sa mère.
Ma voix tremble, je ne peux même pas contenir tous ces sentiments qui me submergent.
-Elle le sait Louis. Et elle va bien. Elle va bien, d'accord ?
Je hoche la tête, le visage grave. J'ai besoin de l'entendre encore et encore et je ne sais même pas pourquoi ni comment mais Holly le comprend.
-Elle va bien. Ta fille va bien.
Mila va bien. Je ferme les yeux une seconde pour l'intégrer.
-Est-ce que tu veux que je reste encore un peu ?
Par delà les fenêtres, la ville est plongée dans le noir. Je n'avais pas réalisé à quel point il était tard.
-Non, ça va aller. Je vais m'installer dans sa chambre et on va essayer de se reposer un peu.
J'inspire profondément.
-Merci Holly.
Mon regard est plongé dans le sien, j'espère qu'elle peut y lire toute ma reconnaissance. Holly s'empourpre légèrement, juste de quoi colorer délicieusement son beau visage. Quelques sillons se dessinent autour de ses paupières à mesure que son sourire renait. Elle passe une mèche blonde derrière son oreille mais ne se libère toujours pas de mon emprise visuelle. Mes pupilles noirs glissement lentement sur son visage pour s'arrêter sur ses lèvres fines et rosées. Ses lèvres qui sourient, me rassurent, illuminent mes journées sans rien faire de plus que s'étendre gracieusement. Ses lèvres dont je rêve depuis bien trop de semaines.
Ses lèvres que j'embrasse délicatement.
Ses lèvres si douces, si chaudes, qui s'écartent subtilement et font battre mon coeur si vite, si vite, qu'il va bientôt exploser.
Je pose doucement ma main sur sa joue tandis que mes lèvres caressent les siennes, lentement, tendrement. Elles valsent au rythme des miennes, timides mais libérées. Les yeux fermés, je savoure chaque seconde de ce paradis sans me presser. Nous sommes plongés dans une bulle, calme et sereine, dans laquelle sa peau pétille sous mes doigts. Si mon coeur tambourine une folle symphonie, le mouvement de nos lèvres se fait insolent. Tout mon corps brûle pour ce contact, cette fusion, mais je me retire tout doucement.
Nos souffles sont erratiques et nos joues parfaitement rougies. Un sourire paresseux est scotché à mes lèvres et même si Holly semble embarrassée, je ne manque pas la flamme qui danse dans son regard. Elle brûle mes dernières réticences et attise tous mes espoirs.
