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Je m'accroche jusqu'à arriver à la fin de la phrase. Je bute à chaque syllabe et je mets un temps qui me semble infini à parvenir jusqu'au dernier mot mais j'y parviens. Je réussis. « Offre valable pour l'achat de 10 spatules » J'ai lu une phrase. Une phrase, bon sang ! J'ai envie de sauter de joie, de hurler de bonheur, de crier au monde entier que j'ai réussi, que je l'ai fait, que j'ai compris ! Seul dans ma grande cuisine, je sautille sur place en agitant mes bras dans tous les sens. Mon visage enchaine les mimiques euphoriques mais je ne m'en soucie pas. J'ai réussi !
Soudain, je ressens le besoin incontrôlable de partager ma joie avec celle grâce à qui cela est possible. Je lève le nez vers l'horloge. Seize heures cinq. Il y a une chance qu'Holly soit encore à l'école. Alors je ne réfléchis pas plus, j'attrape mon manteau et j'ouvre la porte menant à l'arrière-cours. Je saute par dessus le petit muret et je rejoins la rue qui mène à l'école. Je cours dans la neige comme un dératé pendant cinq bonnes minutes, le coeur battant à tout va dans ma poitrine. J'ai réussi, bon sang, j'ai réussi et il faut qu'elle le sache. Mes doigts sont gelés et bientôt, ce sera tout mon corps qui tremblera de froid étant donné que je n'ai enfilé ni mon écharpe ni mes gants mais je ne fais pas demi-tour. Je cours. « Offre valable pour l'achat de 10 spatules ». Cette phrase sonne comme une poésie à mes oreilles. Cette pensée me fait pouffer de rire mais je ne ralentis pas ma cadence.
Essoufflé et le visage déformé par le joie, j'atteins le parking de l'école. J'aperçois immédiatement Holly, emmitouflée dans son grand manteau noir, ses bottines écrasant la neige sous ses pas à mesure qu'elle avance vers sa voiture.
-Holly ! crié-je. Holly !
La jolie blonde se retourne brusquement. A travers les flocons qui recommencent à tomber je ne distingue pas encore correctement son visage alors je continue de courir jusqu'à être à sa hauteur. Encore sur mon petit nuage, je pose mes mains sur ses avant-bras en lui disant:
-J'ai réussi à lire une phrase ! J'ai.. il y a avait des prospectus et j'en ai pris un et je voyais des mots et il y en avait beaucoup et je le comprenais pas, enfin pas tous, mais je me suis concentré et j'ai essayé et j'ai lu une phrase ! « Offre valable pour l'achat de 10 spatules », récité-je avec fierté. Tu te rends compte Holly, j'ai lu cette phrase tout seul !
-C'est bien, répond-t-elle froidement en retirant brutalement ses bras de ma faible emprise.
Son ton distant, presque cassant, me sort de ma bulle. Holly recule d'un pas, son regard traine sur la neige qui tombe un peu partout autour de nous. C'est la douche froide. Moi qui croyais qu'elle serait aussi contente que moi, je me suis apparemment bien trompé.
-Oui, je...
Je ne sais pas quoi ajouter de plus, à vrai dire. Je me sens bête tout à coup. J'ai réussi à lire une phrase, pour moi c'est une première montagne de gravie mais pour elle... pour elle, cela doit résonner comme une banalité. Pire même, comme une victoire ridicule pour un adulte comme moi. Toute la joie qui m'habite se dissout en une fraction de seconde. Il ne reste que moi, un peu bête, face à elle, si froide et inexpressive.
-Je... sur le coup j'étais content mais je..., prononcé-je d'une voix vacillante en fronçant les sourcils, je n'aurais pas dû te déranger pour si peu.
-Non, tu n'aurais pas dû.
Sa voix est plus tranchante qu'un couperet. Je ne la reconnais pas. Mes yeux scrutent maintenant son visage avec attention. Il est éteint, austère. Quelque chose se tord à l'intérieur de ma poitrine.
-Que... Est-ce que tout va bien Holly ?
-Oui. Mais j'aimerais seulement rentrer chez moi maintenant, répond-t-elle sans aucune émotion.
Son regard passe au crible tout ce qui nous entoure. Sa posture est rigide et ses poings serrés. Elle est sur ses gardes. Non, pire, on dirait qu'elle se prépare au combat. Mais contre qui ? Contre moi ? Est-ce que je l'importune tellement qu'elle ne peut plus me supporter ? Je pensais pourtant que nous nous entendions bien, que notre duo de travail fonctionnait, enfin, il fonctionne puisque j'ai réussi à déchiffrer une phrase. Alors qu'est-ce qui lui prend ?
-Je ne te reconnais pas, soufflé-je du bout des lèvres, perdu.
Les yeux d'Holly sont partout sauf sur moi. Elle m'ignore. Ou alors, elle scrute encore et encore ce qui l'entoure. Je ne sais pas trop. Je me sens totalement démuni. Je ne sais pas quoi dire, quoi faire pour la retrouver, pour faire revenir celle dont les joues rosissent quand les compliments s'emmêlent sur ma langue.
-Tu ne me connais pas Louis, s'agace-t-elle en feintant de regardant l'heure sur sa montre. Pour reconnaitre quelqu'un, il faut le connaitre. Et tu ne me connais pas. Alors lâche moi un peu. Tu as réussi à une lire une phrase ? Bravo. C'est bon, tu as entendu ce que tu voulais entendre ?
Les griffes acérées de ses mots se plantent une à une sur le peu de confiance que j'avais réussi à amasser ces dernières semaines. Elles la détruisent sans aucune pitié. Elle me blesse sans aucune pitié. Et maintenant, je la regarde tourner les talons et s'engouffrer dans l'habitacle de sa voiture. Le moteur gronde, les essuie-glaces dansent pour chasser la neige. Le bruit sourd des roues qui crissent se fait entendre. En un clignement de paupière, il ne reste qu'un rectangle de bitume au milieu de l'étendue de neige qui a pris ses quartiers sur le parking de l'école. Mes yeux se perdent dans la contemplation du goudron protégé jusque là par la voiture de Holly. Holly. Elle était bien là, n'est-ce pas ? J'aimerais me convaincre que j'ai rêvé cette conversation mais la déception et l'amertume que je ressens sont si piquantes que je ne peux me bercer d'illusion.
La neige continue de tomber, je reste immobile sur ce fichu parking, à ressasser ce qui vient de se passer. J'étais si fier, si content d'avoir réussi à lire la première phrase de toute ma vie. Mais elle a été si... si méchante. Si froide. Si distante. Je lui en veux. Oui, je lui en veux. Elle n'avait pas besoin d'agir comme elle l'a fait. Elle aurait simplement pu me dire qu'elle n'avait pas le temps de me parler. Mais elle a choisi d'être cruelle.
La colère se met à gronder sous ma peau. Je rebrousse chemin aussi vite qu'à l'aller mais cette fois, je suis porté par mon courroux. Quand je regagne la cuisine, la porte claque sous mes doigts. Je suis gelé, littéralement gelé mais je m'en fiche. Je fais les cent pas, tourne comme un lion en cage dans ma cuisine. Ses mots passent en boucle dans ma tête. Et plus je les rejoue, plus je suis en colère.
J'ai lu une phrase, bon sang. Ce n'est pas rien. Et je ne suis pas digne de son mépris. Je refuse de retomber dans mes travers, de la laisser piétiner tout ce qu'elle m'a apporté. D'un geste brusque, j'envoie valser à la poubelle les prospectus. Tant pis pour les promos. Et tant pis pour la liste que m'a demandée Abbi. Comment aurais-je pu lui l'établir de toute façon ?
Je finis par m'affaler sur le tabouret, têtes baissée, poings agrippés à mes cheveux. Ma patronne entre dans la cuisine et sursaute en posant sa main sur son coeur.
-Je croyais que tu étais déjà parti Louis ! Qu'est-ce que tu fais ici ? Et qu'est ce qu'il t'arrive d'abord ?
-Rien, répondé-je un peu trop abruptement. Je... je vais rentrer.
-Attends, m'intercepte-t-elle en posant sa main sur mon bras. Tu as les lèvres violettes, tu trembles... est-ce que tu vas bien ?
-Oui, ne vous inquiétez pas Abbi. Je suis sorti sans m'habiller correctement et je n'aurais pas dû.
-Tu es sûr qu'il n'y a que ça ? Insiste-t-elle en fronçant les sourcils.
-Ca ira mieux demain, éludé-je en m'éclipsant rapidement.
Mes pas me portent chez moi où je m'échoue sur le canapé sans savoir vraiment quoi faire. J'essaie de me raisonner, de ne pas la laisser m'atteindre aussi profondément mais je ne dupe personne. Elle m'a atteint en plein dans le mille.
Lorsque Mila rentre de chez Ella, elle pétille de bonheur. Mais même écouter ma fille me raconter sa journée avec sa joie d'enfant ne réussit à me redonner le sourire. Cette nuit-là, je tourne dans mon lit pendant de longues heures. Je revis sans cesse la scène mais maintenant que ma colère s'est muée en une profonde tristesse, je vois les choses autrement. Holly ne m'a pas regardé. Son regard voguait constamment autour de nous et j'ai interprété cela comme du mépris. Mais peut-être était-ce autre chose ? Peut-être avait-elle peur ? Je n'en sais rien et j'ai peur d'essayer de lui trouver des excuses qui n'existent pas. Si elle était sincère cet après-midi, je crois que je ne serai pas capable de continuer à travailler avec. Je finis par m'endormir seulement une heure avant que mon réveil sonne.
Quand Mila me sort du lit, nous sommes déjà très en retard. Je cours un peu partout dans l'appartement pour me préparer tandis que ma fille termine de grignoter une tartine tout en s'habillant. Au moment de partir, j'attrape mon téléphone et consulte machinalement l'écran.
Un message vocal.
J'attrape le cartable de ma fille et nous dévalons les escaliers pendant que je porte le téléphone à mon oreille.
« Vous avez un nouveau message. Message reçu hier à 21h18. BIP. Louis, c'est Holly. J'ai bien réfléchi et je pense qu'il vaut mieux qu'on arrête nos séances de travail. Tu avances bien et tu arriveras sûrement à te débrouiller seul ou avec quelqu'un d'autre. Au revoir. BIP. »
Je m'arrête net sur la dernière marche. Une vague de colère me fonce dessus avec la puissance d'un tsunami. Il est hors de question qu'elle me jette de cette façon sans explication.
