24
Nous sommes samedi soir, il est déjà minuit passé mais les rires de mes amis me laissent penser que la soirée est loin d'être terminée. Nous sommes tous réunis chez Thomas qui fête ses vingt-sept ans. Lui et Erin ont proposé de sortir en boite de nuit mais j'ai refusé, je ne voulais pas abandonner ma fille une fois de plus. Heureusement, mes amis ont l'habitude de devoir composer avec mon binôme de six ans puisqu'ils n'ont pas insisté. Nous avons donc convenu de nous rassembler ici, dans le petit appartement du roi de la fête, près de Galway. Mila s'est endormie sur son lit une trentaine de minutes plus tôt et nous continuons à descendre les verres et à jouer à des jeux idiots.
J'ai suis actuellement assis à même le sol, Charlie entre mes jambes. A ma droite se trouve Matthew, qui est lui-même entre les jambes de Jane, et Thomas, installé entre les jambes d'Erin. Celui qui se trouve devant tient entre ses dents le pied d'un verre à vin et doit faire couler le contenu du verre dans la gorge de celui qui est dans son dos, en ne s'aidant que de sa bouche. Inutile de préciser que nos chemises sont déjà toutes recouvertes de vin. Pour réussir ce jeu, il faut être précis, concentré et minutieux. Tout ce que nous ne sommes pas avec déjà deux bouteilles de vin dans nos estomacs. Mais nous rions comme nous n'avons jamais ri.
Cela faisait un sacré bout de temps que nous ne nous étions pas réunis tous les six. Entre le travail de chacun et nos vies privées, nous laissons filer de plus en plus de temps entre nos rencontres. Mais s'il y a bien une chose que nous n'oublions jamais de fêter ensemble, ce sont les anniversaires. Je suis bien sûr toujours chargé de confectionner un gâteau digne de ce nom tandis que les cinq autres se répartissent le reste des préparatifs. Ce soir, Matthew s'est chargé du vin, une de ses passions. Et il a pris sa tâche à coeur. Le nectar rouge qu'il nous a dégoté est un pur délice. Il est d'ailleurs si bon que nous en faisons un trop bon usage !
Charlie, les joues rouges et le regards brillant, penche sa tête en arrière autant qu'elle le peut pour essayer de faire couler le vin dans ma bouche. Mais elle est prise d'un tel fou-rire que le liquide se répand sur son chemiser blanc et sur mon t-shirt gris. Son corps tressaute entre mes jambes et bientôt, le verre s'écrase au sol pendant que nous laissons libre cours à cette hilarité qui a pris possession de nous.
Les deux autres duos ne s'en sortent pas mieux. Nos rires atteignent des décibels dignes d'une soirée dans un bar bondé. L'amusement des uns nourrit la joie des autres. Personne n'est déclaré vainqueur de ce jeu tarabiscoté mais cela ne nous empêche pas d'attaquer le pain gratiné que Thomas sort tout juste du four ainsi que les cakes que Jane, la jolie rousse du groupe, a amenés. Nous nous bâfrons comme des adolescents essayant d'éponger vainement leur alcoolémie déjà hors de contrôle.
-Pourquoi Will n'est pas venu ce soir ? demande Charlie à Erin.
-Il est parti rendre visite à ses parents ce weekend. Sa mère n'est pas très en forme en ce moment.
La brune aux cheveux courts n'en dit pas plus mais nous entendons les mots qu'elle ne prononce pas. La maman de son petit-ami de longue date se bat contre un cancer et malheureusement, ce n'est pas la première fois que Will doit mettre ses weekend entre parenthèse pour prendre la route et être présent pour elle.
Erin est une jeune femme de vingt-cinq ans particulièrement dynamique et moderne. Avec sa longue et fine silhouette, son regard affuté et son ambition, elle incarne la parfaite femme fatale et indépendante. Elle fréquente Will depuis plus de cinq ans mais elle n'a jamais accepté de partager un appartement avec lui. Elle répète souvent à qui veut l'entendre qu'elle l'aime de tout son coeur mais que cela ne signifie pas qu'elle doit s'effacer. Elle veut rester cette fille qui réussit seule et à qui tout sourit. Je l'ai toujours admiré pour cela et mieux encore, je ne me suis jamais senti inférieur à elle parce qu'elle n'est pas du genre à écraser les autres pour montrer à quel point elle rayonne. C'est ce que j'aime le plus chez elle.
-Et toi Thomas ? Toujours célibataire ? s'enquiert-elle pour insuffler un nouveau souffle de légèreté à la soirée.
Le grand blond rit comme si elle venait de dire une énormité. Il faut dire qu'il n'est pas connu pour ses longues relations amoureuses et sa fidélité envers l'être aimé. Je ne connais pas plus dragueur que lui. A chaque soirée que nous avons passé ensemble, je ne l'ai que rarement vu rentrer seul. Mais son mode de vie semble le satisfaire puisqu'il ne cache pas ses intentions éphémères à ses conquêtes.
-Evidemment ! Trinquons à la liberté et à nos meilleures années ! lance-t-il en sifflant son verre de vin comme s'il contenait de l'eau.
Nos cinq verres se lèvent à l'unisson mais secrètement, je ne trinque pas à la même chose que lui. Je suis certes en train de vivre mes plus belles années - comme tout le monde se tue à me le rabâcher- mais je ne considère pas le célibat comme étant synonyme de liberté. Ou plutôt, je n'imagine pas qu'être dans une relation avec une femme me donnerait la sensation d'être emprisonné. Je pense même que ce serait tout le contraire. Jane, la grande timide du groupe, fait néanmoins entendre sa voix pour contester ce que vient de dire Thomas.
-Et bien moi, je trinque à ma nouvelle relation, admet-elle en rougissant sous le feu des projecteurs.
Mes quatre amis se retournent vivement vers elle pour l'assaillir de questions. Il faut dire qu'elle ne nous a pas habitués à ce genre d'annonce. La voix un peu trop haut perchée d'une Charlie éméchée retentit au dessus des autres.
-Quoi ? Mais raconte ! On veut tout savoir !
-Et bien, il s'appelle Nolan et je l'ai rencontré en faisant mes courses ! Il est caissier dans le supermarché où je fais mes courses chaque semaine et un jour, j'ai découvert son numéro sur mon ticket de caisse.
-Mais c'était quand ? questionne Matthew.
-Il y a un peu plus de six mois.
-Six mois ??? reprennent en choeur quatre voix interloquées.
-Oui, souffle-t-elle sans trop oser avouer avoir gardé cette partie de sa vie pour elle. Mais... la prochaine fois qu'on se voit, j'espère que je pourrai vous le présenter.
Erin et Charlie lâchent des petits cris aigus pendant que Thomas, Matthew et moi acquiesçons vigoureusement. Le béatitude dessinée sur le visage de Jane, d'habitude si effacée, me fait chaud au coeur. Je suis vraiment content pour mon amie, elle semble heureuse. Depuis toutes ces années passées à fréquenter Jane, c'est la première fois que je l'entends parler d'un petit-ami. Je sais pourtant qu'elle n'est pas restée célibataire. Elle a quelques fois évoqué l'existence de garçons de passage mais jamais elle ne nous a proposé de faire la connaissance de quelqu'un qui compte pour elle.
Mon regard croise brièvement le sien et j'en profite pour lui adresser silencieusement mes félicitations. N'étant elle-même pas une grande bavarde, je sais qu'elle les comprend. Le quart d'heure suivant, elle le passe sous le grill des filles et de Matthew qui se sont lancés dans un véritable interrogatoire. Le rousse à la silhouette rebondie dévoile quelques détails mais sa réserve naturelle la pousse à ne pas trop en dire.
-Bon, et bien maintenant c'est à ton tour Louis ! hèle Thomas sans aucune finesse.
-A mon tour ? Mais de faire quoi ?
-Bah de trouver quelqu'un ! répond-t-il comme si c'était évident. Matthew et Charlie finiront un jour par se mettre ensemble, Erin est déjà casée, Jane aussi, il ne reste plus que toi.
Charlie proteste tandis que Matthew se fait tout petit. Et moi, je le regarde comme si un troisième oeil venait de pousser sur son crâne. Mes amis ne m'ont jamais autant poussé à faire des rencontres qu'en ce moment. Je ne sais pas ce qui leur prend. Mais surtout, je ne sais pas quelle mouche a piqué Thomas. D'accord, il me taquine souvent mais son insistance ne lui ressemble pas.
