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La neige s'est invitée dans notre mois de décembre polaire. Les ruelles de Kinvara sont tapies d'un paisible manteau blanc tandis que les maisons, devantures de commerces et lampadaires ont revêtu leurs habits de lumière. Chaque année, les illuminations de Noel font plonger le village dans une féérie qui m'a toujours fasciné. Quand j'étais petit, je ne fêtais pas vraiment Noel. J'ai su très tôt que le père Noel n'existait pas et dans les nombreuses familles d'accueil que j'ai fréquentées, ce n'était pas une fête qu'on avait envie de célébrer en inondant les orphelins de cadeaux.
Mes premiers souvenirs heureux de Noel remontent à ma quatorzième année, lorsque j'ai découvert le véritable sens de cette fête chez Jacques et Annie. Je ne savais pas que les familles aimantes préparaient cette fête pendant plus de trente jours pour que tout soit parfait, qu'elles se réunissaient autour de grandes tablées, qu'elles offraient LE cadeau qui allait vraiment faire plaisir à son destinataire. Je me souviens de l'immense sapin qui trônait fièrement dans le salon de mes tuteurs. Sophie, la fille d'Annie et Jacques, m'avait laissé l'honneur d'accrocher une belle étoile dorée tout en haut de la cime. La fierté que j'ai éprouvé à ce moment-là restera toujours gravé dans mon coeur.
Depuis que Mila est née, je découvre chaque année le bonheur des festivités de la fin d'année. Nous n'achetons qu'un petit sapin mais nous le décorons ensemble, en écoutant des chants de Noel et en grignotant des petits sablés. Nous participons à chaque animation que la ville propose: chorale de noël, création de décorations, inauguration du sapin sur la grande place et j'en passe. Le matin de Noel, il n'y a que peu de cadeaux au pied du sapin mais la joie dans les yeux de Mila quand elle les déballe me rappelle que ce n'est pas la quantité qui compte.
Quand j'ouvre les volets en ce jeudi matin, un bonheur enfantin s'immisce dans mes veines. De gros flocons virevoltent dans l'air, les nuages blancs sont encore lourds de neige. La devanture rouge du pub est parée de grosses branches de sapin encerclées d'un large ruban doré, saupoudrées d'une neige bien fraiche. Des guirlandes s'accrochent de lampadaires en lampadaires, des lanternes métalliques sont jonchées à chaque coin de rue et des centaines de petites lumières rouges et dorées sont suspendues dans les airs.
Je cours dans la chambre de Mila pour lui faire partager cette magie. Ma fille dort encore à poings fermés mais je la secoue doucement. Elle ouvre les yeux, surprise par mon excitation.
-Il neige ! signé-je sans attendre.
Mila se redresse d'un bond, toute trace de sommeil s'étant déjà évaporée entre mes mots. Elle saute du lit en souriant de toutes ses dents pendant que j'ouvre les volets de sa chambre pour lui montrer ce spectacle grandiose.
-C'est trop beau, signe-t-elle doucement, subjuguée par la vue.
Je passe mes bras autour de ses épaules et nous restons ainsi quelques minutes, silencieux, appréciant seulement la beauté de la nature.
Sur le chemin de l'école, ma fille est surexcitée. Elle s'arrête toutes les trente secondes pour attraper de la poudreuse ou me jeter une boule de neige dans le dos. Je grogne mais elle ne m'entend pas. Je suis obligée de la tirer par le bras pour la faire avancer. Elle répète en boucle à quel point elle est heureuse qu'il neige pile le jour où j'ai accepté qu'elle aille prendre le gouter chez Ella e. Je lui fais promettre qu'elle sera calme chez son amie, pour ne pas embêter ses parents qui sont assez gentils pour l'accueillir encore une fois.
-Oui, oui, signe-t-elle d'un air absent.
Quand elle me plante un baiser sur la joue avant de rentrer dans sa classe, son nez est rougi de froid et ses lèvres gelées. Mais son sourire... son sourire vaut tous les trésors du monde.
Je regagne rapidement le pub en pensant à tout ce qu'il me reste à préparer pour garnir le buffet du tea time de demain. Quand je pénètre dans la salle, je suis surpris de la trouver vide et silencieuse. D'habitude, à cette heure-ci, Abbi s'active déjà derrière le comptoir. Les sourcils froncés par l'inquiétude, je pousse la porte de la cuisine pour poser mes affaires mais un mouvement vers la gauche me fait sursauter.
-Mais que faites-vous là ? crié-je presque, la main sur le coeur.
-Je t'attendais, me répond tranquillement Abbi, installée devant de mon plan de travail, des tonnes de papiers étalés devant elle.
-Vous m'avez fait peur ! Vous ne venez jamais dans la cuisine quand je ne suis pas là d'habitude ! Pourquoi est-ce qu'il n'y a personne en salle ? Vous n'avez pas encore ouvert ?
-Non, je voulais te parler avant.
En quatre ans de collaboration, jamais Abbi n'a prononcé cette phrase.
-Vous me faites vraiment peur Abbi. Que se passe-t-il ?
-Rien de grave. Que des bonnes nouvelles à vrai dire. Assieds-toi, me propose-t-elle en tirant le tabouret haut où je pose souvent mon manteau.
Je m'exécute en l'incitant à couper court au suspens.
-Le tea-time fonctionne bien. Très bien même, selon le comptable. Ces dernières semaines, le nombre de clients le vendredi et le samedi après-midi explose. La semaine dernière, nous n'avions même plus rien à servir à partir de dix-sept heures trente ! C'est... inattendu mais je suis très contente. Je pensais que tu ciblerais une clientèle de retraités mais j'ai eu tort. Tu as vu le nombre de jeunes qui viennent entre amis pour discuter ou avec un livre à la main ?
Elle a raison, je ne m'y attendais pas moi-même. Mais les premiers gourmets sont arrivés et les adeptes des goûters gourmands ont fait des émules. J'éprouve une certaine fierté à regarder les visages béats de plaisir qui se pressent entre nos murs.
-Du coup, j'ai réfléchi et je pense qu'on va proposer un tea-time tous les après-midis dès la semaine prochaine.
-Vraiment ? m'exclamé-je, estomaqué.
-Oui. Bon, il va falloir qu'on trouve une nouvelle organisation parce que tu ne pourras plus jongler entre la salle et la cuisine mais si tu penses que tu pourras gérer cinq services à midi et cinq services l'après-midi toutes les semaines, on peut tenter le coup.
Abbi me regarde avec insistance, attendant ma réponse, mais les informations tourbillonnent tellement vite dans ma tête que je ne sais même plus quoi lui répondre. Cinq services de pâtisseries ? C'est plus que ce dont je rêvais. Je vais pourvoir me concentrer sur la cuisine, peaufiner mes recettes, oser plus de nouveautés...
-Louis ?
-Hein ? Euh, oui, b-bien sûr, oui j-j'accepte !
-Parfait. Il va falloir que tu réfléchisses à ce que tu veux proposer, que tu me fasses la liste de ce dont tu as besoin. On va devoir aussi communiquer sur ces après-midis supplémentaires pour attirer du monde. Je pense qu'on devrait commencer par proposer des petites quantités en début de semaine et augmenter celles de la fin de semaine. Oh et puis il va falloir que je cherche un petit jeune pour m'épauler en salle.
-Oui, euh... oui...
Je plane. Il n'y a pas d'autre mot. Je plane carrément. J'ai le cerveau rempli d'images de gâteaux dingues que je n'ai encore jamais réalisés, de recettes qui n'attendent qu'à être testées.
-Mila et toi, vous avez bien fait d'insister pour ce tea-time. Tu as donné un nouveau souffle au pub et je... enfin, merci quoi.
-Oh et bien... c'est, c'est moi qui vous remercie Abbi. Merci pour tout, énoncé-je la gorge soudainement nouée.
Son regard s'embue mais elle se relève tellement vite que je ne peux rien ajouter de plus.
-Bon allez, au boulot maintenant. Il est plus de neuf heures trente et rien n'est prêt ! ronchonne-t-elle en quittant la cuisine, ses papiers sous le bras.
Je secoue la tête en riant un peu. Abbi est comme moi, nous ne sommes pas vraiment doués avec les sentiments. Mais l'essentiel a été dit. Et je suis sur un nuage.
La journée passe à une vitesse folle. Je ne m'arrête pas une seule seconde. J'enchaîne les préparations salées du midi et les préparations sucrées du tea time. J'enfourne quatre plaques de cookies aux trois chocolats pendant qu'un grand bol de compote de pomme, cannelle et gingembre refroidit tranquillement. Mes fonds de tarte sont abaissés avec une rapidité qui m'étonne moi-même et je jongle avec des prunes que je fais caraméliser. Abbi débarrasse les assiettes de la pause méridienne quand je verse la pâte chocolatée d'un fondant absolument démoniaque dans un moule en verre.
Mon ventre gargouille mais je n'ai pas le temps d'avaler autre chose qu'un sandwich toasté maintenant froid. Le rush de la pause méridienne s'affaiblit de l'autre côté du mur. Abbi me rejoint en cuisine et dépose sur le bord du plan de travail une pile de prospectus.
-Tiens, j'ai trouvé ça. Je ne sais pas si ça peut t'intéresser.
Je prends quelques secondes pour observer les papiers qu'elle désigne. Vu les couleurs criardes et la grosseur des écritures, il ne fait aucun doute qu'il s'agit de publicités.
-Vous collectionnez les pub maintenant ? lancé-je sur un ton léger pour essayer d'en savoir plus.
-Mais non bêta, il s'agit de prospectus que j'ai triés pour toi. Tiens, regarde. Celui-ci propose des réductions sur des moules à gâteaux. Et celui-là sur tout un tas d'ustensiles. Jettes un coup d'oeil quand tu auras le temps.
-D'accord.
Le nez toujours baissé sur le saladier que je tiens entre les mains, j'attends qu'Abbi quitte la pièce pour pouvoir souffler. Je déteste ce genre de situation, j'ai toujours peur de gaffer et de dévoiler mon problème. Je me concentre à nouveau sur ma dernière préparation et une heure plus tard, je sors du four la dernière fournée de sablés aux noix. Je suis prêt pour demain. La cuisine déborde de gâteaux, pâtisseries et autres gourmandises sucrées. Je n'ai jamais confectionné autant de pièces pour le tea time mais si nous ambitionnons d'augmenter notre offre, il va falloir que je m'habitue.
Je m'affale sur le tabouret derrière moi, épuisé. Mais je n'ai pas le temps de souffler, j'entends déjà les clients grouiller dans la salle. Je fais plusieurs aller-retours pour remplir le présentoir et je finis par m'octroyer cinq minutes pour boire un thé glacé. Alors que je sirote ma boisson, mes yeux se posent sur le tas de prospectus que m'a apporté ma patronne. Un coup d'oeil rapide m'informe que je suis seul et tranquille dans le cocon de ma cuisine. Je m'empare donc de la première brochure qui se trouve en haut de la pile. Des photos de moules en verre, de maryses, de cornes de pâtissiers et de bien d'autres ustensiles se pavanent sur les pages colorées. Pour la première fois de ma vie, je ne ressens aucune angoisse à l'idée de tenir ce document dans la main. Aujourd'hui, j'ai seulement envie de le déchiffrer. Je reconnais quelques mots, notamment ceux qui se trouvaient dans les textes qu'Holly m'a soumis. Alors je continue à feuilleter les pages, en me concentrant tranquillement. La plupart des phrases restent cryptées pour moi mais je m'accroche. Sur la dernière page se trouve la photo d'un lot important de spatules en tous genres. En dessous de l'image, une phrase:
« Offre valable pour l'achat de 10 spatules »
Mes yeux parcourent les mots, les lettres, les syllabes. O-ff-re. Offre. Ce mot veut bien dire quelque chose, j'ai réussi à le lire. Je continue. Va-la... Vala ? Non, ça ne veut rien dire. Je souffle, je reprends. Va-la-beu-leu. Valabeuleu ? Valable ? Oui, c'est ça, valable !
