chapitre 03
Il est dix-sept heures. Une fine pluie d’automne tombait sur les rues d’Angers, donnant à la ville une atmosphère froide et mélancolique. Les passants pressaient le pas, les mains enfouies dans leurs manteaux, tandis qu’une jeune fille avançait seule sur le trottoir, le regard vide.
Elle semblait complètement ailleurs. Son visage était fermé, marqué par une douleur silencieuse, comme si toute la misère du monde pesait sur ses épaules. Elle marchait sans réellement voir ce qui l’entourait, perdue dans ses pensées au point d’en oublier le vacarme de la circulation.
Arrivée au bord de la route, elle traversa sans même lever les yeux.
Le crissement brutal des pneus déchira le calme de la rue.
— Attention !
Trop tard.
Le choc fut violent. Le corps de la jeune fille fut projeté sur le macadam humide avant de retomber lourdement au sol. Son sac glissa plusieurs mètres plus loin tandis qu’un silence glacé s’installait autour de la scène.
Dans la voiture noire immobilisée au milieu de la chaussée, le chauffeur resta figé quelques secondes, les mains tremblantes sur le volant. Puis il sortit précipitamment du véhicule, le souffle coupé.
En découvrant la jeune fille inconsciente étendue sur la route, son visage pâlit.
— Monsieur Mauricio… nous avons un gros problème, lança-t-il d’une voix paniquée en se dirigeant vers la banquette arrière.
À l’intérieur, un homme élégant releva lentement les yeux de son téléphone.
— Qu’est-ce qu’il y a encore, Frédéric ?
— Je… je vous jure que je ne l’ai pas vue traverser…
Mauricio fronça les sourcils.
— Tu n’as pas vu qui ?
Frédéric déglutit difficilement.
— La jeune fille… celle qu’on vient de renverser.
Le visage de Mauricio se crispa immédiatement.
— Quoi ?! Tu as renversé quelqu’un ?
Il ouvrit brutalement la portière et descendit de la voiture.
— Où est-elle ?
— Là-bas… près du trottoir…
Mauricio tourna la tête dans la direction indiquée avant de passer une main nerveuse sur son visage.
— Génial… Cette ville ne m’apporte décidément que du malheur. Si ce n’était pas pour l’enterrement de mon père, je n’aurais jamais remis les pieds ici…
Pendant une seconde, il resta immobile, perdu dans ses pensées. Mais la voix tremblante de Frédéric le ramena à la réalité.
— Monsieur… elle ne bouge plus…
Le cœur lourd, Mauricio s’approcha enfin de la jeune inconnue. Lorsqu’il arriva près d’elle, il s’accroupit instinctivement pour vérifier si elle respirait encore.
Et là, il la vit réellement.
Malgré quelques égratignures et une fine trace de sang au coin de son front, son visage était d’une douceur saisissante. Ses longs cheveux sombres encadraient des traits délicats presque irréels.
Mauricio resta figé quelques secondes.
Un étrange frisson traversa tout son corps.
— Mon Dieu… murmura-t-il. On dirait un ange…
Il releva brusquement les yeux vers son chauffeur.
— Frédéric ! Ne reste pas planté là ! Prends-la et mets-la dans la voiture. On l’emmène immédiatement à l’hôpital !
— Oui, monsieur !
Frédéric s’exécuta aussitôt, soulevant délicatement la jeune fille inconsciente avant de l’installer sur la banquette arrière.
Mauricio monta à côté d’elle sans quitter son visage des yeux. Une sensation inexplicable serrait sa poitrine. Il ne comprenait pas pourquoi cette inconnue le bouleversait autant.
Puis il secoua légèrement la tête pour chasser ces pensées absurdes.
Il était fiancé. Dans quelques mois, il se marierait. Dès les funérailles de son père terminées, il retournerait en Amérique reprendre ses affaires.
Cette fille n’était qu’un accident.
Rien de plus.
Quelques minutes plus tard, la voiture s’arrêta devant les urgences de l’hôpital le plus proche. Des infirmiers arrivèrent immédiatement avec un brancard et emmenèrent la jeune fille en salle d’opération sous le regard tendu de Mauricio.
Le chauffeur de Mauricio s’approche discrètement, encore marqué par l’incident.
— Monsieur… nous devons nous rendre au manoir, dit-il d’une voix plus posée.
Mauricio reste silencieux un instant. Son regard est encore perdu vers l’entrée des urgences, là où la jeune fille vient d’être emmenée.
Puis il finit par hocher légèrement la tête.
— Oui… tu as raison.
Il marque une courte pause, comme s’il se forçait à revenir à la réalité.
— Laisse nos coordonnées à la réception. Ils doivent nous contacter dès qu’elle se réveille… ou pour tout ce qui concerne les frais médicaux.
— Bien, monsieur.
Frédéric acquiesce et se dirige immédiatement vers l’accueil de l’hôpital. Il explique calmement la situation au personnel soignant, fournit les informations nécessaires et laisse les coordonnées de Mauricio pour le suivi médical et administratif.
Pendant ce temps, Mauricio reste près de l’entrée, immobile, les mains dans les poches. Son visage est fermé, mais son esprit, lui, est encore ailleurs.
Quelques minutes plus tard, Frédéric revient.
— C’est fait, monsieur.
Mauricio ne répond pas tout de suite. Il se contente d’un léger signe de tête.
— Allons-y.
Ils quittent alors l’hôpital et montent dans la voiture.
Le moteur démarre doucement, puis le véhicule s’éloigne dans les rues d’Angers, laissant derrière lui les lumières blafardes des urgences.
À l’intérieur, le silence est lourd.
Mauricio regarde droit devant lui, sans vraiment voir la route. Une pensée persistante refuse de le quitter : celle du visage de la jeune fille.
Il ferme brièvement les yeux, comme pour chasser cette image.
Mais elle reste là.
Inexplicablement présente.
La voiture continue sa route vers le manoir.
