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30

                                            

                                                  

Je n'ai jamais été aussi furieux de toute ma vie. Et encore, furieux est un euphémisme. Je déborde de rage. La main de Mila fermement accrochée dans la mienne, j'avance à grands pas en direction de l'école. 

                              

-Papa, ralentis, tu marches trop vite, tente-t-elle de signer. 

                              

Je récupère sa main en lui disant de se dépêcher. J'essaie de ne pas l'affoler mais je ne suis pas sûr de bien maitriser l'expression de mon visage. Et vu la manière dont elle me dévisage, elle ne doit rien comprendre à ce qui m'arrive. 

                              

Nos bottes crissent sous la neige et nous manquons de tomber plusieurs fois à cause de la vitesse à laquelle nous avançons. Le bâtiment rouge et blanc s'affiche désormais devant nous. Je n'ai aucune idée de ce que je vais dire à Holly, ni si c'est une bonne idée de la confronter ici, sur son lieu de travail mais je ne peux pas attendre. Je dois comprendre, je dois savoir ce qu'il se passe. Si elle souhaite vraiment tout arrêter, c'est son droit mais j'estime avoir droit à une explication. C'est quand même elle qui m'a proposé son aide, c'est elle qui est venue me chercher. Je ne lui avais rien demandé moi. Alors il est hors de question qu'elle dispose de moi comme d'un vieux mouchoir. 

                              

Mon index presse le bouton de l'interphone. Je m'excuse de notre retard auprès du surveillant qui nous ouvre après avoir vérifié notre identité. Ma colère ne désenfle pas, je me dirige d'un pas déterminé vers la classe de Mila. Quand nous pénétrons dans le couloir, je demande à ma fille de laisser rapidement ses affaires dans son casier. Pendant qu'elle se défait de son attirail hivernal, je toque à la porte d'Holly. 

                              

Elle abaisse la poignée et son visage surpris se dévoile. 

                              

-C'est quoi ce message que tu m'as laissé ? lancé-je sans me soucier une seule seconde de la quinzaine de petites têtes qui se tournent vers moi. 

                              

-Pas maintenant Louis, siffle-t-elle entre ses dents, tel un avertissement. 

                              

-Comment ça, pas maintenant ? Tu crois vraiment que tu peux me parler comme tu l'as fait hier puis m'envoyer ce message incompréhensible sans que je ne vienne te demander des explications ? 

                              

Holly se tourne brièvement vers sa classe pour les informer qu'elle s'absente une petite minute. Elle salue ensuite ma fille, qu'elle incite à entre dans la salle et referme la porte derrière elle. Parfait. Il n'y a maintenant plus que nous dans le grand couloir vide. Un silence inconfortable s'installe entre nous. Nous nous jaugeons du regard et je me demande un instant ce qu'elle peut lire sur mon visage. De la colère, ça j'en suis sûr. De la peine aussi ? Je ne l'espère pas, je ne veux pas lui faire ce plaisir. Mes yeux noirs cachés derrière mes lunettes ne la lâche pas une seule seconde. De son côté, Holly semble beaucoup moins stoïque qu'hier. Des cernes se dessinent sous ses yeux d'habitude si lumineux. Elle refuse toujours d'affronter mon regard mais je la trouve un peu abattue, avec ses épaules courbées et son teint presque pâle. Un peu de la colère qui bouillait dans mes veines se volatilise sans que je ne puisse la retenir. 

                              

-Qu'est-ce qui se passe Holly ? insisté-je. Parle-moi. 

                              

-Je... je ne peux pas continuer. J'ai trop de travail et je... euh... je n'ai plus le temps de... 

                              

-C'est un mensonge et tu le sais aussi bien que moi. Dis-moi la vérité ! C'est moi ? Je suis trop étouffant ? 3 séances par semaine, c'est trop pour toi ? On peut réduire le nombre de séances, on peut même se voir ailleurs que chez toi si c'est ce qui te dérange ! On peut... je sais pas, on peut trouver une solution mais il faut d'abord que tu me dises quel est le problème. 

                              

-Je ne peux pas Louis, c'est tout. Je ne peux pas. 

                              

-C'est trop facile ça Holly ! m'énervé-je sans parvenir à maitriser le ton de ma voix. Tu ne peux pas me proposer de m'aider pour me laisser tomber un mois et demi après ! Je ne t'avais rien demandé, moi ! Et maintenant que je commence enfin à avancer, tu te débines ? 

                                          

              

                    

Holly recule imperceptiblement, le regard quelque peu affolé. Et soudain, je m'en veux. Terriblement. J'ai perdu mon sang froid et je crois que je lui ai fait peur. Je tends alors la main pour tenter de la rassurer mais elle secoue la tête, les yeux rougis. 

-Pardon, excuse-moi, je... pardon, Holly, je ne voulais pas crier comme ça. 

-Tu dois partir Louis. Mes élèves sont juste là et je ne peux pas m'absenter aussi longtemps que je suis en train de le faire. 

-Mais... 

-Pars Louis. S'il te plait. 

Ses deux billes bleues me supplient. Elle n'est pas du tout à l'aise, c'est le moins que je puisse dire. Je m'en veux maintenant tellement ! Et je lui en veux aussi, de m'avoir fait miroiter un rêve jusque là inaccessible pour ensuite le faire disparaitre en fumée devant mes yeux. Les poings serrés, je capitule. Je n'ai jamais su affronter les autres, il faut croire qu'aujourd'hui ne fait pas exception. 

Je rebrousse chemin le coeur lourd, balancé entre colère, déception et culpabilité. Je n'ai pas réussi à comprendre la raison de son rejet et en plus, je l'ai apeurée. Je passe la journée à travailler avec une boule dans la gorge qui m'empêche de prononcer le moindre mot. J'ai l'impression que ma poitrine se resserre sur elle-même tant je ne parviens pas à respirer correctement. Après avoir tomber cinq assiettes et trois plateaux de verre, Abbi me confine en cuisine avec l'ordre de ne plus rien toucher. Je guette l'horloge, attendant nerveusement qu'Holly passe la porte du pub pendant sa pause déjeuner mais ce moment ne vient jamais. Elle déserte, elle me fuie désormais. Et cette idée me donne un coup de massue sur la tête. 

Ayant visiblement remarqué que j'étais bon à rien aujourd'hui, Abbi me libère vers dix-sept heures, même si le tea time bat son plein. Pour une fois, j'accepte son offre et la laisse se dépatouiller seule. Une balade sur le port ne me remet pas les idées en place. J'ai l'impression d'avoir perdu bien plus qu'un professeur. Comme si ma confiance avait été bafouée, comme je n'avais été qu'un de plus sur la liste de ceux qui nourrisseur sa paranoïa. Et ça me rend dingue. 

En récupérant Mila après l'étude, j'essaie de trouver Holly dans sa classe mais elle a déjà mis les voiles. Sa voiture n'est plus sur le parking. Je dois maintenant passer deux jours avec cet imbroglio de sentiments contradictoires bloqués dans la poitrine. Arrivé à la maison, je prends sur moi pour ne rien laisser paraitre devant ma fille mais je me ravise en me souvenant de sa réaction la dernière fois où je lui ai caché mes tracas. Je lui explique alors être en désaccord avec un ami -sans préciser de qui s'agit- et qu'il ne faut pas qu'elle s'inquiète pour moi. 

La neige ne cesse de tomber pour la troisième journée consécutive. Les rues de Kinvara n'ont jamais été aussi belle, ornée de cette sublime poudre blanche qui rend chaque décoration de Noel plus magique qu'elle ne l'était déjà. Mila passe son samedi à jouer dehors avec des copains du village tandis que je m'active au pub. Ce soir, un groupe de musique aurait dû se produire sur notre petite scène mais les conditions météorologiques l'ont poussé à se désister. La soirée sera donc plus calme et ce n'est pas pour me déplaire. Je suis toujours coincé dans ma bulle un peu grise, à ressasser ma déception. 

Le service de midi vient à peine de se terminer que Matthew me fait la surprise de passer. Toutes mes préparations pour le tea-time sont prêtes et pour une fois je ne cours pas partout. Je prends donc le temps de m'assoir à une table avec lui, un verre bien frais entre les mains. Mon ami remarque tout de suite que quelque chose ne va pas. Je suis soudainement heureux qu'il soit passé, lui et pas un autre. Il n'y a qu'à lui que je peux me confier ici. Je lui explique alors ma dispute avec Holly et il m'écoute attentivement. 

-Mais du coup, tu ne l'as pas revue depuis ? 

-Non. Et je suis sûr que lundi, elle ne viendra pas déjeuner au pub. Je ne sais même pas quand je pourrai lui reparler. 

            

              

                    

-Et si tu allais chez elle ? Pour lui parler tranquillement. Peut-être qu'elle sera plus à l'aise et qu'elle t'expliquera ce qui se passe. 

-Mais quand veux-tu que j'y aille ? Aujourd'hui je travaille. Mes dimanches sont réservés à Mila et je ne vais pas me pointer chez elle lundi comme si elle ne m'avait pas dit de ne pas revenir !

-Tu n'as qu'à y aller maintenant, lance-t-il avec aplomb. 

-Maintenant ? Mais... 

Je regarde autour de moi. Le pub n'est pas rempli et Mila est en train de se goinfrer de pâtisseries avec ses amis. Je jette un coup d'oeil à l'horloge qui m'indique clairement qu'un aller-retour en bus n'est pas envisageable si je veux être de retour pour le tea-time. 

-Laisse tomber, soufflé-je. Je n'aurais jamais le temps de faire le trajet en bus, dans une heure et demi les premiers clients de l'après-midi seront là et je ne peux pas abandonner Abbi encore une fois. 

-Qui te parle de prendre le bus ? Allez dépêche-toi d'enfiler ton manteau, on décolle !

Matthew se lève, légèrement excité par son idée, tandis que je le regarde avec des yeux surpris. 

-Tu... tu veux me conduire chez elle ?

-Evidemment ! Prends tes affaires, je me charge de prévenir Abbi qu'on revient vite. 

C'est ainsi qu'une trentaine de minutes plus tard, je me retrouve devant la porte de l'immeuble d'Holly, à regarder le bois sombre sans savoir ce que je découvre à l'intérieur. Mon coeur s'emballe un peu trop dans ma poitrine, signe que je suis stressé. J'ai peur qu'elle refuse de me laisser monter si je sonne à l'interphone. Et je n'ai pas du tout envie de me donner en spectacle sur son trottoir. Soudain, la grande porte s'ouvre, une jeune femme sort en tenant la porte pour ses deux enfants qui la suivent. Elle me sourit et se décale pour me laisser passer. Je ne réfléchis pas plus, je m'engouffre dans le hall et je grimpe les marches. 

Devant sa porte, je toque trois coups avant de me dégonfler. Mes cheveux doivent être en bataille sur mon crâne et de la buée s'est invitée sur mes verres. Je plonge les mains dans les poches de mon manteau pour ne pas qu'elle voit à quel point elles tremblent. 

La porte s'ouvre doucement, Holly passe la tête, étonnée que quelqu'un passe la voir chez elle. Quand elle me reconnait, la surprise se lit clairement sur son visage. 

-Lou-louis ? Mais qu'est ce que tu fais ici ? me demande-t-elle en se cachant derrière la porte. 

Si je pensais avoir les cheveux en bataille, ce n'est rien comparé au bazar sur la tête d'Holly. Son regard me semble encore fatigué et éteint. Elle fait tout pour se camoufler dans l'entrée de son appartement et c'est à ce moment que je réalise. Elle est en pyjama, enroulée dans un large gilet déformé et ses pieds sont confortablement installés dans des chaussons roses. Je rougis aussitôt. 

-Je... je suis d-désolé de venir comme ça à l'improviste m-mais j'avais peur que tu m'envoies balader si je t'avais appelée avant. 

Holly grimace, l'air de dire que c'est exactement ce qui ce serait passé. 

-Je m'inquiète Holly. Je m'inquiète beaucoup pour toi.    

Elle baisse les yeux, rougit un peu. 

-il ne faut pas. Je n'ai juste plus le temps de... 

-Arrête ! Arrête de me mentir ! m'exclamé-je en maîtrisant ma voix. 

Je ne veux pas lui faire peur comme hier mais je ne supporte pas qu'elle me mente effrontément. Mon insistance ne me ressemble pas, c'est vrai, et je me surprends moi-même à être là. Cependant, je ne peux rester inactif. Je sens que quelque chose de grave se trame de son côté et ça me rend fou de ne pas pouvoir l'aider. Ça me rend fou de la regarder, impuissant, me repousser. 

            

              

                    

-J'aimerais juste comprendre, pouvoir t'aider...

Holly soupire mais ne répond pas. Elle reste planquée derrière sa porte d'entrée et moi debout sur son paillasson. Un de ses voisins sort de chez lui, nous lançant un rapide coup d'oeil en passant. Plus les secondes passent et plus je réalise que je ne verrai peut-être plus jamais l'intérieur de son appartement. Et je ne sais absolument pas pourquoi cette idée me terrifie. 

-Est-ce... est-ce que je peux entrer ? S'il te plait ? 

Après un court instant d'hésitation, Holly finit par ouvrir sa porte en grand pour me laisser passer. Je libère discrètement un soupir de soulagement. C'est une première victoire. Je reste néanmoins dans le hall, ne cherchant pas à m'imposer encore plus en m'aventurant dans son salon. Holly est en face de moi, noyée dans son immense gilet un peu abimé. Elle est clairement incommodée par ma présence et je ne sais plus quoi dire. Je l'ai déjà supplié de me parler à de nombreuses reprises. Que puis-je ajouter de plus ? 

Pour la première fois depuis plusieurs jours, nos regards se retrouvent et se gardent captifs. Ma respiration se bloque, je ne vois plus qu'une tristesse infinie dans ses magnifiques yeux bleus. Le ciel d'été a laissé la place à une tempête orageuse qui tourbillonne dans sa tête. Elle ne se tient plus droite, elle est plutôt recroquevillée sur elle-même, avec ses épaules rentrées et le poids qui semble peser sur son dos. Elle parait chétive et je déteste cette vision. Alors que je m'apprête à ouvrir la bouche en ignorant les mots qui vont en sortir, sa douce voix un peu brisée se fait entendre. 

-Je suis désolée Louis. Je ne me sens pas capable de continuer. 

-Pourquoi ? soufflé-je avançant d'un pas. Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce qui s'est passé ? m'obstiné-je en avançant encore. 

Son hall semble tout à coup devenir trop étroit pour nous deux. Je suis si près d'elle que j'entends chacune de ses respirations hachées, que je sens son souffle se poser sur ma peau, que je sens son parfum flotter tout autour d'elle. Je suis près que je perds les pédales. Que je ne sais plus si ce je-ne-sais-quoi n'est que pour moi. 

-Je sais que tu as dit que je ne te connaissais pas Holly et tu... tu as sûrement raison. Je ne connais pas ta couleur préférée ni ce que tu aimes regarder à la télé. Je ne sais pas où tu passais tes vacances quand tu étais petite ni sur quelle musique tu aimes danser. Mais je sais que tu es généreuse, altruiste et gourmande. Je sais que quand tu te concentres, tu as un petit pli ici, juste entre les sourcils. Je sais que tu ne raffoles pas de la mangue mais que tu te régales avec du citron. Je sais que tu peux passer des heures à te perdre entre les pages d'un bouquin et oublier tout ce qu'il y a autour de toi. Je ne connais pas l'essentiel, c'est vrai, mais je connais tous ces petits détails et à mes yeux ils comptent beaucoup. Tu... tu comptes beaucoup pour moi, continué-je en faisant un pas de plus. 

Mes bras frôlent désormais les siens et si j'inclinais la tête, nos visages ne feraient plus qu'un. 

-Je tiens à toi et je ne te laisserai pas fuir comme tu le fais, en étant seule et effrayée tout le temps. 

Mes mots ne sont que des murmures partagés dans la faible lueur de son hall mais ils se dirigent droit sur leur cible. Holly a du mal à maitriser sa respiration mais elle n'a pas peur. Elle n'a pas peur de moi, je ne crois pas. Elle a peut-être peur comme moi de ce que je vais dire ensuite, de ce que je vais faire. Enhardi par un courage inédit qui brûle chacune de mes cellules, je lève le bras pour passer du bout des doigts une mèche de cheveux derrière son oreille. Le bout de mon index frôle sa peau et je tressaille. 

Mais Holly sursaute presque. Elle bondit en arrière en plaquant son dos contre le mur blanc. Elle a réagi si vite, comme si mon contact l'avait brûlée. Elle a réagi si vite mais j'ai tout de même eu le temps de sentir derrière son oreille cette boursouflure. Immédiatement, je fronce les sourcils. La panique dans son regard ne fait qu'accentuer mon inquiétude.

            

              

                    

-Je ne peux pas Louis..., chuchote-t-elle en évitant mon regard. 

Je me recule un peu, je vois qu'elle est vraiment mal à l'aise et je ne veux pas la brusquer. Mais mon coeur bat beaucoup trop vite, à cause de sa proximité, à cause de sa peau abimée sous mes doigts, à cause de son regard douloureux, à cause de ses mots qui ne vont pas tarder à me mettre à terre, à cause de tout ce qui tournoie sous ma peau, là, juste là, dans ma poitrine. 

-Je ne peux pas te donner ce que tu attends. Je suis désolée Louis, je ne peux pas. 

-Mais tu... 

-J'ai eu une histoire compliquée et je... je ne suis toujours pas tranquille aujourd'hui. Je n'ai pas l'esprit libre et je ne sais même pas si je serai capable de m'investir de nouveau dans une relation. Je suis désolée Louis, répète-t-elle comme si ce n'était pas suffisant. Mais je pense que c'est mieux si on arrête de se voir pendant un moment. Je ne veux pas que tu te fasses des idées et je ne veux surtout pas te blesser. 

Trop tard, ai-je envie de rétorquer mais je me ravise. Elle est honnête et je ne peux pas lui jeter mon amertume à la figure. Mais je mentirais si je disais que ses mots ne me touchent pas. Ses mots ont visé en plein coeur, ils ont passé toutes les barrières que j'érige habituellement, ils ont filé droit sous ma peau et ont fait exploser tout ce qui s'était logé là, sans que je ne le veuille vraiment, sans que je ne maitrise quoi que ce soit. Ils ont détruit la joie, la confiance, l'espoir et le soleil. Et ça fait mal. Ca fait foutrement mal. 

Je regarde Holly. Je la regarde vraiment. Je vois qu'elle a mal elle aussi mais je ne sais même pas pourquoi. Et j'ai beau le lui demander, je dois me contenter de ses réponses vagues et de ses regards fuyants. J'avais conscience de tomber pour elle un petit plus chaque jour sans vraiment avoir l'impression que c'était réciproque et aujourd'hui j'en ai la confirmation. Ce n'était pas réciproque. 

Ce vide qui m'habite désormais me donne le tournis. Cette peine qui se faufile dans tout mon corps à chacun de mes clignements de paupière, je ne savais pas qu'elle était si violente. C'est donc ça une déception amoureuse ? Finalement, j'aurais préféré continuer à survoler ma vie et rester dans ma coquille. Ça m'aurait évité de me retrouver avec un coeur en miette devant la plus jolie fille que j'ai jamais rencontrée.    

-Je... j'ai réussi à lire une phrase, énoncé-je bêtement, sans vraiment reconnaitre cette voix enrouée qui se fait entendre.

Les lèvres d'Holly s'étirent en un sourire un peu triste, un peu fier. 

-Ça ne te fait rien ? 

J'ai envie de me mettre des baffes à insister comme ça. Pourquoi ne puis-je pas faire demi-tour et fermer la porte derrière moi ? Partir en silence, redevenir transparent, je sais le faire. Et pourtant, devant elle... je n'y arrive plus. 

-Tu peux être très fier de toi Louis. Continue, ne relâche pas tes efforts. 

-Alors continue de m'aider ! Ne me laisse pas me débrouiller tout seul, s'il te plait. 

J'ai conscience que je dois avoir l'air pathétique à la supplier mais je ne m'arrête pas. 

-On n'a pas fait tout ça pour rien Holly. 

-Je ne veux pas...

-J'ai bien compris ce que tu m'as dit, la coupé-je. Tu ne veux pas d'une relation et je respecte ta décision. Mais laisse-moi continuer à travailler avec toi. C'est la première fois que j'arrive à faire des progrès ! J'ai... j'ai lu une phrase bon sang, une phrase ! Je me tiendrai à carreaux, je te le promets, mais n'arrête pas les séances. S'il te plait. 

Holly tergiverse longuement tandis que je retiens mon souffle. Elle semble se débattre avec un dilemme dont j'ignore tout mais je reste sagement à bonne distance, la laissant parvenir à sa propre conclusion sans la presser. J'ai abattu toutes mes cartes. Si elle ne veut toujours pas revenir sur sa décision, je ne pourrais pas la forcer. 

-D'accord, murmure-t-elle du bout des lèvres. 

-D'accord ? soufflé-je aussi doucement qu'elle, sans trop y croire. 

-C'est d'accord, je veux bien qu'on continue de travailler ensemble. Mais on reprendra après les vacances de Noël. 

L'école s'arrête vendredi pour deux semaines. J'accepte immédiatement son compromis. Je reste encore une minute à l'observer, à lui laisser la possibilité d'accepter mon aide, de s'ouvrir et de partager son fardeau mais elle n'en fait rien. J'enregistre une dernière fois la beauté de son visage avant de reculer pour retrouver la porte d'entrée. 

-Prends soin de toi Holly et appelle-moi si tu as besoin de parler. Je serai là pour toi. 

Je tourne les talons le coeur serré, meurtri mais vivant. Je dévale les escaliers au plus vite, comme si m'éloigner de ce bâtiment pouvait m'aider à rendre la douleur dans ma poitrine moins fulgurante. Matthew est garé à quelques mètres de là. Je m'engouffre dans l'habitacle sans dire un mot. Je n'en ai pas besoin, il comprend sans que je n'ai besoin de parler. Mon ami se contente de mettre le moteur en marche et de tapoter deux fois ma cuisse en signe de soutien. 

La joue collée contre la vitre, je regarde sans vraiment le voir le paysage enneigé défiler devant moi. Je repense au refus d'Holly et je réprime quelques larmes. Elle a accepté de continuer nos séances, c'est déjà ça. Je m'accroche à cet infime espoir que tout n'est pas perdu pour ne pas sombrer. C'est sûrement dangereux, c'est vrai. Elle a été clair. Mais toute ma vie, je me suis accroché à des espoirs qui n'existait pas pour y puiser la force d'avancer. Alors je me berce d'illusions et je me prépare à la chute tout en faisant semblant de ne pas voir le précipice se dessiner devant mes yeux.

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