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27

                    

-Les fruits rouges n'étaient pas mauvais, la crème assez agréable, le chocolat fidèle à lui-même. 

-Très bien, reprené-je dans un sourire. Que dois-je faire de plus pour faire flancher le jury ? 

-Je ne vais pas non plus te dévoiler tous mes secrets ! A toi d'être créatif ! 

Son petit air malicieux me donne envie de l'enfermer dans ma cuisine et de mitonner mille préparations pour trouver celle qui la fera grogner de plaisir. L'image se greffe sur mes rétines et soudain, je ne retiens plus le rouge qui me monte aux joues. Heureusement pour moi, nous sommes déjà arrivés devant la salle accueillant l'exposition. Holly sort un trousseau de clés et nous fait pénétrer dans la grande pièce. Alors que nous sommes encore à l'entrée, en train de nous libérer de notre attirail hivernal, Holly pose délicatement sa main sur mon bras pour attirer mon attention. 

-Ton gâteau était délicieux Louis, comme tout ce que tu fabriques de tes mains. 

Mon embarras s'emballe de plus belle. Et cette fois, je ne peux pas le lui cacher. 

-Pas la peine de rougir, je ne dis que la vérité. 

Son regard est chaleureux, sa voix est douce. La sensation de sa main posée sur mon bras est plus qu'agréable. Timidement, je relève le regard pour trouver le sien, aussi timoré que convaincu. L'espace d'une seconde, nous restons ainsi, à essayer de décrypter ce qui passe dans notre tête, peut-être derrière notre poitrine. Pour ma part en tout cas. Mais notre bulle éclate vite, Holly s'écarte déjà en fouillant la pièce du regard pour échapper au mien. Quand elle fait un pas de côté, j'inspire un grand coup pour me remettre les idées en place. 

-Alors voilà, on va se concentrer sur cette partie, m'explique-t-elle en désignant le côté gauche de la salle. Je te laisse d'abord découvrir l'exposition et ensuite, nous regarderons les pancartes.    

J'essaie de me concentrer sur ses instructions alors même que mon coeur bat si fort qu'il fait un bazar pas possible à mes oreilles. Holly se décale pour me laisser prendre possession des lieux à mon rythme. La salle est grande mais des éléments datant d'une autre époque en occupent chaque recoin. J'avance vers la reconstitution de l'intérieur d'une maison. J'observe la pièce principale où je remarque un grand arrosoir en métal et une lampe à pétrole posée sur un buffet en bois. Une grande cheminée à foyer ouvert s'impose dans la cuisine et je devine qu'elle constituait l'unique moyen de se chauffer et de faire cuire les aliments. Un grand panier contenant des légumes côtoie deux bidons métalliques à lait, tandis qu'un gros pain est installé sur une table en bois entourée de deux bancs. Je me prends rapidement au jeu et me retrouve plongé un siècle plus tôt. 

Nous passons deux bonnes heures ici. Holly me propose de concentrer mes efforts de lecture sur une pancarte expliquant l'organisation d'une habitation au début du XXème siècle. Elle me montre comment chercher des indices dans le décor qui m'entoure, comment reconnaitre des syllabes que nous avons déjà travaillées, comment me familiariser avec des mots du quotidien sur des supports inédits. Lorsqu'elle verrouille la porte de la salle communale derrière nous, je réalise qu'elle m'a également offert un moment de normalité. J'ai pu profiter d'une exposition comme n'importe qui, sans craindre de me retrouver piégé face à des écritures que je ne parviendrai pas à déchiffrer. 

-Est-ce que ça t'a plu ? me demande-t-elle doucement alors que je la raccompagne à sa voiture. 

-Beaucoup, lui avoué-je, moi-même surpris. Ça fait du bien de voir autre chose que des fiches. Non pas que tes fiches soient... euh... mais... 

-Je comprends, répond-t-elle en riant. Et je trouve que c'est important de travailler dans des situations concrètes, de la vie courante. Tu apprends beaucoup plus facilement quand tu te sens concerné. 

            

              

                    

J'acquiesce en hochant la tête. J'ai une bonne mémoire auditive, c'est d'ailleurs ce qui m'a sauvé la mise plus d'une fois mais je découvre maintenant que ma mémoire visuelle n'a rien à lui envier. J'ai su reconnaître plusieurs fois les mêmes mots et j'ai même réussi à décoder un mot en décomposant les syllabes. Bon, il n'avait que deux syllabes mais je suis quand même content. 

Holly grimace en consultant l'heure affichée sur son téléphone. 

-Mince, je vais être en retard ! 

-Tu es attendue ? 

-Oui, je... 

Elle ricane, un peu gênée, et avant même qu'elle ouvre la bouche, je me surprends à prier pour qu'elle ne me parle pas d'un rendez-vous galant. 

-Je sors avec une amie ce soir. C'est... mon anniversaire et elle a insisté pour que nous allions boire un verre.

-Ton anniversaire ? Mais pourquoi tu ne m'as rien dit ? 

-Je sais pas, je n'en fais jamais tout un plat en général. 

Nous arrivons à hauteur de son véhicule. Je me tourne en souriant, pose le bout de mes doigts sur les siens qui tiennent un trousseau de clé. Ce n'est qu'un infime contact, aussi léger qu'une brise matinale. Mais il chamboule bien de trop choses dans mon esprit. 

-Je te souhaite le plus beau des anniversaires. 

-Merci Louis. 

Elle souffle ces mots du bout des lèvres tandis que son visage s'illumine légèrement. Ses yeux brillent un peu plus, ses joues se parent de cette adorable teinte rosée. Les petits plis qui ornent les coins de sa bouche frémissent. Je peine à retirer ma main et à la laisser partir. Elle ne semble pas le vouloir non plus puisqu'elle me dévisage toujours avec tant de douceur. Mais soudain, le bruit tonitruant d'une moto brise la magie de notre instant. Holly sursaute, regarde tout autour d'elle avec une peur bien réelle dessinée au fond de ses yeux. 

-A demain. 

Je n'ai pas le temps de lui répondre, elle a déjà refermé sa portière et démarré le moteur de sa voiture. Je la regarde partir, troublé, frustré.  

Mila saute de joie quand elle me voit rentrer plus tôt que d'habitude. Pour fêter notre soirée inattendue, je décide de lui faire plaisir et de commander deux pizzas. Ce genre de petite folie n'est habituellement réservée que pour les grandes occasions mais ce soir, j'ai envie qu'on se fasse plaisir. Les mains de ma fille s'agitent dans tous les sens quand ses yeux se posent sur les deux cartons marrons qu'un livreur nous apporte. Elle saute au milieu du salon, tout excitée, alors que je ris, le coeur léger. 

-Et si on mangeait devant la télé ? proposé-je, grisé par sa joie communicative.  

La télé n'est allumée que le dimanche, quand nous partageons notre copieux petit-déjeuner devant notre émission de cuisine préférée. Mais quitte à faire une folie, autant la faire à fond ! 

Mila s'empare de la télécommande pour activer le sous-titrage et vérifier si la chaine du câble diffuse l'émission mais à la place, elle tombe sur une bande-annonce du prochain concours organisé pour une édition spéciale pâtisserie. Ma fille se tourne automatiquement vers moi, ses grands yeux s'imaginent déjà des dizaines de scénarios dans lesquels je me retrouve à chaque fois devant les caméras. 

-Arrête de te faire des idées et mange ! 

Elle pose sa part de pizza afin d'avoir les mains libres. 

-Regarde papa ! Ce concours est pour toi, tu es tellement fort avec les gâteaux que tu vas gagner, c'est sûr. 

-Mais je ne vais participer à un concours télévisé Mila ! 

            

              

                    

-Et pourquoi d'abord ? se braque-t-elle.

-Parce que... parce que je suis timide et que je n'aime pas que tout le monde me regarde. 

-Et bah c'est nul !

-Qu'est-ce qui est nul ?

-Moi je veux que tout le monde sache que mon papa c'est le plus fort. 

Je passe mon bras autour de ses épaules pour la ramener à moi. Sa tempe s'échoue contre mon torse et malgré ses bras croisés sur sa poitrine, je parviens à déposer un baiser sur son front. 

-Tant que toi, tu penses que je suis le meilleur, ça me suffit. Maintenant, enlèves-toi ces idées de la tête et mange ta pizza avant qu'elle refroidisse. 

Ma fille grommelle un peu mais elle finit par obtempérer. Nous terminons notre repas tranquillement. Je me perds un moment dans mes pensées, trop concentré à élaborer la recette du petit gâteau d'anniversaire que j'offrirai à Holly demain midi. Je vois déjà un entremet raffiné mais sans trop de fioritures. Des saveurs à la fois citronnées et fruitées s'entremêlent à l'intérieur d'un enrobage croquant et j'ai déjà hâte de me mettre au travail. 

Nous passons finalement une belle soirée à rire devant une série idiote et à refaire le monde. Mila rêve de voyage et me demande comment est la France. Je lui parle alors de mes racines, de là où j'ai grandi, j'évoque des souvenirs heureux et elle m'écoute, captivée. Ses mains posent d'innombrables questions, ses yeux enregistrent chacune de mes réponses. Songer à Jacques et Annie me donne soudain envie de les voir. Je me lève alors un peu brusquement et récupère notre viel ordinateur. Mila me regarde avec de grands yeux, pétillants d'aventures. 

-Et si on les appelait ? 

-Oh oui ! 

Je tente un appel vidéo et à ma grande surprise, Annie clique sur le bouton vert assez rapidement. Son doux visage parsemé de sillons et de jolies rides s'affiche à l'écran. Son sourire est éclatant lorsqu'elle aperçoit nos deux têtes. 

-Mes chéris ! Que je suis contente de vous voir ! Jacques ! Jacques ! Viens vite, Louis et Mila sont sur Skype ! 

-Coucou mamie Annie, signe Mila, radieuse. 

Je traduis pour mon ancienne tutrice qui ne maitrise pas la langue des signes. Jacques arrive à son tour, essoufflé, portant dans ses mains des outils de jardinage. 

-Mais que fais-tu avec des outils de jardinage à cette heure-ci un soir de décembre ? demandé-je en riant. 

-Je finissais de tailler la haie, répond-t-il avec flegme, comme si c'était tout à fait normal de s'adonner à une telle activité en pleine nuit. 

-Et tu crois vraiment que c'est une bonne idée à ton âge de grimper sur une échelle quand tu ne vois rien dehors ? 

-Ne parle pas de mon âge ! Je suis en pleine forme, s'offusque-t-il. 

-Tu le connais, quand il a une idée en tête, personne ne peut le raisonner, reprend Annie en lui adressant un regard sombre. 

-Bon, assez parlé de moi, grogne Jacques. Comment allez-vous ? Quoi de neuf ? Dites-moi tout ! 

Mila se fait un plaisir de raconter les derniers évènements qui ont jalonné sa vie de petite fille de six ans. Elle leur parle de sa meilleure amie, de sa maitresse, de La sorcière et le Hérisson qu'elle parvient de mieux en mieux à lire et de nos escapades dominicales avec son vélo lorsque le temps nous le permet. Elle leur raconte les illuminations de Noel qui embellissent les rues de notre petit village et le grand sapin qu'il faudra décorer samedi sur la grande place.    

Le temps passe et il est maintenant l'heure pour elle d'aller au lit. Mes anciens tuteurs patientent le temps que je la borde, puis nous reprenons notre discussion. Ils s'enquièrent de mon travail au pub et je suis plutôt fier de leur annoncer que mes pâtisseries se vendent à une vitesse folle ! 

-On a toujours su que tu étais doué Louis, m'encourage Annie de sa voix si maternelle. 

Jacques me demande ensuite si on se sent toujours aussi bien à Kinvara et Annie évoque l'idée de venir nous rendre visite bientôt. Jacques la regarde sévèrement et l'espace d'une seconde, je me demande ce qui se trame. Mais Annie change rapidement de sujet et nous voici maintenant en train de parler de ma situation financière, de mes amis, de mes loisirs. Ils passent en revue chaque pan de ma vie comme le feraient de vrais parents. Mon coeur se gonfle d'amour pour ces deux retraités qui ont su aider le gamin paumé et renfermé que j'étais à quatorze ans, quand je les ai rencontrés pour la première fois.  

-Je te trouve rayonnant Louis, lâche soudainement Annie. 

Je ne sais pas trop comment réagir, les compliments ne me mettent jamais à l'aise et puis que puis-je bien répondre à cela de toute façon ? 

-Merci...? 

-Qu'est-ce qui te rend si heureux ? 

-Je n'en sais rien... bon, déjà, il y a Mila bien sûr. Elle est adorable et je suis vraiment rassuré parce que tout se passe bien à l'école pour elle. 

-C'est une petite en or, affirme Jacques. 

-C'est vrai. Et puis, je me sens bien au pub. J'aime ce que je fais, les clients sont toujours sympas avec moi et je m'amuse beaucoup en cuisine. C'est ce que j'ai toujours voulu faire. 

Annie boit mes paroles avec une lueur d'admiration qui me broie le coeur de bonheur. 

-Et tu... tu ne te sens pas seul parfois ? 

-Ca dépend. C'est vrai qu'il y a des jours où je trouve cet appartement un peu trop silencieux une fois que Mila est couchée mais je vois régulièrement mes amis et je... 

Et je vois Holly, ai-je failli ajouter. Sauf que je ne peux pas leur dire ce que je fais avec elle sans leur avouer mon illettrisme. Illettrisme que je leur ai toujours caché. Et puis, je ne sais même pas ce que je leur dirais à son sujet. Je passe pas mal de temps avec Holly, c'est vrai, mais je suis bien conscient qu'elle me tient à bonne distance. Je ne sais même pas si quelque chose serait possible avec elle.   

-Tu ? 

-Je m'amuse beaucoup, continué-je pour noyer le poisson. 

Jacques et Annie semblent ravis par mes confessions. Ils prennent ensuite le temps de me donner des nouvelles de leurs enfants, de leur vie paisible et de leurs prochains voyages. Je profite de leur présence autant que je le peux. 

Quand je me couche ce soir-là, je repense à ce que m'a dit Annie. 

« Je te trouve rayonnant Louis » 

J'ai bien aimé entendre ces mots. Quand je revois Jacques et Annie, je retrouve souvent l'ado que j'étais et je replonge facilement dans cette période sombre de ma vie. Il n'est alors pas rare que mes tourments d'antan refassent surface à la tombée de nuit. Mais pas ce soir. Ce soir, je m'accroche aux mots d'Annie. 

« Je te trouve rayonnant Louis » 

            

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