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20        

Notre binôme de travail fonctionne étonnamment bien. Je réussis à faire abstraction de ma honte pour me plonger entièrement dans chaque exercice. Je parviens à être honnête avec Holly, à lui dire quand quelque chose est trop flou ou trop difficile. Holly s'adapte constamment à moi, elle anticipe les obstacles qui vont me freiner et mes réactions. Nous ne bavardons pas beaucoup mais les rouages de notre duo sont bien huilés. 

Sauf aujourd'hui. 

Mes pensées ne cessent de dévier vers Mila qui doit être chez Ella à présent. Que fait-elle ? S'amuse-t-elle bien ? N'appréhende-t-elle pas de passer la nuit sans moi pour la première fois ? 

-Non Louis, ce n'est pas correct, me lance Holly en interrompant mon auto-flagellation. 

Je grogne un peu devant la fiche qu'elle m'a mis sous les yeux il y a déjà plus de vingt minutes. 

-On a déjà vu ces mots la semaine dernière ? demandé-je sans trop de conviction. 

-Oui. 

Je cherche dans ma mémoire, tentant vainement de rassembler mes souvenirs mais ma concentration est si mauvaise que je finis par soupirer en secouant la tête. Holly n'insiste pas, elle range la feuille d'écriture pour la remplacer par une fiche que je ne connais pas. Les symboles représentant un four, un verre-doseur et un minuteur me laissent croire qu'il s'agit d'une recette mais je n'en sais pas plus. 

-Passons à cet exercice. J'ai trouvé cette recette et je me suis dit que ce serait sympa que nous la déchiffrions ensemble. 

Holly a totalement pris sa mission à coeur et à chaque séance, elle me propose des supports personnalisés pour essayer de satisfaire mes gouts. Nous avons déjà travaillé sur des recettes, des paroles de chanson ou encore des bandes-dessinées. Elle souhaite toujours éveiller ma curiosité et tombe toujours dans le mille. 

Je passe donc plus d'une heure à me débattre avec la recette du Lemon cake qu'elle a choisie. 

-Battre... les... 

-Battre les oeufs, reprend-t-elle avec une patience admirable. 

-Battre les oeufs, ajouter un... 

-Un verre. 

-Ajouter un verre de... 

Si j'avais intégré un vocabulaire de base que je parvenais à reconnaitre ou à décoder ces dernières semaines, aujourd'hui on dirait que j'ai tout oublié. Je n'ai pas la tête à travailler et je nous fais perdre du temps à tous les deux. Je libère un grognement de frustration avant de repousser la feuille pour signifier mon refus de continuer. 

-Je suis désolé Holly, je n'y arrive p-pas aujourd'hui, soufflé-je exaspéré. 

-Ce n'est pas grave, on peut peut-être faire une pause. Veux-tu boire un thé ? Ou une bière ?

J'ai presque envie de décliner sa proposition et de ranger mes affaires mais ce ne serait pas très poli. Et l'idée de rentrer pour retrouver un appartement vide ne m'enchante pas vraiment. 

-Je veux b-bien une bière, merci. 

Holly sort de son réfrigérateur deux bouteilles ambrées qu'elle décapsule. Je décale les papiers éparpillés autour de moi pour ne pas les salir et me lève pour me dégourdir les jambes. 

-Tu ne tiens pas vraiment en place, s'amuse-t-elle en me tendant une des deux bouteilles. 

-Oui, je..., soupiré-je. Je suis désolé, je ne suis pas très concentré. 

-Tu as la tête ailleurs ? 

-Un peu, c'est vrai mais je ne veux pas t'embêter avec mes problèmes. 

            

              

                    

-Tu as des problèmes ? Si tu as besoin de moi, tu peux m'en parler, tu sais, me propose-t-elle sincèrement soucieuse. 

Toute son attention est focalisée sur moi et même si elle se tient de l'autre coté de la table, je la sens m'insuffler une nouvelle dose de confiance. Je ne me suis cependant jamais aventuré sur un chemin plus personnel et je doute que mes états d'âme de papa poule l'intéressent. 

-Ce n'est rien, c'est juste Mila.

-Elle était très excitée aujourd'hui, souligne-t-elle pour m'inciter à parler. 

-Ne m'en parle pas, soupiré-je dramatiquement. Elle... elle dort chez sa copine Ella ce soir. C'est la p-première fois qu'elle découche et j-je n'aime pas ça. 

Mes pas foulent son carrelage à mesure que mes confessions prennent vie. 

-Pourquoi n'aimes-tu pas cela ? me demande-t-elle avec toute la gentillesse du monde. 

Je lève les yeux pour croiser les siens. Dans ses iris, je lis tout ce dont j'ai besoin pour m'ouvrir un peu plus. 

-Depuis six ans, il n'y a q-qu'elle et moi. Je n'ai pas passé une seule journée s-séparé d'elle. Mais ce soir, pour la première fois je ne p-pourrai pas aller l'embrasser pour lui souhaiter bonne nuit. C'est bête, je le sais, ce n'est l'histoire que d'une nuit, j-j'en suis conscient, mais je n'arrive pas à faire disparaitre cette b-boule qui me tord le ventre. 

-Ce n'est pas bête, c'est très touchant, réagit-elle en m'offrant un de ses sourires qui guérissent tout. 

-Elle avait l'air b-beaucoup moins chiffonnée que moi ce matin quand je l'ai laissée, ris-je pour détendre l'atmosphère. Enfin, j'imagine q-qu'il va falloir que je m'habitue à être seul dans mon appartement un p-peu plus souvent maintenant qu'elle grandit.

Holly me couve du regard mais elle ne dit rien. Je vois pourtant à ses gestes hésitants, à son regard qui balaie le sol qu'elle aimerait reprendre la parole mais quelque chose la retient. 

-Tu veux me d-dire quelque chose ? 

J'accroche son regard au mien pour chasser son embarras. Mes pieds avancent un peu mais je ne sais pas trop pourquoi. 

-Je... je me demandais juste... non, c'est sûrement déplacé, excuse-moi. 

-Dis-moi, l'encouragé-je en me rapprochant encore.

Ses yeux sont rivés aux miens, peut-être pour évaluer les dégâts qu'elle va causer ou pour se rétracter au plus vite, je n'en sais rien. Une pointe de stress pulse dans mes veines. 

—Je me demandais où était la maman de Mila, m'interroge-t-elle en chuchotant presque. 

Je me détends imperceptiblement. Je n'ai pas forcément l'habitude de parler de ce sujet mais cela ne me dérange pas de l'évoquer. En tout cas, pas avec Holly. J'avale une longue gorgée de bière pour rassembler mes pensées. 

-Je n'en sais rien. Elle nous a quittés quand Mila n'avait que cinq jours. 

Le choc se lit sur le visage d'Holly mais je suis habitué à cette réaction. J'aurais sans doute la même si on me contait ma propre histoire.  

-Elle... c'était une grossesse accidentelle et nous n'étions que des gamins perdus dans leurs vies. Il a suffi d'un soir, d'une fois. Le jour où Mila est née, je suis devenu père mais elle, elle n'est jamais devenue mère. Elle ne le voulait pas et je crois même que ça la détruisait. Mais je n'en sais pas vraiment plus. Elle ne me parlait de rien. Un matin, j'ai trouvé un mot à mon réveil, elle disait que c'était trop dur et qu'elle ne pouvait pas assumer « ça », mimé-je avec mes doigts. Depuis, il n'y a que nous deux.  

            

              

                    

-Mila ne la réclame jamais ? 

-Mila n'avait que deux ans quand elle m'a demandé pourquoi elle n'avait pas de maman. Je lui ai raconté que sa mère parcourait le monde pour soigner les enfants malheureux. C'est bête, je sais, mais je ne pouvais pas lui dire la vérité. Elle est trop violente. Mais maintenant, je redoute le jour où je devrais lui dire ce qui s'est vraiment passé. 

-Je crois qu'il n'y aura pas de moment parfait, les mots lui feront mal mais Mila est une petite fille équilibrée et elle saura digérer l'information à son propre rythme. 

Je hoche la tête sans vraiment trop savoir quoi rajouter. Un silence confortable s'installe alors que nous terminons nos bières. Holly récupère la mienne pour la jeter et me fait un signe de tête pour désigner le travail qui nous attend sur sa table. 

-On s'y remet ? 

-D'accord.

Je rassemble toute ma bonne volonté pour venir à bout de cette satanée fiche durant une vingtaine de minutes. Lorsque je pose définitivement mon stylo, Holly me félicite mais je ne crois pas vraiment le mériter. J'ai été bien assez pénible à cumuler les soupirs et les grognements. Holly se lève de sa chaise et je l'imite. Une fois toutes mes affaires rassemblées dans mon sac, j'enfile mon manteau et me prépare à rentrer chez moi. L'idée de manger un repas froid, seul dans ma cuisine vide, me mine le moral. 

Il n'est pas tout à fait dix-neuf heures mais Mila doit sûrement être en train de s'amuser comme une folle dans la chambre d'Ella. J'aurais aimé la voir une dernière fois pour lui souhaiter une bonne soirée mais mon vieux téléphone ne me permet pas d'appeler en Visio. Le temps que je rentre, il sera l'heure du coucher et je n'ai pas envie de déranger Jodie à ce moment-là. 

-Tu es vraiment préoccupé aujourd'hui. C'est la première fois que je te vois comme ça, me fait remarquer Holly. 

-Oui, je... je suis d-désolé. C'est juste que... j'aurais aimé pouvoir parler à ma f-fille une dernière fois avant qu'elle se couche mais je n'ai pas Skype sur mon t-téléphone. 

-Oh mais je peux te prêter le mien ! Ou tu peux utiliser mon ordinateur si tu veux ! 

Mes yeux s'arrondissent de surprise tant cette proposition me fait envie. 

-T-tu es sûre que... 

-Evidemment, me coupe-t-elle. Viens, suis-moi. 

Holly me guide vers la partie de son appartement que je n'ai encore jamais visitée. Elle ouvre la première porte desservie par le petit couloir et me dévoile son bureau. Les murs sont toujours blancs mais le bureau sur lequel elle prépare ses cours déborde de documents et de classeurs. J'observe un instant sa jolie écriture, fine et linéaire, avant qu'elle me fasse signe de m'installer. Elle a démarré son ordinateur. Je la remercie et elle quitte la pièce pendant que j'appelle Jodie pour lui demander si je peux parler à ma fille. 

A peine cinq minutes plus tard, son beau visage s'affiche à l'écran. Toute l'anxiété qui me rongeait disparait dans un long soupir de soulagement. Mila m'assure qu'elle est trop heureuse d'être chez sa copine et que le repas à l'air tellement bon parce que la maman d'Ella, elle cuisine trop bien ! Je ne la monopolise pas longtemps mais juste avant de raccrocher, un brin d'ennui colore ses traits. 

-Tu me manques quand même papa et j'ai hâte de te revoir demain. 

-Moi aussi ma chérie. Amuse-toi, je t'aime. 

-Je t'aime encore plus, signe-t-elle avant de couper la conversation. 

C'est avec un sourire idiot sur les lèvres que je rejoins Holly dans le salon. Je me sens plus léger et c'est peut-être pour cette raison que je balance ces mots sans réfléchir. 

-Et si on m-mangeait ensemble ce soir ? 

Aussitôt ma phrase terminée, je réalise l'ampleur de ce que je viens de dire. Holly relève la tête de stupéfaction, les yeux écarquillés. Et moi, je ne sais clairement plus où me mettre. Mais qu'est-ce qui m'a pris de dire ça ? 

-N-non, m-mais... c-c'est parce que j-je... enfin, j-je..., c-c'est juste... 

-Euh, m-mais... 

Nous bégayons tous les deux. Bon sang, c'est parfait, il ne manquait plus que ça ! Holly triture nerveusement un paquet de pâtes qu'elle a dû sortir d'un de ses placards pendant mon absence. Je sens bien qu'elle cherche comment décliner ma proposition sans me blesser. Son regard me fuit, son corps recule. Son visage n'a plus rien de lumineux, il n'exprime qu'une grande panique. Et je crois que c'est ça justement qui me pousse à insister. Je ne veux pas qu'elle panique à l'idée de sortir manger un bout avec moi. Je veux retrouver la Holly légère et étincelante que je côtoie depuis plus d'un mois maintenant. 

-Juste un p-petit truc rapide. De t-toute façon, je ne peux pas m-m'attarder, je d-dois être à b-bord du d-dernier bus. Mais ce sera p-plus sympa que d-de manger seul dans un a-appartement vide chacun d-de notre côté, n-non ? 

-Non, lâche-t-elle en chuchotant presque. 

La violence de ce refus m'explose à la figure. Le choc doit se lire maintenant sur mes traits parce que je suis incapable de faire bonne figure. Je m'y attendais pas. Tellement pas. Je pensais juste qu'on pourrait passer un bon moment, sans arrière pensée. Mais elle n'a pas l'air d'être de cet avis. 

Ses yeux se relèvent lentement. Ils arborent aussitôt une teinte désolée qui me donne la nausée. Parce que je crois comprendre la raison de ce rejet si soudain. Je le vois maintenant clairement dans ses iris à mesure qu'elle détaille mon visage.

Comment ai-je pu croire une seule seconde qu'une fille aussi jolie et brillante qu'elle pourrait être intéressée par le raté que je suis ? Je lui ai montré toutes mes failles, elle a vu le pire - ou presque- et j'ose encore espérer qu'elle aura envie de passer la soirée avec moi ? Moi, l'illettré, le pauvre, le basané, le looser. 

Je baisse les yeux sur mes vêtements, une chemise à carreaux élimée enfilée par dessus un simple t-shirt noir. Mon pantalon n'est pas de première jeunesse et c'est tout ce que j'ai pour paraitre à peu près présentable. Mais j'ai honte, j'ai honte de moi. Et avoir honte de moi devant elle après avoir envoyé valdinguer tellement de barrières, ça me fait mal. 

Je pivote sur mes pieds, attrape mon sac et mon manteau à la volée et me hâte en direction de la porte. Je n'ai plus rien à faire ici.   

-Louis, non, attends ! 

Holly court me rejoindre alors que j'abaisse déjà la poignée. Je me retourne mais le coeur n'y est pas. 

-Excuse-moi, je ne voulais pas être aussi maladroite. Je...

Elle baisse les yeux une seconde et lorsqu'elle les relève, ses joues affichent une teinte rosée qui lui va à ravir. 

-J'aimerais beaucoup diner avec toi ce soir. 

-P-pas la p-peine de te f-forcer Holly, c'est... c-c'est pas grave. J-je n'ai p-pas b-besoin de ta p-pitié. 

-Ma pitié ? Mais qu'est-ce que tu racontes ? Je n'ai absolument pas pitié de toi ! J'ai juste été surprise, c'est tout. Mais tu as eu une bonne idée. Dinons ensemble. 

-T-tu es s-sûre ? la questionné-je, encore méfiant. 

-Sûre et certaine ! Laisse-moi attraper mon sac et enfiler mes chaussures, j'arrive. 

Elle s'éclipse pour récupérer ses affaires et je reste comme un idiot, planté devant sa porte, sans rien comprendre à ce qui vient de se passer. Tout ce que je sais, c'est que je vais partager un repas avec une jolie fille et ça ne m'est pas arrivé depuis... toujours. 

            

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