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chapitre 02

Nous étions le 5 mai.

Le soleil venait à peine de se lever lorsqu’une jolie jeune fille surgit brusquement de sa petite chambre, les cheveux encore en bataille.

Elle ouvrit grand les yeux en voyant la lumière du matin traverser les fenêtres. Aussitôt, elle porta une main à sa bouche avant de gesticuler vivement, paniquée.

— Oh non… je suis déjà en retard !

Même si aucun son ne sortait de ses lèvres, son expression et ses gestes parlaient pour elle.

Depuis toujours, Florencia communiquait ainsi. Par les regards, les mouvements de mains, les mimiques… Son silence était devenu son propre langage.

Elle descendit rapidement les escaliers et commença immédiatement ses tâches quotidiennes. Balai en main, elle nettoya chaque coin de l’auberge avec efficacité avant de laver la montagne de vaisselle accumulée dans la cuisine.

Malgré la fatigue visible sur son visage, elle ne se plaignait jamais.

Après le nettoyage, elle installa soigneusement la grande table de la salle à manger puis se mit à cuisiner. Très vite, une délicieuse odeur de pain chaud, d’œufs et de bouillie parfumée envahit tout le bâtiment.

Florencia cuisinait avec passion.

Ses gestes étaient précis, rapides et remplis d’amour. Dans la cuisine, elle semblait oublier qu’elle avait grandi dans le rejet et l’abandon.

Une fois le petit déjeuner prêt, elle disposa les plats sur la table avant de courir vers une petite pièce sombre située au fond du couloir. Là, elle actionna une vieille alarme métallique annonçant le repas.

Driiinnng !

Quelques minutes plus tard, des dizaines d’enfants et quelques adultes envahirent la salle à manger dans un brouhaha joyeux.

Florencia leva aussitôt les mains pour remettre un peu d’ordre.

Elle pointa du doigt les bancs, croisa les bras pour demander le calme, puis désigna les assiettes une par une afin que chacun attende son tour.

Tous comprenaient parfaitement son langage silencieux.

Dans cette auberge, personne n’avait besoin de mots pour comprendre Florencia.

Elle servit chaque enfant avec douceur, offrant parfois un sourire tendre aux plus petits. Ce n’est qu’après avoir nourri tout le monde qu’elle prit enfin sa propre assiette.

Avant que le repas ne commence, Florencia joignit les mains et baissa doucement la tête. Immédiatement, toute la salle fit silence.

Elle ferma les yeux, puis commença à prier avec le langage des signes.

Ses mains bougeaient lentement dans les airs tandis que son visage exprimait toute la sincérité de sa foi.

Les enfants, habitués, suivirent la prière avec émotion.

— Amen, répondirent-ils finalement en chœur.

Le repas débuta alors dans une ambiance chaleureuse. Les compliments fusaient de toutes parts pendant que chacun dégustait la nourriture avec appétit.

— Florencia cuisine trop bien !

— C’est la meilleure cuisinière du monde !

— Je veux encore !

À chaque compliment, la jeune fille riait silencieusement, posant une main timide sur sa poitrine pour remercier.

Dans cette auberge, Florencia était bien plus qu’une pensionnaire. Elle était une sœur, une protectrice… parfois même une mère pour les plus petits.

Lorsque tout le monde eut terminé, une dizaine d’adolescents commencèrent à débarrasser les assiettes pour les emmener à la cuisine.

Soudain, un petit garçon apparut en courant, essoufflé.

— Florencia ! Madame la directrice veut te voir dans son bureau !

À peine cette phrase prononcée, l’ambiance changea brutalement.

Les sourires disparurent.

Les adultes échangèrent des regards inquiets, tandis que les enfants baissaient silencieusement les yeux.

Florencia sentit immédiatement son cœur se serrer.

Elle essuya lentement ses mains sur son tablier avant de se diriger vers le bureau de la direction.

Arrivée devant la porte, elle frappa timidement.

— Entrez.

La vieille directrice lui indiqua une chaise du regard.

Florencia s’assit lentement, les mains crispées sur ses genoux.

Après quelques secondes de silence, la vieille femme prit une profonde inspiration.

— Alors, Florencia… aujourd’hui, tu as vingt-et-un ans. Il est temps pour toi de quitter cette auberge.

Le sang de Florencia se glaça.

Ses yeux s’écarquillèrent de stupeur.

Rapidement, elle leva les mains pour signer :

— Pourquoi ? Qu’ai-je fait de mal ?

Mais la directrice évita son regard.

— Tu n’as rien fait… mais les règles sont les règles. Tu es adulte maintenant. Tu as cinq minutes pour dire au revoir aux autres et préparer tes affaires.

Le cœur de Florencia se brisa à cet instant.

Ses lèvres tremblèrent, mais aucun son ne sortit. Seulement des larmes.

Elle se leva difficilement et quitta le bureau d’un pas instable.

Une fois dans le couloir, elle s’arrêta contre le mur avant d’éclater silencieusement en sanglots.

Ses épaules tremblaient sous la douleur tandis que les larmes coulaient sans fin sur son visage.

Même ses pleurs n’avaient pas de voix.

Et ce silence rendait sa souffrance encore plus déchirante.

Sofia, l’une des plus proches amies de Florencia, la trouva quelques minutes plus tard dans le couloir, adossée contre le mur, les joues trempées de larmes.

Alarmée, elle s’approcha rapidement d’elle.

— Florencia, qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle en langage des signes, les mains tremblantes d’inquiétude.

Florencia secoua immédiatement la tête avant de répondre d’un geste rapide :

— Rien…

Mais ses yeux rouges et ses épaules secouées par les sanglots racontaient une tout autre histoire.

Sans laisser à Sofia le temps d’insister, elle prit son sac et courut jusqu’à sa chambre.

À peine la porte refermée derrière elle, toute la douleur qu’elle retenait explosa.

Elle s’effondra sur son lit et éclata en sanglots silencieux.

Pourquoi devait-elle partir ?

Pourquoi avait-elle l’impression d’être rejetée encore une fois ?

Cette auberge était toute sa vie.

C’était là qu’elle avait appris à marcher, à cuisiner, à aimer… là qu’elle avait trouvé une famille après avoir été abandonnée à la naissance.

Et maintenant, on lui demandait de tout quitter.

Le cœur brisé, Florencia essuya ses larmes avant de ranger lentement ses quelques vêtements dans un vieux sac usé. Chaque robe pliée, chaque objet touché faisait remonter des souvenirs douloureux.

Lorsqu’elle eut terminé, elle resta quelques secondes immobile au milieu de sa petite chambre, le regard perdu.

Puis elle sortit enfin.

Son sac sur l’épaule, elle traversa lentement les couloirs de l’auberge jusqu’à atteindre la grande salle de réception.

Cet endroit était le cœur de l’établissement.

Les enfants y jouaient, les adolescents y tricotaient ou racontaient des histoires, pendant que d’autres riaient autour d’une vieille télévision.

En entrant dans la salle, Florencia sentit une nouvelle vague d’émotions l’envahir.

Chaque mur portait un souvenir de son enfance.

Elle revit les anniversaires improvisés, les soirées de prière, les matchs de football dans la cour, les nuits où elle consolait les plus petits après leurs cauchemars…

Les larmes recommencèrent à couler silencieusement sur son visage.

Elle avait tellement de mal à quitter cet endroit qui l’avait vue grandir.

Essayant de retrouver un peu de courage, Florencia sortit doucement son petit sifflet de sa poche.

Le même sifflet qu’elle utilisait chaque jour pour rassembler tout le monde avant les repas.

Ses mains tremblaient lorsqu’elle souffla dedans une dernière fois.

Le son traversa toute la salle.

Petit à petit, les enfants et les adultes cessèrent leurs occupations pour venir se regrouper autour d’elle.

En voyant ses yeux rouges et son sac, l’inquiétude envahit immédiatement les visages.

Florencia tourna alors les yeux vers Silvia, sa meilleure amie, et lui demanda par signes de traduire ses paroles.

Silvia acquiesça aussitôt, même si l’angoisse se lisait déjà dans son regard.

Debout côte à côte, les deux jeunes femmes faisaient face à toute l’auberge devenue silencieuse.

Florencia inspira profondément avant de commencer à signer lentement avec ses mains tremblantes :

— Alors… je suis ici pour vous faire mes adieux. Je dois malheureusement vous quitter, parce que je ne suis plus en âge de rester parmi vous…

À mesure que Silvia traduisait ses gestes à voix haute, sa propre voix commença à se briser.

— « …Je dois vous quitter… » répéta-t-elle difficilement avant d’éclater en sanglots.

En quelques secondes, toute la salle sombra dans la tristesse.

Les enfants se mirent à pleurer.

Les adultes baissèrent la tête, les yeux humides.

L’ambiance ressemblait à celle d’un enterrement.

Même les plus petits, qui ne comprenaient pas totalement la situation, pleuraient simplement parce qu’ils voyaient leur Florencia souffrir.

Florencia elle-même n’arrivait plus à retenir ses larmes.

Elle regardait tous ces visages qu’elle aimait comme une famille… et son cœur se déchirait un peu plus.

Après plusieurs minutes, elle finit par essuyer doucement ses joues avant de signer une dernière phrase :

— Ne vous inquiétez pas… je viendrai vous voir de temps en temps.

Silvia traduisit tant bien que mal entre deux sanglots.

Alors, les enfants se précipitèrent vers Florencia pour l’enlacer une dernière fois.

Certains s’accrochaient à ses vêtements en refusant de la laisser partir.

D’autres pleuraient dans ses bras comme s’ils perdaient leur mère.

Florencia serrait chacun d’eux avec amour, gravant leurs visages dans sa mémoire.

Puis, le cœur lourd et les yeux remplis de larmes, elle prit finalement son sac.

Sans se retourner une dernière fois, elle franchit les portes de l’auberge…

Prête à affronter un monde qu’elle ne connaissait pas.

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