26
Depuis une semaine, Holly a pris l'habitude de se réfugier au pub durant sa pause déjeuner. Nous n'avons pas forcément le temps de discuter ensemble mais j'aime la voir passer la porte, se frotter les mains en s'asseyant pour chasser le froid du mois de décembre, essayer de dompter ses cheveux blonds qui s'envolent quand elle ôte son écharpe. Elle me cherche toujours du regard lorsqu'elle déambule entre les tables pour s'installer dans le coin le plus éloigné de l'entrée. Elle sourit toujours quand je lui adresse un petit signe de la main. Hier elle a même ri en me regardant faire tomber quatre verres sales parce que j'étais trop concentré à l'observer pour atteindre le comptoir sans embuche. Abbi a grogné, j'ai migré en cuisine pour attendre que la teinte sur mes joues se rapproche plus de ma couleur de peau naturelle plutôt que de celle d'une tomate. Quand j'ai regagné la salle, un sourire mutin flottait sur les lèvres de celle qui obnubile désormais la plupart de mes pensées.
Holly ne commande jamais la même chose à manger et c'est quelque chose que j'adore. Bon, d'accord, j'aime beaucoup de choses quand il s'agit d'elle mais je trouve que rien n'est plus barbant que quelqu'un qui ne s'aventure jamais vers des goûts inconnus. Abbi a toujours proposé des encas à la mi-journée mais depuis que je travaille avec elle, la liste des plats à la carte s'est considérablement élargie. En plus des traditionnels fish'n'chips et burgers, je cuisine également des salades, des plats gratinés et des snacks parfaitement toastés.
Même si Holly ne passe qu'une heure entre mes murs, j'aime l'observer à la dérobée et découvrir ce qui satisfait ses papilles. Hier, elle s'est régalée avec un croque au caviar d'aubergine, à la mozzarella et aux tomates confites. La semaine dernière, elle n'a pas terminé son gratin de poisson. Ses préférences se dessinent petit à petit, me donnant l'impression d'apprendre à la connaitre.
Je profite également de sa présence quotidienne pour lui faire tester de nouvelles saveurs. Devant Abbi, j'ai prétexté m'entrainer pour créer des desserts inédits pour le tea time. Mais la vérité, c'est que je pâtisse désormais pour servir à ma jolie blonde un gâteau à chaque fois différent. Tous les jours, Holly s'empourpre en découvrant le privilège qui lui est réservé. Je feins de ne pas entendre ses « mais il ne fallait pas » et autres « non Louis, il faut vraiment que tu arrêtes de pâtisser rien que pour moi ». Abbi, quand à elle, fait semblant d'ignorer notre petit manège mais ses sourires en coin ne me trompent pas. Elle a vu clair dans mon jeu. Pourtant, elle m'épargne ses taquineries et je lui en suis silencieusement reconnaissant.
J'ai remarqué beaucoup de détails concernant Holly et je compte bien m'en servir pour lui présenter la plus belle pâtisserie qu'elle n'a jamais vue. Holly aime le chocolat mais à petite dose. Elle apprécie beaucoup le citron vert mais la mangue ne l'emballe pas. Elle aime les desserts travaillés, associants plusieurs textures mais elle sait aussi apprécier un simple cookie parfaitement réalisé. Quand elle laisse libre cours sa gourmandise, mille idées jaillissent dans ma tête. Je n'ai jamais été aussi inspiré qu'en ce moment. Je passe d'ailleurs la plupart de mon temps les mains pleines de farine, enveloppé dans la chaleur sucrée de la cuisine du pub.
Ce matin, quand j'ai accompagné Mila à l'école, Holly m'a demandé de ne pas la rejoindre chez elle mais de l'attendre à seize heures sur le parking de l'établissement. J'ai été surpris, j'ai eu peur qu'elle veuille de nouveau étudier à la bibliothèque. Mais je n'ai rien dit. Elle a déjà la gentillesse de m'accueillir chez elle, je ne vais pas non plus avoir des exigences.
J'ai donc pu profiter d'un petit moment avec ma fille après sa journée d'école, je crois que ça nous a fait du bien à tous les deux. Je lui ai fait la surprise de venir la chercher armé de son précieux vélo violet et de de deux muffins à la myrtille et au chocolat blanc. Le soleil n'était pas vraiment de la partie, le ciel étant resté voilé toute la journée mais nous avons tout de même vogué jusqu'au port où nous avons partagé le goûter. Mila était surexcitée ! Elle m'a raconté tous les détails de sa journée, comment elle a bataillé à venir à bout d'un exercice de mathématiques et la dispute qu'elle a eue avec une fille de sa classe. Je l'ai écoutée attentivement en réalisant ô combien ces moments rien qu'à nous sont précieux.
Seize heures sonnent enfin. Mila a regagné le pub pendant que je me suis dirigé vers le parking de l'école. Je patiente maintenant à côté de la voiture d'Holly, mon fidèle sac à dos en main. Je ne sais pas vraiment à quoi je dois m'attendre alors je suis un peu nerveux. Mais au fond de moi, je crois sincèrement qu'elle ne me plongerait pas délibérément dans une situation où je ne me sentirais pas à l'aise. Je me triture les méninges pour essayer de deviner son plan quand elle apparait devant moi, habillée de son grand manteau noir et de son large foulard camel. Son regard se radoucit quand il se pose sur moi et je souris. Au dessus de moi flotte un peu de toute l'appréhension qui me plombait jusque là.
-Je ne t'ai pas trop fait attendre ? s'inquiète-t-elle en consultant sa montre.
-Je viens d'arriver. Où comptes-tu m'amener alors ?
Holly joue des sourcils pour me faire mariner un peu plus longtemps. Je réprime un rire parce que je ne veux pas la railler, mais clairement, son air mystérieux est plus drôle qu'autre chose.
-Hé, ne te moque pas de moi ou je me vengerai en te faisant travailler deux fois plus !
-Pardon, pardon, lancé-je en plaçant mes deux mains devant moi en signe de rédemption. Je t'écoute.
-Je me suis dit que ça pourrait être sympa de travailler dans un cadre un peu moins formel aujourd'hui.
Sa suggestion m'intrigue totalement.
-Alors je te propose qu'on visite une exposition et qu'on essaie de déchiffrer ensemble les pancartes. Qu'en penses-tu ?
-Euh, je... une... exposition ?
Les images de la séance désastreuse à la bibliothèque me reviennent en tête et je ne sais pas comment lui avouer que je ne veux surtout pas travailler à nouveau au milieu de plein de gens.
-C'est une exposition qui ouvre ses portes demain. Je vais travailler dessus avec ma classe et j'ai récupéré les clés ce matin. Je me suis dit que ce serait une bonne idée que nous en profitions avant qu'elle soit accessible au public.
Le soulagement est tel qu'elle le lit sur mon visage. Mais elle ne dit rien, me laissant le temps de réfléchir sérieusement à son idée.
-Oui, pourquoi pas ! C'est une exposition sur quoi ?
-Elle s'intitule « Comment vivaient nos ancêtres ? ». L'exposition reconstitue la vie d'une famille au début du XXème siècle. Il y a toute une partie sur les métiers de l'époque mais j'aimerais qu'on se concentre sur la partie domestique.
-Pourquoi ?
-Parce que le vocabulaire sera en lien avec ce qu'on a déjà travaillé.
Je hoche la tête, sincèrement intrigué par ce qu'elle me propose.
-Allons-y, répondé-je simplement.
Holly m'explique que l'exposition est installée dans une salle communale. Nous abandonnons donc le parking pour fouler les pavés de Kinvara. Je me tiens à une distance respectable d'elle, je n'ai pas envie de minimiser les peurs qu'elle m'a avouées à demi-mot l'autre soir. Holly m'adresse un bref sourire en accélérant un peu. Je la sens tendue, à l'affut et je déteste de plus en plus cette sensation.
-Au fait, qu'a pensé le jury de ma prestation de la semaine dernière ?
-C'était pas mal du tout.
-C'est tout ? m'offusqué-je en m'arrêtant net.
Le visage facétieux d'Holly se retourne pour me faire face et je vois dans ses yeux qu'elle prend un malin plaisir à m'asticoter.
