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chapitre 04

Il était déjà minuit trente lorsque Mauricio arriva devant le manoir Lobrande avec son chauffeur.

La voiture s’immobilisa lentement devant l’immense portail en fer forgé. Frédéric descendit aussitôt pour ouvrir la portière arrière.

Un jeune homme d’une vingtaine d’années en sortit.

Costume parfaitement ajusté, lunettes noires sur le nez malgré l’heure tardive. Il resta un instant immobile face à la grande bâtisse, comme s’il hésitait à franchir cette frontière du passé.

Avant de monter les quelques marches, il s’arrêta.

Un silence.

Puis un souffle discret.

Des souvenirs d’enfance remontèrent brusquement, désordonnés, presque douloureux. Il serra légèrement la mâchoire, comme pour les repousser. Il n’était pas venu pour ça.

Il leva finalement la main et frappa.

À peine quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit.

Une vieille femme apparut, vêtue simplement d’un uniforme de femme de ménage. Dès qu’elle posa les yeux sur lui, son visage se transforma.

— Oh… ce n’est pas possible… Mauricio !

Sa voix trembla.

Et avant même qu’il puisse répondre, les larmes montèrent.

— Je n’arrive pas à y croire… mon petit !

Touché, Mauricio retira doucement ses lunettes et s’approcha d’elle sans hésiter. Il la prit dans ses bras avec une sincère tendresse.

— Nani… doucement…

Elle le serra fort, comme si elle craignait qu’il disparaisse à nouveau.

— Mon petit Mauricio… tu reviens après quinze ans…

Il esquissa un léger sourire, presque triste.

— Oui… je suis là.

Elle recula légèrement pour le regarder, les mains encore posées sur lui.

— Regarde-moi ça… tu es devenu un homme maintenant. La dernière fois que je t’ai vu, tu étais encore un adolescent.

Elle le détailla, émue.

— Et très beau en plus…

Mauricio soupira, gêné.

— Nani…

Elle rit doucement à travers ses larmes.

— Tu dois faire tourner des têtes, hein ?

Il secoua la tête.

— Pas vraiment… et puis, je suis déjà fiancé.

Le visage de la vieille femme s’illumina aussitôt.

— Fiancé ? Alors il faudra que tu me la présentes !

— Promis, Nani.

Elle hocha la tête, satisfaite, puis lui prit la main pour l’entraîner à l’intérieur du manoir.

Dès qu’il entra, Mauricio s’arrêta.

Le temps semblait s’être figé.

Les meubles, les cadres, les escaliers… tout était exactement comme dans ses souvenirs.

Aucun changement.

Aucune trace du temps.

Il parcourut le hall du regard, lentement, presque incrédule.

Une émotion sourde lui monta à la gorge. Il détourna légèrement la tête, mais une larme lui échappa malgré lui. Il l’essuya rapidement, comme par réflexe.

Derrière lui, Nani l’observait en silence.

— Mon garçon… nous avons beaucoup à nous dire, mais d’abord, va te rafraîchir. Tu en as besoin.

Il acquiesça doucement.

— D’accord…

Avant de monter l’escalier, il déposa un baiser sur la joue de sa nourrice.

— Merci d’être toujours là.

Elle sourit sans répondre.

Il monta à l’étage.

Sa chambre était intacte.

Exactement comme s’il n’était jamais parti.

Il resta un instant sur le seuil, immobile, frappé par cette impression étrange de remonter le temps.

Puis il entra.

La salle de bain attenante l’accueillit dans un silence froid. Il se déshabilla et ouvrit l’eau de la douche.

La chaleur coula sur sa peau, apaisante, presque trop réelle après cette journée irréelle.

Mais son esprit, lui, ne se calmait pas.

Malgré lui, une image revenait encore et encore.

Le visage de la jeune fille.

Inconsciente.

Fragile.

Et étrangement marquante.

Il ferma les yeux sous l’eau, comme pour la faire disparaître.

Mais elle était toujours là.

Il se surprit à repenser aux traits de son visage.

À cette douceur inattendue malgré la violence de la scène.

Son esprit, qu’il tentait de garder rationnel, s’attarda malgré lui sur des détails qu’il n’aurait pas dû retenir : la courbe de ses lèvres, délicatement dessinées, légèrement entrouvertes dans l’inconscience… comme suspendues entre deux mondes.

Il fronça légèrement les sourcils sous l’eau chaude.

Ce n’était pas normal.

Ce genre de pensées ne lui ressemblait pas.

Un léger malaise s’installa en lui, mêlé à une curiosité inexplicable, presque dérangeante. Comme une présence qui s’imposait sans permission.

Il inspira profondément, comme pour reprendre le contrôle de lui-même.

— Ça suffit…

Il passa rapidement la main sur son visage, chassant ces images persistantes.

Ce n’était qu’un accident. Une inconnue. Rien de plus.

Il termina sa douche plus vite que prévu, comme pour fuir ses propres pensées. Puis il s’essuya, s’habilla sans prendre le temps de réfléchir davantage, et sortit de la salle de bain.

Dans sa chambre, le silence était lourd, mais familier.

Mauricio resta un instant immobile, debout au milieu de la pièce parfaitement figée dans le temps. Puis, fatigué par cette journée interminable, il se laissa finalement tomber sur le lit.

Un soupir lui échappa.

Demain serait une journée compliquée. Entre les visites, les condoléances et les obligations liées au deuil, il n’aurait pas une minute pour lui.

Il ferma les yeux.

Son corps se détendit lentement.

Et alors que le sommeil commençait à l’emporter, une dernière pensée, malgré lui, revint flotter dans son esprit…

Le visage de la jeune fille.

Encore.

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