L'aigle
Yseult
Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, et mon regard n'a pas quitté un seul instant le dos de Lloyd qui se trouve allonger dans mon lit. Mon lit, ose encore dire ? Non, ce n'est plus mon lit, tout comme cette chambre qui ne me rappelle maintenant que ma douleur. Un endroit où j'ai grandi pendant quinze années, et où je me sentais pourtant tellement à l'abri et libre. Tout ceci n'est qu'un souvenir, tout comme les moments que j'ai passé avec papa dans les rocheuses du Colorado à regarder les aigles s'envoler.
Je soupire, mais un mouvement dans le lit me ramène dans la dure réalité, quand mon frère se tourne sur le dos, et qu'il s'étire en poussant un grognement qui me fait frémir. Je resserre mes bras autour de mes genoux, alors que la clarté du soleil qui se lève donne maintenant sur le lit. Mon dieu, j'ai vraiment survécu à ce jour, mais vais-je survivre à celui-ci ?!
- Yseult ?
Sa voix, comme sortie d'outre-tombe me fait tressaillir et je cache mon visage dans mes bras, me cachant du mieux que je peux sous le bureau. J'entends le bruit du papier du paquet de cigarette, et le briquet qui fais un clic, avant que la fumée de cigarette ne se sente dans la chambre. Lloyd expire bruyamment, et je frissonne totalement quand il commence à claquer sa langue contre le palais de sa bouche.
- J'ai des courses à faire, aujourd'hui. Fait-il comme si cela m'intéressait.
Une autre expiration bruyante s'en suit, et je comprends qu'il recrache la fumée de cigarette en faisant ce bruit. Je ne saurais dire s'il le fait exprès ou non, puisque cela ne fait que depuis quelques jours qu'il fume devant moi... Tout comme le reste d'ailleurs.
- Je serai absent une partie de la journée et peut-être de soirée.
Je mords dans mon bras une nouvelle fois, cachant un cri presque de soulagement de savoir qu'il va me laisser seule. Le bruit des ressorts du matelas m'amène à resserrer encore plus mes jambes contre moi, alors que je l'entends marcher sur les lattes en bois de la chambres qui craquent sous ses pieds.
Mais un relent monte en moi, quand son odeur de cigarette se rapproche de moi, et mon pouls s'accélère rapidement.
- Je te conseille de te laver, et de te reposer. Me fait-il en posant sa main sur le haut de ma tête, et je tremble totalement à son contact.
Mais ce geste est court, et l'odeur de cigarette s'envole, ses pas me font comprendre qu'il va vers la porte de ma chambre.
- Autre chose. Lance-t-il avant de sortir d'après ses pas.
- Je sonnerai trente minutes avant de rentrer, et je te conseille de me répondre.
Il s'étire en poussant encore un grognement, avant de continuer.
- Donc, si tu as l'idée d'aller promener ; sois rentrée avant moi !
Et je tressaille, surprise à la fois qu'il s'imagine que j'ose sortir de l'appartement dans l'état dans lequel je suis. Je reste planquée sous mon bureau un long moment, alors que la musique retentit à nouveau dans l'appartement, et ce fut le silence, avant que la porte de l'appartement ne claque, et que je comprenne qu'il était bel et bien parti. Pourtant, je ne sors pas de sous mon bureau. Je reste là, craignant le moment où il apparaisse à ma porte, en criant "Surprise !"
Je ne sais pas combien de temps je reste là, avant de commencer à relever mon regard, et de crapahuter hors du sol pour vérifier que je suis vraiment seule dans l'appartement. Je finis par attraper un long pull dans l'armoire, et je m'approche de la porte, hésitante, pour regarder et confirmer qu'il n'est pas là. L'appartement semble, effectivement désert, et je fais un pas hors de ma chambre depuis la première fois en septante deux heures...
Je finis par m'enfermer à double tours dans l'appartement en courant à la porte de celui-ci, comme si ma vie en dépendait, et je me colle à cette porte, tremblante me demandant ce que je vais faire. Mon regard se porte vers la cuisine, où une arche la sépare du séjour, et malgré le désordre que mon frère à mis partout ; je ne fais que pleurer en revoyant le sourire de ma mère qui me prépare le petit-déjeuner.
Mon corps glisse le long de la porte et mes fesses touchent le sol froid, me rappelant l'enfer de ce que j'ai vécu cette nuit. Un relent de vomi monte à nouveau dans ma gorge, et je me mets à courir dans la salle de bain pour vomit la bile acide qui remonte de mon estomac. Je me détourne des toilettes, et je rentre dans la douche, où je ne prends pas la peine d'enlever mon pull avant de mettre couler l'eau.
- Je dois me laver. Je dois me lacer. Me répété-je en prenant la bouteille de savon et la brosse à ongle de mon père pour me laver le corps.
Cela gratte, cela fait mal, mais pas aussi mal que ce que Lloyd a fait subir à mon corps. Je tombe assise dans la douche, en larmes, laissant couler l'eau pendant un long moment, me rendant compte que quoi que je fasse, cela n'enlèvera rien à ce qu'il a fait.
Je frappe le panneau de la douche avec mon poignet et mon poing, et de l'autre je la ramène devant ma bouche pour étouffer mes cris. J
e finis par ne plus avoir de larmes à laisser couler, et je ferme la douche, enlevant doucement le pull trempé pour ne pas mouiller tout l'appartement, et j'enfile un essui sans me regarder dans la glace, avant de rejoindre ma chambre. Je suis telle un zombie, qui suffoque dans ce lieu qui est censé être mon nid douillet. Les murs de cette chambre me rendent malades, alors que j'y entre, et je me dirige vers la commode pour enfiler des sous-vêtements. Mon regard se pose sur mes bras, ceux-ci sont marqués de coups bleu, limite rouge et je hoquète à nouveau.
- Je ne peux pas. Paniqué-je.
- Je ne veux pas rester ici.
Dans ma panique, je perds le fil de ce que je fais, et tout ce qui me ramène à la réalité ; ce sont ses petits yeux noirs posés sur moi. Je dois être morte...
Oui, je suis morte et je rêve d'un de ses pays que je regardais à la télévision avec mes parents...
Vince
Je n'arrive pas à décrocher mon regard du sien ; j'ai déjà bien entendu vu des yeux bleus ; mais ceux de cette fille sont vraiment électrisants. Je finis par cligner des yeux, me rendant compte qu'elle semble se laisse aller en arrière, et en une seconde, mes bras l'attrapent par la taille et je la ramène vers le chemin en me trouvant du côté du vide. Ses cheveux s'emmêlent presque autour de mon visage, vu le mouvement vif que j'ai fait et une délicieuse odeur embaume mes narines pendant un instant. Je suis à deux doigts de fermer les yeux pour rechercher cette odeur enivrante, quand je me rends compte de la situation dans laquelle nous sommes.
- Oh pardon ! M'exclamé-je confus de l'avoir gardée contre moi et je me mords la lèvre, en remettant convenablement ma casquette, évitant de la regarder.
Au bout de quelques secondes, je remarque qu'elle n'a toujours pas réagi à ce qui vient de se passer, et je la regarde enfin. Ses grands yeux bleu électrisants sont portés sur moi, mais c'est les marques sur son visage qui attirent mon attention, et je fronce les sourcils.
- Vous êtes tombée ? Lui demandé-je perplexe.
La jeune fille ne me répond pas, et je penche un peu la tête pour voir si elle me voit. Son regard est bien porté sur moi, mais je n'ai pas l'impression qu'elle ait vraiment pris conscience de ma présence, ni de ce qui a failli se passer à l'instant.
- Mademoiselle ? La hélé-je en passant ma main devant son visage et son regard se porte derrière moi.
- Oh, un aigle.
Je suis tout aussi surpris de ce qu'elle vient de dire, que de l'intonation de sa voix. Je suis habitué aux voix féminines, vivant depuis toujours avec ma mère et ma sœur ; mais la pureté de sa voix est incroyable. Elle sourit à nouveau, le regard porté à côté de moi, et elle avance vers le bord à nouveau. Je me retourne en portant déjà ma main pour l'empêcher d'aller plus loin, quand elle s'arrête et porte sa main vers le ciel. Mon regard suit son mouvement, et je l'aperçois devant nous, faisant des cercles ; un magnifique aigle royal.
- Waouh ! M'exclamé-je émerveillé en venant me mettre à ses côtés, gardant une bonne distance quand même.
- Je n'en avais jamais vu en vrai. Fais-je en relevant la casquette de mon front pour mieux le voir.
Son geste furtif me surprend, et je suis étonné de ne pas avoir réagi à temps quand ma casquette disparait de ma tête pour se retrouver sur la sienne. Je la regarde, hébété, alors qu'elle sourit toujours et son visage se tourne à nouveau vers moi.
- Désolée, j'ai oublié d'attacher mes cheveux avant de partir de chez moi. M'explique-t-elle et j'acquiesce en lui faisant un sourire.
Nous restons un moment là sans échanger le moindre mot, tout en regardant l'aigle royal tourner dans le ciel, et je suis vraiment ravi d'avoir eu l'idée de venir ici. Je ne pensais pas en voir un dès le premier jour.
- Il s'apprête à attaquer sa proie.
- Hein ?!
- Oui, regardez. Me montre-t-elle en me montrant un autre aigle à quelques mètres de celui devant nous et je remarque qu'il plane tous les deux pour passer au même endroit.
- Cela doit être la femelle. Les aigles chassent le plus souvent en couple. M'explique-t-elle et je m'accroupis, tout comme elle pour regarder les aigles planer, attendant le moment où ils vont enfin attaquer leur proie.
- Vous avez l'air de vous y connaitre ? Lui demandé-je sans quitter les aigles des yeux.
- Je venais souvent avec mon père. Me répond-elle.
- Il était plus que fan de la nature.
- C'est vrai que le coin est parfait pour cela. Fais-je alors qu'elle pousse un cri de joie, et les aigles piquent tous les deux dans la vallée pour attraper leur diner.
Ce spectacle devant mes yeux, est magnifique, et je regrette du coup de ne pas l'avoir filmé pour la montrer à maman. Je suis certain que ce genre de choses lui aurait plu.
- C'était magnifique ! Lancé-je en revenant vers elle, et je frissonne en voyant qu'elle pleure.
Les larmes coulent sur les ecchymoses qu'elle porte sur le haut de ses joues, avant de s'écraser sur ses lèvres tuméfiées, et ouvertes. Je déglutis, me rendant compte que cette jeune fille a dû subir des choses plus qu'affreuses pour être dans cet état. Pourtant, elle affiche toujours ce sourire sur ses lèvres, malgré la peine et la souffrance qui émane des larmes qu'elle verse.
- Moi, ce que j'aime, c'est le fait qu'ils soient libres. Me dit-elle doucement, la voix cassée, cachant la douceur de celle-ci que j'ai ressenti tout à l'heure. La jeune fille se lève, et elle enlève ma casquette de ses longs cheveux noirs pour me la tendre.
- Je peux vous poser une question ? Lui demandé-je alors qu'elle me tend ma casquette, tout en me souriant.
- Puis-je vous demander de m'accompagner un peu dans ma promenade ?
Je me frapperais de lui poser une telle question, mais un sentiment omniprésent me donne l'impression que si je la laisse seule ; elle risque de s'envoler comme ses aigles...
