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Quand elle a accepté de diner avec moi, elle n'a même pas pensé à se changer, à enfiler une tenue plus chic. Elle n'est pas du genre à jeter de la poudre aux yeux et je l'envie. J'aimerais pouvoir balancer celui que je suis aux yeux de tous, sans toujours m'excuser d'être moi.
-Tu habites depuis longtemps à Galway ?
-Seulement un an mais j'ai toujours vécu dans le coin. Je suis originaire de Kilcolgan.
Ce petit village en bordure d'océan se situe seulement à une vingtaine de minutes de Galway.
-Et toi ? Comment as-tu atterri ici ? reprend-t-elle rapidement sans me laisser le temps de rebondir sur sa réponse.
-Et bien, q-quand j'ai c-compris qu'Ariane ne reviendrait jamais p-pour sa fille, j'ai eu besoin de partir. Je... je n'avais pas vraiment d'avenir en France, je ne faisais pas d'études, je n'avais pas de t-travail, je v-vivais chez mes tuteurs.
-Mais pourquoi Kinvara précisément ?
-J'ai d'abord habité Galway pendant deux ans. La soeur de mon meilleur ami étudiait ici et elle m'a offert un point de chute quand je suis sorti de l'avion, ma fille dans les bras. J'ai trouvé un travail dans un petit garage où je m'occupais de la carrosserie des voitures. Et un jour, par hasard, j'ai rencontré Abbi. Elle m'a proposé de travailler avec elle et d'occuper le studio au dessus du pub. C'était il y a quatre ans.
Holly a posé son coude sur le comptoir, son menton est appuyé sur sa paume qui le soutien. Tout son corps est tourné vers le mien et elle n'écoute plus que mon histoire au milieu de tout ce raffut.
-La carrosserie ? Tu as un don avec les voitures ? réplique-t-elle malicieusement, en faisant référence à la fois où je l'ai dépannée.
-Un don, pas vraiment, mais je me suis retrouvé dans une filière mécanique à seize parce que l'assistante sociale et mes tuteurs ne savaient pas quoi faire de moi. J'ai tenu un an. J'ai arrêté l'école après ça.
-Tu n'as jamais trouvé une filière qui te plaisais ?
-J'aurais aimé étudier la cuisine ou la pâtisserie. Mais aucun lycée professionnel de ma région ne proposait ce genre de métier et avec mon dossier scolaire minable, je n'ai été accepté qu'en mécanique. De toute façon, on ne m'a pas trop laissé le choix. J'ai vite compris que ne pas savoir lire et écrire signifiait aussi que mon opinion ne comptait pas.
Mon ton se fait soudain plus lourd, chargé d'une douleur lancinante que je parviendrai sans doute jamais à guérir. Holly fronce légèrement les sourcils mais elle reprend vite:
-Tu te plais à Kinvara ?
-B-beaucoup, répondé-je sans hésiter. Je suis du genre discret mais les gens ont toujours un mot gentil pour moi. Ils ont fini par m'accepter et je crois que mon travail au pub m'a aidé à faire ma place ici.
-Tes pâtisseries, tu veux dire ! rit-elle avant d'avaler une gorgée de bière.
-Oui, aussi ! Mais tu sais, ça ne fait pas longtemps qu'Abbi a accepté de proposer un tea time.
-Ah bon ?
-Seulement six mois, acquiescé-je. Avant, je ne pâtissais que pour moi et ma fille.
-Et bien fais moi penser à remercier Abbi la prochaine fois que je la verrais.
Je m'empourpre en riant un peu quand le serveur me sauve de l'embarras. Deux assiettes copieusement garnies font leur apparition, me faisant immédiatement saliver. Je meurs de faim. Il faut dire aussi que je n'ai vraiment pas eu le temps de manger ce midi.
Une vague de froid s'infiltre dans le pub. Holly, dos à la porte, se raidit aussitôt. Elle fait volte-face, scrutant chaque personne qui entre dans la pièce avant de se relâcher imperceptiblement. Lorsqu'elle se retourne, son regard ne rencontre pas le mien. Il se perd dans la contemplation de son poisson tandis que je me demande encore et encore ce qui peut bien pousser une fille aussi lumineuse à s'éteindre au moindre mouvement extérieur.
-Il faut plutôt remercier ma fille. Elle est ma m-meilleure avocate et je peux te garantir qu'Abbi a sûrement cédé parce q-qu'elle en avait marre qu'elle la supplie de vendre mes gâteaux !
Holly se détend doucement, un tendre sourire sur les lèvres.
-Je trouve qu'elle se débrouille très bien malgré son handicap. Elle arrive toujours à se faire comprendre ?
-Pratiquement, oui. Elle peut passer des heures à faire des grands gestes, à imiter quelque chose ou à le dessiner pour pouvoir communiquer. Je... je n'ai jamais voulu la scolariser dans un établissement spécialisé et je me suis longtemps demandé si j'avais pris la bonne décision mais aujourd'hui, je suis fière de sa persévérance.
Holly approuve en avalant une gorgée de son plat.
-Tu ne m'as jamais dit comment tu avais appris la langue des signes ? reprené-je.
-Mes parents me l'ont enseignée quand j'étais bébé. Ma mère est devenue sourde après un accident et ils trouvaient cela inconcevable que je ne puisse pas communiquer avec eux.
-Et... tu as des frères et soeurs ? tenté-je, voyant qu'elle ne semble pas rechigner devant mes questions.
-Non. Je suis fille unique. Et toi ?
-Moi aussi. Enfin, je n'en sais rien. Je n'ai jamais connu mes parents.
-Tu... tu as vécu en famille d'accueil, c'est ça ?
-Oui, haussé-je les épaules. Mais je suis plutôt bien tombé. Et mes derniers tuteurs m'ont toujours considéré comme l'un des leurs. Alors je ne me plains pas.
Nous continuons à discuter paisiblement, au gré de nos coups de fourchette. Holly continue de s'intéresser à ma vie, à mon passé. Je me sens en confiance à ses côtés et les confidences quittent mes lèvres naturellement. Nous parlons aussi de son travail qui la passionne et de son amour pour l'écriture. Elle m'avoue passer des heures à écrire dans le confort de son appartement, inventant mille histoires qui prennent vie sous ses doigts. Ses mains s'animent lorsqu'elle me raconte ce qu'elle aime lire, son visage s'illumine délicieusement. Ses yeux n'ont jamais été aussi expressifs que lorsqu'elle me parle de ce livre qui l'a fait pleurer toute une nuit. Je la dévisage sans retenue, sa réserve a fondu comme neige au soleil. Je me délecte de sa bouche désormais intarissable, de son visage qui ne me cache rien, de son corps qui vibre sous ses mots, de la lueur qui flamboie au fond de ses pupilles.
Nous nous dévoilons chacun notre tour. Cependant, si j'affronte sans crainte les questions sur mon passé, Holly focalise mon attention sur son présent. Elle évite soigneusement toutes les questions personnelles. Dès qu'elle sent que le sujet dévie un peu trop sur elle, elle s'en sort avec une pirouette et se concentre de nouveau sur moi. Je ne veux pas la brusquer. Après tout, elle ne me doit rien et nous ne nous connaissons que depuis trois mois. Mais je mentirais si je disais que son attitude ne me chiffonne pas.
Nos assiettes sont vides désormais, nos verres aussi. Aussi étrange que cela puisse paraitre, je n'ai pas du tout envie de mettre un terme à cette soirée improvisée. Moi qui déteste habituellement me retrouver en tête à tête, être sur le devant de la scène et devoir vider mon sac, je trouve ce moment plutôt confortable. Le rire d'Holly résonne comme une douce mélodie à mes oreilles quand elle relate une anecdote attendrissante au sujet de son métier.
Mais cette mélodie s'éteint aussi vite qu'une voix grave et masculine retentit un peu plus fort que les autres dans le restaurant. Holly se fige et son visage se crispe. Ses yeux s'affolent, à la recherche de l'auteur de ce bruit. Sa réaction me préoccupe. Qui peut bien lui faire peur à ce point ? Je repère tout de suite le moment où elle réalise qu'elle ne se trouve pas en présence de celui qui l'effraie. Holly souffle une nouvelle fois de soulagement. Mais je crois que c'est la fois de trop. Parce qu'elle garde les yeux rivés au sol et que ses traits baignent dans la mélancolie.
-Qu'est-ce qui t'inquiète à ce point ? lui demandé-je d'une petite voix, pour ne pas la secouer d'avantage.
Toute la légèreté de cette belle soirée s'évapore dans la chaleur de mes mots. Ses deux billes bleues me supplient de me taire mais la voir si apeurée fait gronder en moi une force dont je ne soupçonnais pas l'existence.
-Qui te terrifie autant ?
-Louis...
-Je sais qu'on se connait à peine et que je ne sais rien de ta vie mais tu peux me parler Holly. Tu peux me parler et je ne te jugerai pas.
-Ce n'est rien, ne t'inquiète pas.
-Ce n'est pas vrai et tu le sais très bien. Tu ne veux pas m'en parler, je le respecte, mais ne fais pas comme si cela n'avait pas d'importance parce ta peur te pourrit la vie. Je le vois tous les jours.
Quelques larmes perlent au coin de ses yeux. Elles inondent le bleu de ses yeux dans un océan de désolation. Sa peine me secoue, je la ressens dans mon propre corps. Et je ne comprends rien à ce qui m'arrive, je ne sais pas si sa peur me révolte parce qu'elle éteint sa lumière, parce qu'elle devient une autre ou parce qu'une fille aussi douce, aussi rayonnante, aussi naturelle ne devrait jamais subir le poids de cette épée de Damoclès. Je n'en sais rien et je ne cherche pas à comprendre. Pour une fois je vis le moment et j'attrape sa main.
Mon geste la surprend mais je ne me ravise pas.
-Tu n'es pas seule Holly.
-Tu te trompes Louis, commence-t-elle d'une petite voix tremblante. Je suis seule pour affronter ça et je ne peux rien y faire.
Les larmes dévalent maintenant ses joues, j'agrippe sa main aussi fort que je le peux. Je suis tenté d'esquisser un geste pour la prendre dans mes bras mais je n'ose pas.
-Je... je n'arrive pas à échapper à certains démons de mon passé. Et j'ai beau tout essayer, ils reviennent toujours.
Défaitiste, elle hausse les épaules comme si elle était condamnée à vivre dans la peur. Et je déteste ça. Je hais ça. S'il y a bien une personne qui mérite de garder toute sa légèreté, c'est elle.
-Mais, je... je pourrais t'aider, je pourrais...
-Non Louis, reste en dehors de ça. S'il te plait.
Son regard est triste mais déterminé. Sa main quitte la mienne dans un geste lent, doux. Je comprends que je ne dois pas insister. Elle s'est déjà confiée à demi-mot et c'est un grand pas. Elle qui ne laisse personne l'atteindre m'a laissé entrevoir un bout de son histoire, aussi minime soit-il. Alors je dois respecter son choix et simplement être présent pour elle.
-D'accord. Excuse-moi. C'est juste que... je ne veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit.
Mon aveu me fait monter le rouge aux joues. Son regard accroché au mien, elle me sourit avec gratitude. Même si elle peut clairement voir les effets dévastateurs de son sourire sur moi, pour la première fois je ne détourne pas les yeux. Et quelque chose change dans l'atmosphère. Un brin de je-ne-sais-quoi, une lueur de je-n'ose-pas. Quelque chose auquel je ne suis pas habitué. Quelque chose qui me déstabilise. Quelque chose de très agréable.
