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Cette année, les vacances de Noel avaient un goût bien particulier. La neige était régulièrement de la partie, les décorations étaient éblouissantes et avec Mila, nous avons participé à tous les évènements organisés près de chez nous. Collecte de cadeaux pour les plus démunis, concours du plus beau gâteau pour le père noël, confection de décorations manuelles... nous avons tout testé. Nous sommes aussi allés pour la première fois au cinéma rien que tous les deux. Mila était si fière de s'assoir dans le grand fauteuil en velours ! Ma fille s'est beaucoup amusée et je suis heureux que cette période ait une nouvelle fois été magique pour elle. Mais moi, j'ai trainé ce vague à l'âme partout où j'allais.  

                              

C'était une sensation vraiment bizarre. J'étais content de profiter de ces moments uniques avec ma fille mais je n'ai jamais réussi à me défaire de ce vide dans ma poitrine, de cet étau qui m'empêchait de respirer sereinement. Je me coltinais un nuage gris au dessus de la tête chaque jour et quoique je fasse, je voyais tout en noir et blanc. 

                              

Heureusement, Bastien et sa petite-amie Vanessa ont pris l'avion pour nous rendre visite durant cinq jours. A peine avaient-ils passé le pas de la porte que Mila était couverte de cadeaux. Le père Noel en avait déposé deux pour elle au pied du sapin la veille mais apparemment, il s'était aussi trompé d'adresse et avait profité de son passage chez Bastien pour compléter sa livraison. Ma fille sautait partout, passant de paquet en paquet, s'extasiant devant les poupées et autres jeux qu'elle déballait. Ses mains signaient à la vitesse de la lumière et j'avais du mal à tout traduire pour nos amis. Mais s'il y a bien une chose que je n'avais pas besoin de retranscrire, c'était sa joie. Elle irradiait jusque dans nos coeurs. 

                              

Bastien et Vanessa ont rapidement pris leurs marques dans notre appartement. Les voir partager notre quotidien m'a fait l'effet d'un baume sur le coeur. Le premier soir, mon ami m'a forcé à lui raconter ce qui me minait. Je n'en avais pas franchement envie, je trouvais que c'était douloureux de rendre les mots et les maux vivants mais il ne m'a pas laissé le choix. Vanessa a feint avoir quelques coups de fils à passer et nous a laissés parler rien que tous les deux. Quand je me suis retrouvé seul sous les draps ce soir-là, j'avais mal bien sûr mais j'ai réalisé que la douleur était un tout petit peu moins lancinante lorsqu'on a un ami pour la partager. 

                              

Leur visite a été un véritable rayon de soleil dans notre quotidien. Ils ont loué une voiture et nous ne nous sommes pas privés de visiter les villes alentours. Dublin, Limerick, Cork... nous en avons pris plein la vue malgré le froid glacial et l'humidité constante. Nous avons flâné dans les rues de capitale, nous avons découvert les cathédrales de Cork et ses maisons colorées au toit pointu et nos yeux ont brillé devant le King John's Castle de Limerick. Abbi m'accorde toujours des jours de vacances entre Noel et le jour de l'an, les clients préférants passer du temps en famille plutôt que fréquenter le pub. Je pense pouvoir dire que cette année, j'en ai fait très bon usage.

                              

Lorsqu'il a été l'heure de leur dire au revoir, nous avions tous la gorge nouée. Même si Bastien est déjà venu me rendre visite plusieurs fois, je n'aime jamais le voir partir. Il m'a cependant fait promettre de faire découvrir la France et nos racines communes à ma fille. C'est une idée qui me tient particulièrement à coeur et à laquelle je pense depuis plusieurs années déjà. J'essaie de mettre un peu d'argent de côté mais ce n'est pas facile tous les mois. 

                              

Le jour de l'an, je l'ai passé derrière le comptoir du pub, pendant que ma fille s'amusait comme une folle à danser sur la petite piste improvisée. Matthew, Thomas, Jane, Erin et Charlie étaient également présents et malgré la foule empaquetée entre nos murs, avons beaucoup ri, beaucoup bu et beaucoup parlé ensemble. Ce fut une belle soirée. Quand les douze coups de minuit ont sonné, j'ai promis à ma fille que nous rendrions les trois cent soixante cinq jours à venir encore plus beaux que ceux qui étaient derrière nous. Mais au fond de moi, je luttais contre une pointe de mélancolie. 

                                          

              

                    

Le plus fou s'est produit le deux janvier. Alors que Mila et moi étions encore en pyjama, à profiter d'une douce matinée à trainasser, des coups ont retenti contre notre porte. Nous n'attendions personne et j'ai été tenté de faire le mort pour m'épargner une entrevue avec un vendeur quelconque mais les coups ont de nouveau résonné. Derrière la porte, j'ai découvert les visages souriants de Jacques et Annie et j'ai bien cru fondre en larmes ! Mes tuteurs, ceux que je considère comme ma famille, ceux qui détestent prendre l'avion et ne partent jamais en voyage ont bravé leur frousse pour nous faire la surprise qu'ils me promettaient depuis cinq ans et demi. 

Je les ai serrés si fort dans mes bras qu'ils ont fini par me supplier de les laisser respirer. Mila était si heureuse de faire enfin leur connaissance en chair et en os. Elle a noué ses petits doigts aux leurs et les a embarqués dans nos vies pour quatre jours. Quatre jours à se faire dorloter, quatre jour à redevenir un enfant chouchouté par ses parents, quatre jours de douceur sur un nuage un peu coupé des tracas extérieurs. Quatre jours absolument parfaits, durant lesquels j'ai pu leur faire découvrir mon travail et la beauté de notre pays d'accueil. Mila a enfin pu gouter à la tarte aux poires si réconfortante d'Annie, elle a également pu apprendre quelques signes à Jacques qui était curieux face à cette nouvelle façon de communiquer. 

Ils sont repartis ce matin et l'appartement est désormais bien vide sans eux. Ma fille est déjà couchée, prête à reprendre l'école demain. Si je ferme les yeux, j'entends encore la douce voix d'Annie me dire d'aller me reposer sur le canapé pendant qu'elle se charge de faire plaisir à son fils et sa petite-fille. Elle n'a pas idée à quel point ses mots sont comme des trésors pour moi, des trésors que je garde précieusement au fond de mon coeur, auxquels je m'accroche quand je flanche un peu. J'ai passé une grande partie de ma vie à penser que jamais personne ne voudrait de moi puisque je n'étais pas assez bien pour ma propre mère. Et même si je sais que mes origines sont beaucoup plus complexes que cela, quelque fois tout ce qui me reste c'est ce genre de pensées. Mais celle que j'ai toujours considérée comme une mère adoptive sans jamais oser lui demander de l'être officiellement m'a offert un cadeau inestimable: son amour maternel alors même qu'elle ne me devait rien.

Je tourne et retourne dans mon lit pendant des heures. Le sommeil ne vient pas. Rien d'étonnant à cela, il a déserté depuis deux semaines. Depuis ma confrontation avec Holly, si je suis précis. Les vacances de Noel ont été riches en émotions et je suis plus qu'heureux d'avoir pu passer ce temps précieux avec ceux que j'aime mais quand je me retrouve seul, je ne peux m'empêcher de penser à Holly. De me demander si elle est en sécurité, si elle n'a pas peur, si elle a quelqu'un pour partager la magie de la fin d'année. Je ne connais rien d'elle, elle avait raison. Mais j'ai envie de tout découvrir. Et ce, même si elle m'a clairement dit ne rien vouloir de moi. Le problème, c'est que son sourire me hante autant que l'insécurité qui prend bien trop de place sur ses traits. Je ne sais vraiment pas comment je vais réussir à gérer tout ce qui fourmille en moi pendant nos séances. 

Nos séances qui reprennent demain. Alors qu'elle n'en avait pas envie. Alors qu'elle voulait tout arrêter. Mais elle va se forcer, elle va s'obliger à passer du temps avec moi, à m'aider et j'ai bien conscience que je vais une fois de plus être ce boulet qu'on traine au pied sans pourvoir s'en débarrasser. Que la personne pour qui je ressens des choses inédites pense cela me donne envie de hurler de rage. J'essaie de combler mes lacunes, d'adoucir mes défaillances mais quoiqu'il arrive, je resterai ce looser. Je serai cantonné à ce rôle toute ma vie. 

C'est lorsqu'il n'y a que le noir de la nuit pour accueillir mes pensées qu'elles se font si sombres. J'essaie de me raisonner, de me rappeler tous les progrès que j'ai fait dernièrement mais le rejet et la froideur d'Holly ont réduit à néant mes efforts. Afin d'essayer d'endiguer la tristesse qui est en train de m'envahir, j'attrape mes écouteurs et je les plante dans mes oreilles. 

            

              

                    

La musique m'offre un peu de répit. Je réussis finalement à m'endormir mais lorsque je me réveille lundi matin, le stress a pris la place de la tristesse. Ma fille, elle, est heureuse de retrouver son école. Sa copine Ella passe toujours les vacances de Noel dans la famille de son papa, à plusieurs heures de route d'ici. Les deux jeunes filles sont donc très impatientes de se retrouver. Moi, je ne travaille pas au pub aujourd'hui mais j'ai déjà prévu tout un planning de révisions qui va me m'occuper une bonne partie de la journée. J'ai essayé de revoir tout ce sur quoi nous avions travaillé avec Holly pendant les vacances mais les visites de mes proches m'ont tenu éloigné des cahiers. 

Lorsque je dépose Mila à l'école, Holly est absorbée dans une conversation avec le père d'un de ses élèves. La revoir fait renaitre cette pointe qui s'enfonce dans mon coeur. Je me sens à la fois vivant et blessé. Et j'ai l'impression que tout le monde peut lire sur mon visage à quel point j'en pince pour la jolie institutrice. Je ne m'attarde pas dans ce couloir. Je fonce vers mon appartement où je m'enferme pour la journée. Lorsqu'il est l'heure de prendre le bus, je ne suis plus qu'une boule de nerfs. Une boule de nerfs qui a la migraine d'avoir passé trop de temps à se torturer le cerveau devant des mots. Je crois que j'appréhende surtout mes retrouvailles avec Holly. Je ne supporterai pas de me heurter de nouveau à la Holly froide et distante que j'ai entraperçue. Le cahotement du bus sur les routes côtières de la région noie pendant quelques instants mes pensées. Je laisse mon regard divaguer vers le vent caressant les herbes hautes qui bordent les falaises, vers l'océan secoué de grosses vagues, vers les roches noircies par les éléments. Cet interlude me fait du bien mais à peine ai-je posé le pied sur les pavés de Galway que toute mon appréhension refait surface. 

Holly m'accueille dans une tenue décontracté, un sourire un peu crispé sur les lèvres. 

-B-bonne année. 

-Bonne année à toi aussi, répond-t-elle, toujours gênée. 

Elle me fait signe de rejoindre le salon et je m'exécute. Sur sa table sont déjà éparpillés plusieurs feuilles et cahiers. Je m'installe docilement sur une chaise, calant mon sac contre le pied de la table sans prononcer un seul mot. J'aimerais lui demander comment se sont passées ses vacances, si elle a profité des fêtes, si elle a pu trouver la tranquillité qu'elle recherchait mais je ne dis rien de tout cela. Je lui ai promis de m'en tenir à des séances de travail studieuses et c'est exactement ce que je compte faire. 

Je m'autorise cependant à l'observer discrètement. Elle n'a plus ces vilains cernes sous ses yeux et son visage, entouré par de belles vagues blondes, semble apaisé même s'il est toujours un peu sur la réserve. Je n'ai pas l'impression qu'elle est torturée comme elle l'était lors de notre dernière entrevue et cela ôte un poids de mes épaules. Je baisse cependant rapidement le regard lorsque le sien rencontre le mien. Je sens mes joues s'empourprer à mesure que mes doigts triturent nerveusement un stylo. Elle se tient de l'autre côté de la table, debout, et ne semble pas vraiment savoir comment se comporter, elle aussi. Je fais mine de me plonger dans la contemplation d'un papier à côté de moi quand elle brise le silence. 

-Très bien, je... je te propose qu'on se remette un peu en tête ce que nous avons vu avant les vacances. 

-D-d'accord.

Holly s'assoit en face de moi - et non à côté de moi comme elle avait l'habitude de le faire- et elle s'applique à me coacher avec une certaine distance pendant presque deux heures. Sa voix est monotone, ses gestes restreints. Seuls des mots professionnels sortent de sa bouche et ses lèvres ne s'étirent pratiquement pas. J'ai l'habitude ne pas me sentir à ma place mais rarement j'ai eu autant envie de fuir qu'aujourd'hui. Quand la séance touche à sa fin, j'ai l'impression d'avoir une maladie contagieuse. Holly se relève de sa chaise, range ses affaires en s'éloignant le plus possible de moi. Elle ne me propose pas quelque chose à boire, comme elle le fait toujours. Elle ne me dit rien. Je ne m'attarde pas, je la remercie et lui dis à demain. C'est lorsque je replace mon sac sur mon dos que je me souviens ce qu'il contient. Une petite galette des rois à la frangipane. Une tradition française qu'elle ne connait peut-être pas. J'avais prévu de lui l'offrir en arrivant pour briser la glace et perpétuer ma petite habitude gourmande. Mais la glace s'est avéré être un tel iceberg que je me suis dégonflé. Je baisse les yeux au sol et je me contente de récupérer rapidement le petit emballage contenant ma création. 

            

              

                    

-T-tiens, c'est p-pour t-toi. 

Holly ouvre des yeux ronds comme des billes en levant ses deux mains devant elle en guise de protection. 

-C'est j-juste une ga-galette à la frangipane, soufflé-je sans réussir à masquer mon exaspération. 

-Je ne sais pas si... 

-Laisse t-tomber, la coupé-je en remettant le gâteau là où il était. 

Je ne me retourne pas, je sors de chez elle et me dirige vers l'arrêt de bus d'un pas décidé. Je suis tellement en colère contre elle ! Elle m'a traité comme si j'étais un danger potentiel duquel elle devait à tout prix s'éloigner. Si toutes nos séances doivent se dérouler dans une atmosphère aussi tendue et inconfortable, je crois que je préfère encore arrêter. 

J'arrive juste à temps pour faire un câlin à ma fille avant qu'elle s'endorme. Ses petits bras serrés autour de mon cou chassent un peu du nuage noir qui a refait surface au dessus de ma tête. Mais ils ne suffisent pas à me libérer pour autant. J'hésite un instant à appeler Bastien pour vider mon sac mais je me ravise. Je n'ai même pas envie de parler. J'attrape un saladier, un paquet de farine et plusieurs tablettes de chocolat. Une explosion chocolaté est en cours de fabrication à mesure que la soirée s'écoule. Aucune chance pour que j'en amène une à Holly demain, elle n'apprécie pas le chocolat à haute dose. De toute façon, elle refusera d'y gouter comme elle a boudé la part de galette aujourd'hui. Je ne cherche même pas à savoir si c'est pour cette raison que je me suis lancé dans cette préparation, je continue de battre mes blancs en neige.    

Le lendemain, avant de me présenter chez elle, je me répète silencieusement le mantra que je n'ai cessé de ressasser toute la journée. La complicité que nous avions n'est que de l'histoire ancienne. Je viens ici, je travaille et je m'en vais. Je n'attends rien de plus. Plus aucune pâtisserie ne sortira de mon sac. 

Je n'ai pas le temps de toquer contre le bois de sa porte qu'elle ouvre déjà le battant avec un sourire contrit dessiné sur ses lèvres. 

-Bonjour Louis, entre ! 

Son accueil presque enthousiaste me désarçonne. 

-Euh... m-merci. 

Je pénètre sagement dans le salon sans faire de vague. Mes affaires sont sur la table seulement quelques secondes plus tard et je m'affaire à nettoyer les verres de mes lunettes avec ma chemise pour combler ce silence un peu trop gênant à mon goût. Holly m'observe sans rien dire mais elle finit par s'installer en face de moi, comme hier. Elle souffle imperceptiblement en remettant une mèche de cheveux derrière son oreille, dévoilant un peu mieux ses si jolies yeux et ses belles pommettes qui savent si bien se parer d'une tendre couleur rosée. 

STOP LOUIS ! 

-Je suis... 

-Par q-quoi on c-commen... 

Nos mots s'entrechoquent mais le silence revient vite. Holly plante son regard sur moi et soudain, j'ai l'impression de la retrouver un peu. Je ne sais pas vraiment pourquoi, peut-être est-ce la façon qu'elle a de me regarder mais toujours est-il que je refuse de me brûler les ailes à nouveau. J'ai bien compris la leçon hier. J'attends qu'elle me dise ce sur quoi elle veut travailler et je ne l'importunerai pas plus. 

-Je suis désolée pour hier Louis. J'ai été maladroite. Non, j'ai... j'ai plutôt été idiote. Je... je ne savais pas vraiment comment me comporter, à vrai dire, lâche-t-elle dans un petit rire gêné.

Sa confession me surprend mais je ne dis rien. Holly ne quitte pas mon regard lorsqu'elle pose ses coudes sur la table pour permettre à son menton de reposer sur ses mains croisées. N'a t-elle pas conscience qu'elle me torture en faisant cela ? Que voir son visage aussi pur, aussi dégagé, aussi concentré sur moi réveille le feu qui ne brûle que pour elle ? Je romps le contact visuel, me tortillant maladroitement sur ma chaise. 

            

              

                    

-Est-ce que tu crois qu'on peut retravailler sereinement ensemble ? 

-Je..., tenté-je en analysant bien chaque mot avant de le prononcer. C-c'est ce que j-je voudrais m-mais je ne sais p-pas quoi faire pour q-que tu ne te mé-méfies pas de m-moi.  

-Je ne me méfie pas de toi Louis, murmure-t-elle avec un air peiné entachant son doux visage. Je... je croyais que tu m'en voudrais et je... je n'ai pas réussi à gérer tout ce que je... je ne savais pas comment réagir pour ne pas te blesser. Je ne voulais pas non plus que tu te fasses des idées. Et puis tu étais si... si silencieux. Je n'avais plus l'habitude de ça avec toi. 

-J'ai essayé d-de ne pas te b-brusquer, répondé-je doucement.

Holly hoche la tête mais un pli barre toujours son front. Je rêve de tendre la main et de l'assouplir d'un simple contact de mes doigts sur sa peau. 

-Tu bégayes à nouveau... je n'aime pas ça. 

Sa voix est plus faible qu'un chuchotement. Mais j'entends parfaitement ses mots et ils déclenchent le feu de la honte dans ma poitrine. Je suis déjà assez gêné de bafouiller, je n'ai pas besoin qu'on me le fasse remarquer. Et surtout pas elle. Surtout pas Holly. Surtout pas celle qui ne m'a jamais évoqué ce fardeau. J'ai maintenant l'impression d'avoir encore moins de valeur à ces yeux. Déjà que la jauge n'est pas bien haute... 

-On s-s'y m-met ? 

Holly acquiesce mais ne se défait pas de ce brin de tristesse. J'ai beaucoup de mal à me concentrer aujourd'hui. Mais je m'accroche. J'oublie un peu notre conversation et je fais de mon mieux. Mon professeur particulier m'encourage, se montre patiente et calque son rythme sur le mien. Quand je parviens à déchiffrer deux phrases avec son aide, son sourire se fait aussi lumineux qu'avant. Il me subjugue même. Je ne savais pas qu'il me manquait à ce point. J'autorise mes lèvres à s'étirer comme les siennes en la regardant, le coeur un peu plus léger. 

Dans ma tête, le temps se suspend. Non, il ne se suspend pas, il se rembobine. Il me ramène un mois plus tôt, quand ses sourires illuminait mon quotidien et nourrissaient toutes mes pensées. Mais le pincement au coeur que je ressens se fait brusquement si fort que je baisse les yeux. En une seconde, mes lèvres retrouvent leur position initiale et mon mantra me revient en mémoire. Il serait si facile de tomber à nouveau pour elle. Je ne sais déjà même pas si je me suis relevé de ma première chute. Inutile de replonger la tête la première. 

L'instant de grâce est terminé, nos mentons sont de nouveau baissées. Nous faisons tous les deux semblant d'ignorer le malaise qui règne désormais. Notre attention se reporte sur le texte sous nos yeux pendant que je range cette jolie parenthèse dans un coin de ma mémoire.  

Holly me félicite avec entrain quand je me relève à la fin de la séance. 

-Tu avances à pas de géants Louis ! 

Je crois qu'elle dit vrai. Il y a trois mois, jamais je n'aurais pensé réussir à déchiffrer autant de mots. Mais aujourd'hui, à force de batailles acharnées et de concentration, je parviens à lire quelques mots, quelques phrases. J'ai déjà retenu beaucoup de mots comme on se souvient d'images, grâce à ma mémoire visuelle. Je me sers ensuite de ma mémoire auditive pour décomposer les sons et associer leur sonorité à leur aspect. C'est Holly qui m'a expliqué tout cela. C'est grâce à elle que j'ai une vraie technique de lecture maintenant. C'est pour cette raison que je m'accroche à nos séances, même si l'ambiance n'est clairement plus au beau fixe. 

Alors que je range toutes mes affaires en silence, je la vois s'approcher, l'air de vouloir dire quelque chose sans savoir par où commencer. Sa bouche s'ouvre et se referme plusieurs fois. Elle joue nerveusement avec ses mains et je me surprends à les fixer, à vouloir les emmitoufler dans les miennes pour les calmer. Mais je reste immobile. 

-Louis, je... excuse-moi d'avoir refusé ta pâtisserie hier. Je sais bien que tu fais cela uniquement pour me faire plaisir et je... enfin, c'était méchant. Je suis désolée. 

Je hoche la tête sans savoir quoi dire. Oui, c'était méchant. Et non, je n'ai pas compris pourquoi elle a réagi comme ça. Mais aujourd'hui elle s'excuse et je ne suis pas quelqu'un de rancunier. 

-M-merci, soufflé-je du bout des lèvres. 

Je me force à m'accrocher à mon mantra, à me répéter les mêmes avertissements en continu et à garder une distance émotionnelle avec Holly. Mais quand j'abaisse la poignée de sa porte, je ferme les yeux une seconde en soufflant, résigné. J'ai beau essayer de me blinder au maximum, je ne pourrai jamais renier celui que je suis vraiment. Parce que je ne suis pas qu'un raté dont personne ne veut, je suis aussi un vrai gentil, un naïf, un optimiste. 

Alors je soupire en m'invectivant silencieusement et je sors de mon sac l'emballage cartonné contenant la petite galette des rois qu'elle a refusée hier. Holly sourit, d'un grand sourire heureux, d'un sourire soulagé qui présage des jours meilleurs. Elle le prend dans la main avec la plus grande précaution, comme si elle tenait là un trésor. 

Et pour une fois, je ne me trouve pas bête à toujours garder espoir.  

            

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