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-Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu insistes autant pour que je me mette en couple alors toi, tu es allergique à toute forme de relation suivie !
-C'est très simple. Moi je suis heureux comme ça, j'ai choisi cette vie et elle me satisfait. Toi, tu restes dans ton coin alors que tu es le genre de mec à tomber amoureux d'une fille et à lui passer la bague au doigt.
-Mais... mais d'où tu sors ça ? m'exaspéré-je.
-Il n'est pas très délicat mais je pense qu'il a raison, intervient Erin.
Quatre têtes s'agitent de haut en bas, attisant un peu plus mon exaspération. Mais la brune continue.
-Tu es un homme courageux, tu as reconstruit ta vie dans un pays dont tu ignorais tout, tu élèves seul ta fille, tu bosses comme un forcené. Mais tu te négliges Louis. Tu ne penses jamais à ton propre bonheur. Peut-être que... peut-être que si tu t'ouvrais un peu plus aux autres, tu rencontrerais quelqu'un avec qui tu serais bien.
-Je...
-Tu n'as besoin de quelqu'un pour compléter ta vie, insiste-t-elle. Tu t'en sors déjà parfaitement bien tout seul. Je dis simplement que la partager te permettrait de la rendre plus douce.
-Et puis, reprend Matthew, tu restes toujours en retrait comme si personne n'allait s'intéresser à toi de toute façon. Mais tu ne vois jamais les regards que les filles posent sur toi. Tu restes dans ta bulle, coupé du monde.
-On est réunis pour l'anniversaire de Thomas ou pour mon procès ? m'énervé-je sans doute pour la première fois contre mes amis.
Je me sens pris à partie, sous le feu de leur jugement qui s'abat sur moi alors que je n'ai rien demandé. Au fond de moi, je sais qu'ils n'ont pas tort mais je n'aime pas leur façon de me lyncher sur la place publique. Je me renfrogne, les bras croisés sur ma poitrine, les sourcils froncés au dessus de mes lunettes.
-Laissez-le un peu tranquille, tonne Jane qui comprend que la situation ne me fait plus du tout rire. Il n'est pas comme vous, à foncer sans réfléchir. Et s'il est heureux comme ça, vous n'avez rien à dire.
-Justement, s'obstine Erin. On veut seulement s'assurer qu'il est véritablement heureux comme ça.
C'en est trop. Je me lève un peu trop brusquement, la pièce tangue autour de moi. Mon sang baigne dans un mélange d'alcool et d'agacement que j'expérimente pour la première fois en leur présence. Je refuse de réaliser que leurs mots touchent un point trop sensible.
-Je vais voir si Mila dort toujours, grommelé-je lâchement.
Ma fille ronfle doucement sur le lit de Thomas. Elle serre entre ses bras son doudou lapin qu'elle emporte toujours lors de nos soirées. Je dépose un tendre baiser sur son front avant de refermer la porte et de regagner le couloir sombre. Là, je prends quelques instants pour retrouver mon calme. Adossé au mur, je ferme les yeux en expirant lentement. Les paroles d'Erin ont atterrit en plein dans le mille. J'apprécie sa sollicitude mais j'ai du mal à leur avouer qu'ils ont raison. Que je suis trop renfermé, trop timide, pas assez sûr de moi pour oser approcher une fille. Ils ne connaissent pas l'étendue de mes complexes et pourtant, je n'ai pas réussi à les berner. Je vis, ça j'en suis persuadé. J'affronte tous les obstacles qui me barrent le chemin, je fais de mon mieux pour élever ma fille et j'apprécie profondément ma vie en Irlande. Mais suis-je heureux ? Vraiment heureux ?
Je suis incapable de répondre à cette question et cela me terrifie.
Cependant, je dois bien avouer que dernièrement, le destin a saupoudré un peu de piment sur ma vie. Le fait qu'Holly ait découvert mon secret m'a totalement chamboulé. Je suis passé par toutes les émotions mais aujourd'hui, j'ai le courage d'affronter mon illettrisme pour essayer de m'en sortir. J'ai réussi à laisser une femme entrapercevoir l'étendue des dégâts et je me suis rendu compte que cela ne nous empêchait pas de passer de bons moments ensemble.
De très bons moments.
Si je suis vraiment honnête avec moi-même, je dois reconnaitre qu'Holly me plait. Beaucoup. Et que j'ai envie de passer d'autres soirées avec elle, comme celle que nous avons partagée cette semaine.
-Louis ? Ca va ? s'inquiète Matthew.
-Oui, oui. Je... j'attends que les murs arrêtent de tourner, mens-je pour ne pas relancer la discussion qui m'a fait fuir.
-J'espère qu'on ne t'a pas vexé. Tu es mon pote et je t'accepterai toujours comme tu es. Mais je veux que tu saches que tu vaux mille fois mieux que ce que tu t'accordes.
Sa paume tapote mon épaule d'un geste amical. Dans le petit salon, le rire bien trop saoule de Charlie fait trembler les murs. Nos regards convergent automatiquement vers la jolie blonde qui tient un tas de cartes dans les mains, sûrement ce fichu jeu d'imitation auquel mes amis tiennent tant. A ma gauche, Matthew soupire imperceptiblement. Je me tourne vers lui, le coeur serré.
-Et toi ? Quand te décideras-tu à lui dire ce que tu ressens pour elle ?
-Elle... elle ne veut pas l'entendre, répond-t-il tristement.
-Alors passe à autre chose. Tu es en train de te faire tellement de mal à rester accroché à elle.
-Plus facile à dire qu'à faire.
-Je sais, excuse-moi, ce n'était pas très délicat. Mais... toi aussi tu mérites mieux qu'une fille qui ne veut pas voir à quel point tu l'aimes.
Un silence chargé de mélancolie se dessine entre nous.
-Il faut croire qu'on est des cas désespérés alors ! confesse-t-il avec un humour triste.
Matthew n'attend pas que je lui réponde, il disparait déjà derrière la porte des toilettes tandis que je rejoins mes amis. Erin me saute aussitôt dessus.
-Est-ce que tu m'en veux Louis ?
-Non, soupiré-je en me passant une main dans les cheveux. Tu me connais, je ne suis jamais à l'aise quand l'attention de tout le monde est braquée sur moi.
-Tu es mon ami et j'assurerai toujours tes arrières, ponctue-t-elle dans un clin d'oeil.
La soirée se poursuit aussi joyeusement qu'elle avait commencé. Thomas exulte en découvrant le cadeau que nous lui avons offert: un saut en parachute. Mes amis sont assez sympas pour ne jamais me reprocher de ne pas participer autant qu'eux. Quand Charlie et Thomas ont tellement bu qu'ils ne tiennent même plus debout, nous décidons qu'il est temps de rentrer. Jane et Erin passeront la nuit sur le canapé de notre hôte. Matthew installe Charlie à l'arrière de sa voiture pendant que je dépose délicatement Mila sur le réhausseur que mon ami garde toujours dans son coffre.
Il démarre dans la nuit noire pour nous ramener à bon port. Même s'il est obligé de faire un détour pour me ramener chez moi, Matthew insiste toujours pour le faire. Et j'accepte toujours parce que je préfère que Mila se réveille dans son propre lit et n'ait pas à prendre le bus tôt le matin.
Les ronflements des deux filles à l'arrière couplés à la noirceur de la nuit qui nous entoure délient ma langue.
-Je... j'ai rencontré quelqu'un. Enfin, je... je connais quelqu'un et... euh, je ne la connais pas beaucoup mais elle... elle me plait quoi !
Surpris, mon ami tourne brièvement la tête dans ma direction pour s'assurer qu'il n'a pas rêvé mes mots.
-Comment ça ? Raconte-moi !
-C'est... la maitresse de Mila. Je l'ai vue plusieurs fois au pub et on a discuté ensemble à quelques reprises.
Je ne lui avoue pas la véritable teneur de nos échanges ni la régularité de nos entrevues. Matthew est certes celui dont je suis le plus proche mais je ne compte dévoiler mon secret à personne.
-C'est chouette ça ! s'enthousiasme-t-il. Et... vous êtes déjà sortis ensemble ?
-Oui, on a passé une soirée ensemble. Ce n'était pas prévu mais c'était très... agréable.
Mon regard se perd dans la pénombre qui crée un écran noir derrière la vitre. Je me sens bien à côté de mon ami, en sécurité. Et après toutes les paroles que j'ai entendues ce soir, je me sens assez en confiance pour me confier un peu plus.
-La première fois que je l'ai rencontrée, je ne l'ai pas remarquée, ris-je doucement. Je n'ai pas eu de coup de foudre ou d'autres trucs clichés dans ce genre. Je l'ai vue quelques fois à la porte de sa classe uniquement pour lui parler de Mila mais rien de plus. Quand elle est venue au pub, j'ai commencé à remarquer certains détails. La gourmandise dans ses yeux, la douceur de son regard, l'honnêteté de ses gestes. Elle est jolie, tu sais. Vraiment jolie. Mais surtout, elle est gentille et elle ne me juge pas. Avec elle, je me sens... léger.
Matthew rit à son tour mais je sais qu'il ne se moque pas de moi. Je ne connais personne de plus romantique que l'homme qui conduit la voiture.
-Wahou, c'est... je suis tellement content pour toi Louis !
-Il ne s'est rien passé entre nous et elle semble plutôt sur la réserve mais... j'aime passer du temps avec elle.
-Alors ne laisse pas filer ta chance. Invite-la à nouveau si tu en as envie. Donne-lui l'opportunité de te découvrir progressivement.
-Je vais essayer. Je... j'en ai envie en tout cas.
Matthew quitte la voie rapide et s'engage sur la petite route menant à Kinvara. Dans moins d'une dizaine de minutes, je serai chez moi, en train de border Mila dans son lit de grande fille. Matthew reprendra ensuite la route pour ramener Charlie chez elle et s'assurer qu'elle ne sera pas malade le lendemain.
-Tu vas t'en sortir avec Charlie ?
-J'ai l'habitude, répond-t-il du tac au tac en balayant mes inquiétudes du revers de la main. Ce n'est pas la première fois que je la ramène quand elle est bourrée.
-Je sais bien. Je parlais plutôt de toi... Tu réussiras à rentrer sagement chez toi après l'avoir déposée ?
Un immense embarras s'empare de mon ami. Nous n'évoquons jamais leurs incartades, cela ne me regarde pas après tout, mais après ses aveux, je n'ai plus envie de fermer les yeux sur ses peines de coeur.
-Ouais...
Il ne dit rien pendant un long moment, si long que je crois que la conversation est close mais alors qu'il se gare en bas de chez moi, il reprend la parole.
-Je ne referai plus cette connerie. C'est... ça fait trop mal le lendemain.
Je croise son regard et je n'y lis que de la peine. Tellement de peine que je me penche pour lui offrir une accolade.
-Si je le pouvais, je lui ferai ouvrir les yeux.
-On n'y peut rien mon pote.
Matthew sort de la voiture, signe que nous n'en parlerons plus. Je lui jette mes clés pour qu'il puisse ouvrir ma porte et défais délicatement la ceinture de Mila. Ma fille endormie dans les bras, je grimpe les escaliers et la dépose sur son lit. Elle grommelle quelque chose d'inintelligible que je fais taire avec mes lèvres sur son front. Une fois dans mon lit, je m'écroule de fatigue.
Le soleil brille derrière les rideaux de ma chambre quand je me réveille, le lendemain. La luminosité exceptionnelle que j'entraperçois entre mes paupières mi-closes me vrille le cerveau. Ou plutôt est-ce dû à tout l'alcool que j'ai ingurgité hier soir ? Toujours est-il que je suis obligé de sortir du lit rapidement pour mettre la main sur une boite d'anti-douleur. Quand les deux comprimés ont fait effet, ma fille dort toujours. Le dimanche, elle n'est jamais debout avant dix heures trente, au bas mot. Je fais le moins de bruit possible en me rendant dans la cuisine. L'eau chauffe, je me prépare un thé. Quand j'ouvre le réfrigérateur, je tombe sur le coulis de fruits rouges que j'ai préparé en rentrant du restaurant mercredi soir. Les deux petits bonbons au coeur coulant à la framboise, enrobés d'une couche croustillante de chocolat et d'éclats de noisette, ont ravi Mila mais moi, un peu moins. Le goût était bon, bien sûr, mais le tout manquait de finesse, d'originalité.
Je m'empare du reste de coulis que je dépose sur ma table. La vapeur d'un thé bien chaud danse devant mes yeux, je me perds dans mes pensées en le sirotant. Il me faudra bien plus qu'un petit bonbon pour impressionner Holly. Le bout de mes doigts s'agite doucement dans l'air à mesure que des idées me viennent en tête. Je me lève brusquement, pressé de laisser la magie de la pâtisserie faire des miracles.
Quand Mila se réveille, elle me trouve en train de m'activer, un cul de poule dans les mains et deux gousses de vanille qui infusent dans le lait. Je termine la préparation d'une mousse à la vanille qui viendra cacher un insert aux fruits rouges. Lorsque le tout aura bien pris au frais, je ferai couler une fine couche de chocolat craquant autour de ce rectangle parfaitement dessiné. Après avoir terminé dans la cuisine, je rejoins ma fille qui m'attend sur le canapé pour regarder notre émission favorite.
Lundi matin, quand je dépose Mila devant sa classe, je m'attarde plus longtemps qu'à l'accoutumé. Holly s'approche de moi, le regard brillant et les joues légèrement rosées. Bon sang, qu'elle est jolie ! Mes mains tremblent un peu mais je me rappelle les mots de Matthew.
« Ne laisse pas filer ta chance »
-Bonjour Louis.
-J-je voudrais savoir si j'ai le droit de t-t'utiliser comme goûteuse officielle p-pour le défi que tu m'as lancé, débité-je en essayant de masquer mon stress.
Holly joue des sourcils pour me taquiner, signe qu'elle n'est pas insensible à mon flirt.
-Seriez-vous en train d'essayer de corrompre le jury Monsieur Perret ?
Monsieur Perrette. Mon sourire s'agrandit.
-Tout à fait.
-Alors j'accepte ! Je n'ai jamais été très douée pour respecter les règles du jeu de toute façon.
Mon coeur bat un peu plus vite quand je lui tends une petite boite cartonnée. Holly l'admire comme si elle contenait un véritable trésor.
-J'ai le droit de l'ouvrir ? demande-t-elle en chuchotant presque.
J'avance d'un pas, juste assez pour que ma bouche se rapproche de son oreille, suffisamment pour qu'elle m'entende lui répondre sur le même ton.
-Oui.
Ses doigts fins soulèvent le couvercle pour dévoiler une rectangle de chocolat absolument parfait.
-Que contient-il ?
-A toi de le découvrir, soufflé-je en murmurant.
Ses yeux se relèvent pour retrouver les miens. Nous sommes sûrement un peu trop proches mais je m'en fiche. Je ne vois que son sourire qui se reflète sur mon visage, je n'entends que ses mots qui font vibrer mon corps.
-J'ai hâte.
