Chapitre 7
****Hannah Marta****
J’ouvre petit à petit les yeux et me redresse dans mon lit. Je me tiens la tête à cause de la forte migraine qui m’assaille. J’ai trop bu, c’est indéniable. Je regarde par la fenêtre. Il fait nuit. J’ai dormi pendant combien de temps, moi ? Un bruit me fait légèrement sursauter. Mais qui est là ? Je quitte mon lit et à pas feutrés me dirige vers le séjour. Si c’est un voleur, je ferais mieux d’appeler à toute vitesse la police. Je suis surprise lorsque je vois la table à manger agréablement bien garnie. Il y a des mets de toutes sortes. On croyait voir un diner de famille, d’autant plus que ça sent super bon. Un voleur n’aurait pas préparé tout ça. Il se serait juste contenté de dévaliser mon appartement. Mais je dois avouer que l’idée qu’un voleur puisse venir ici est un peu ridicule. Mon appartement n’a rien qui soit de grande valeur à première vue. Je cache mes bijoux et tout ce qui m’est précieux dans un petit trou que j’ai fait dans le sol sous mon lit. Donc si quelqu’un ose tenter un vol chez moi, il est sûr de repartir les mains vides à moins qu’il ait assez de cran pour me vider de mes meubles. Encore faudrait-il avoir des aptitudes d’invisibilité pour passer inaperçu dans la rue avec des meubles sous les bras. Mais revenons à nos moutons. Qui est-ce dans ce cas ? Esther ? La réponse me saute aux yeux lorsque Andrew s’avance en tablier avec d’autres plats dans les deux mains. Il les dépose sur la table et me lance un petit sourire.
-A ce que je vois vous êtes bien réveillée.
J’acquiesce et glisse mon regard sur son torse. Il a retiré sa chemise pour ne rester qu’en débardeur. Cette tenue me permet d’admirer de plus près sa forte stature. Sa carrure imposante me fascine autant que ses gros muscles. Ça c’est ce que j’appelle un vrai mec. Un corps de sportif abritant un beau minois. Je ne peux d’une autre part m’empêcher de le trouver très séduisant dans ce tablier. Un raclement de gorge me ramène brutalement à la réalité. Il me présente un bol.
-Qu’est-ce que c’est ? dis-je en me courbant pour y jeter un coup d’œil.
-Une tisane pour les gueules de bois.
Je souris. Il a fait une tisane pour ma migraine ? Il fait tout ça parce qu’il s’inquiète pour moi ? Je me rappelle soudainement de ce qu’il a dit quand je lui avais ouvert la porte après le départ de Rafael. Ça me fait mal de songer qu’il ne fait tout ça que parce que l’autre idiot le lui a demandé.
-Pose le sur la table.
Il remarque mon changement d’humeur fronce légèrement les sourcils. Je ne m’occupe plus de lui et me mets à table. Il s’attable à son tour.
-C’est toi qui as cuisiné tout ça ?
-Oui, répond-t-il.
-Mais le frigo était presque vide si je me rappelle bien.
-Je suis allé faire les courses juste après notre retour du bar. J’ai deviné que vous ne vous réveillerez pas de sitôt alors je vous ai préparé le diner.
Un homme qui fait à manger c’est plutôt rare.
-Tu n’étais pas obligé, ajouté-je en commençant à me servir. Rafael te paie pour me tenir compagnie, pas pour me faire à manger.
-Je ne l’ai pas fait pour de l’argent.
Je lève la tête de mon assiette et nos yeux s’arriment. Sa déclaration m’a un peu emballé.
-Pour Rafael alors, proposé-je alors que mon cœur prie pour que ce ne soit pas réellement le cas.
-Je ne l’ai pas fait pour lui non plus.
Je ne détecte aucun signe de moquerie, ni de plaisanterie dans sa voix. Il a l’air sincère, mais aussi déterminé. C’est comme s’il cherchait à me convaincre. Nous ne nous quittons pas des yeux, un moment je crois voir les siens dériver vers mes lèvres. Ma respiration s’accélère. Une chaleur inconnue irradie mon bas ventre. J’ai chaud tout d’un coup.
Ma main saisit frénétiquement le bol de tisane et je bois à petite goutte le contenu. A ma plus grande surprise, cette tisane m’apaise et elle éteint un tant soit peu le feu qui se préparait à s’élever à l’intérieur de moi. Bien que j’ai détourné les yeux de lui, je sens toujours son regard s’attarder sur moi. Mais pourquoi suis-je si gênée et pourquoi son regard me trouble à ce point ? Je ne me suis jamais sentie envahie par ces émotions auparavant. Aucun homme aussi beau soit-il n’a jamais eu le dessus sur moi. Mais depuis que je connais Andrew, c’est la débandade dans tout mon être.
-Vous vous sentez mieux ? me demande-t-il.
Si me je sens mieux ? Je suis nerveuse et j’ai le cœur qui bat anormalement depuis des minutes.
-Pourquoi me poses-tu cette question ?
-Eh bien, vous avez beaucoup pleuré dans le bar. Je me suis inquiété.
-Je me suis aussi fâchée contre toi, retorqué-je pour qu’il ne remarque pas l’effet que ces paroles ont sur moi. Je t’ai aussi mordue.
Un léger rire s’échappe de sa gorge et je me surprends pour la deuxième fois de la journée à admirer sa façon de rire. C’est drôlement chaleureux, sans oublier qu’il est encore plus beau comme ça. Il rit de bon cœur et cela finit par me contaminer aussi. Ah et bien tant pis. Je le rejoins dans son fou rire.
-Vous étiez surmenée par vos émotions. Un enterrement par ici, des verres d’alcool par là…
Il me trouve en plus des excuses. Ce mec est vraiment incroyable, me dis-je en commençant à déguster les plats. L’effet est immédiat. C’est si bon ! Andrew cuisine comme un chef. Je dirais que sa cuisine surpasse la mienne. Mais c’est qui ce mec ?
-Ça vous plait ?
Sa mine montre qu’il attend mon verdict. Non mais mon Dieu, c’est une véritable injustice. Tu donnes un physique de dieu grec à ce mec, mais en plus tu le sacres cordon bleu ?
-C’est un délice.
Il pousse un soupir de soulagement, ce qui m’amène à sourire. Il prend ça trop à cœur. Ou bien il voulait m’impressionner peut-être. En tout cas c’est réussi. Je me sens d’humeur joyeuse. C’est quelque chose que je n’avais pas ressentie depuis…toujours. Ça me fait mal de l’admettre, mais j’ai rarement été aussi heureuse, surtout en présence d’un homme. J’apprécie beaucoup cette ambiance. Ça fait longtemps que je n’avais pas diner en compagnie de quelqu’un. En général il n’y a que la solitude qui me tient compagnie. Esther vient me voir quand elle le peut, mais c’est pas pareil.
-Dis-moi Andrew, que fais-tu quand tu n’es pas le bras droit de Rafael ?
-Je coach des gens dans une salle de gym.
Je régurgite le jus d’orange que je viens d’avaler lorsque mon cerveau m’aide à imaginer Andrew, torse nue, transpirant de partout dans une salle de gym. Je tousse assez fort. Andrew se précipite pour me caresser le dos. Il croit que cela m’apaisera, mais c’est tout le contraire. Le contact de sa main dans mon dos provoque une raideur dans mes membres. La chaleur de la paume de sa main s’insinue petit à petit en moi. Je me relève aussitôt pour retrouver un semblant de sérénité.
-Ça va, m’écrié-je avec la voix enrouée. Ça va.
-Vous êtes sûre ?
Malgré mon état, j’ose encore penser qu’il est hyper sexy quand il s’inquiète. Mon téléphone sonne dans la maison. Je le retrouve dans mon sac. C’est Rafael qui m’appelle.
-Rafael ?
-Hannah, tu vas bien ?
-Oui, tout va bien. Ne t’en fais pas.
-Andrew est toujours là ?
Je jette un coup d’œil à Andrew qui s’est de nouveau assis. Il donne l’impression d’être concentré sur son assiette, mais je sens qu’il ne rate pas une miette de la conversation. Enfin, de ce que je dis.
-Oui, il est toujours là.
-Il fait déjà tard. Dis-lui qu’il peut rentrer.
Je n’ai pas trop envie qu’il parte, mais Rafael a raison sur un point. Il est très tard.
-D’accord.
-Dors bien. Je t’aime.
Le « je t’aime » me fait tiquer. Je me demande ce que je dois répondre.
-On se voit plus tard.
Et je raccroche en me disant avoir mal manœuvré. Que va-t-il penser maintenant ? Il se dira que je ne l’aime pas. Quand on dit « je t’aime » à quelqu’un on s’attend forcément à un « moi aussi je t’aime ». C’est dans l’ordre des choses. Mais moi qu’ai-je fait ? Je lui ai balancé froidement « On se voit plus tard » comme si on était de simples potes.
Je rejoins Andrew à table, mais je n’ose pas lui dire quoi que ce soit. Il me dévisage et perçoit mon embarras.
-Tout va bien ?
Non, rien ne va. Rafael veut que je te congédie car il trouve qu’il est tard. Pourtant moi j’aimerais que tu restes encore un peu. Et le pire dans tout ça, c’est que je viens d’ignorer sa déclaration d’amour. Non mais tu imagines ?
Je cligne des yeux face à cet échange virtuel que je viens d’avoir avec lui. Dans cette séquence, je lui avoue que j’aime sa compagnie et s’il est assez perspicace, il se rendra compte que j’aime bien plus que sa compagnie. Il est clair que je ne peux pas lui présenter les choses de cette manière.
-Oui, tout va bien, mais je suis un peu fatiguée. J’aimerais me reposer un peu.
Je fais mine de regarder l’heure sur la grande horloge murale et je m’écrie :
-Oh mon Dieu, il est tard ! T’as vu ?
Il lève aussi la tête pour regarder l’heure. La surprise est au rendez-vous.
-C’est vrai, répond-t-il en se levant. Je n’ai pas fait attention. Je vais rentrer.
Il retire le tablier et je lui tends sa chemise. Je le raccompagne jusqu’à la sortie.
-Bonne nuit Mlle Marta.
Et c’est à ce moment-là que ça me saute aux yeux. Pourquoi est-ce qu’il me vouvoie ? Je ressemble à une vielle ou quoi ?
-C’est Hannah.
Son sourire ravageur me répond à sa place. Ce mec c’est le dieu des sourires.
Je referme la porte et mes craintes me reviennent en face. J’ai ignoré la déclaration de Rafael. Il doit m’en vouloir. Dans tous les cas possibles, je suis dans une situation délicate. Il faut que je fasse quelque chose. Si ça continue ainsi, je risque de perdre Rafael. C’est quelque chose que je ne peux pas permettre. Je refuse un nouvel échec. Je vais en profiter pour mettre les choses au clair entre nous. Il ne peut pas continuer à négliger Hannah Marta.
******
Le vent frais souffle sur mon visage et je me sens d’aplomb pour ce que je m’apprête à faire. Le gardien m’ouvre la porte donnant sur la concession de la villa de Rafael. Je m’avance en contemplant les lieux. Tout est charmant ici, le jardin, la bâtisse, il ne manquerait plus qu’une piscine. Mais c’est assez somptueux. Rafael m’avait avoué qu’il avait acheté cette villa uniquement que pour ses vacances en France. Au moment venu, il retournera dans sa maison aux USA et j’espère qu’il m’y emmènera. Je suis sûre que sa maison aux Etats-Unis doit être encore plus grande et luxueuse.
Une jeune employée vient me recevoir. Elle m’informe que Rafael est déjà levé et qu’il est dans son bureau. Oui, oui, je me suis levée très tôt. J’étais impatiente de mettre mon plan à exécution. Elle m’invite à retirer mon grand châle rouge, mais je décline sa proposition. Je le garde pour le moment.
Lorsque je me retrouve devant la porte, j’inspire et arrange mon apparence. Je dois être parfaite. Je donne un coup sur la porte. Un « entrez » retentit à mes oreilles. J’ouvre la porte et me retrouve devant un Rafael en pleine concentration. Il a même porté des verres et a un tas de documents qui pataugent sur la table. Il me remarque. Un grand sourire teinté de surprise incurve ses lèvres. Il se lève et se rapproche de moi.
-Hannah ? Mais pourquoi…
Je ne le laisse pas finir sa phrase et je me débarrasse de mon grand châle qui tombe au sol. Rafael glisse son regard sur tout mon corps. Ses pupilles se dilatent et je peux voir du désir faire briller ses yeux. Il se passe la main sur la tête et je ne peux m’empêcher de trouver hilarant que saurait peut-être dû être des cheveux qu’il touche à la place d’une tête chauve. Ça manque de glamour. Il a l’air subjugué par ce qu’il a sous les yeux. Je savais que cet ensemble lingerie ultra-sexy sublimé par la porte-jarretière allait avoir raison de lui. Ces petits bijoux que j’ai acheté chez Aubade sont de pures merveilles. Je m’en suis toujours servie jusqu’à aujourd’hui. Rafael réduit la distance qu’il y a entre nous et pose une main sur ma poitrine enrobée dans le soutien-gorge. Sa main descend lentement sur mon ventre nu et le caresse avec avidité. Je me mords les lèvres pour ne pas que des gémissements m’échappent. Sa main explore mes cuisses, découvre ma hanche et ses caresses s’intensifient. Il tire sur le tissu fin de l’une des jarretières et s’empare sans plus attendre de mes lèvres. J’interromps le baiser et lui retire ses lunettes. Il me regarde, amusé, avant de les reprendre et de les déposer sur la table. Il reprend possession de mes lèvres et nous nous embrassons passionnément comme des amants fous. Il passe une main sur mes fesses et les pétrit avec force. Je le caresse sous sa chemise et sourit quand il pousse des grognements. Je suis pleinement satisfaite quand la preuve de son excitation se matérialise contre mon ventre. Il me réclame déjà ? Sa main se retrouve dans mon dos pour dégrafer mon soutien-gorge, mais je l’arrête aussitôt.
Il me regarde avec incompréhension. Il pensait peut-être que je venais me donner à lui, mais ce n’est pas le cas. Si je suis là, c’est pour lui rappeler quel genre de femme je suis. Je mets de la distance entre nous.
-Qu’est-ce qu’il y a ? questionne-t-il. J’ai fait quelque chose de mal ?
-Oh non, ne t’en fais pas. C’est moi le problème.
-Quoi ? Comment ça ?
-Oui, il se trouve que je viens de me rendre compte que j’avais des trucs urgents à faire. Il faut que j’y aille Rafael.
-Mais quel truc peut être plus important que moi ?
Comme je pouvais m’y attendre il est frustré. Je réfrène une envie de rire. Sa mine confite risque de me retirer cet air sérieux que je m’évertue désormais d’afficher. Ce n’est pourtant que partie remise.
-Ne fais pas cette tête, Rafael. Je sais que tu es occupé. Tu devrais être content que je m’en aille. Tu vas pouvoir retourner à ton travail.
-Oui mais…
La porte du bureau s’ouvre et Andrew fait son entrée dans la pièce. Je me dépêche de ramasser mon châle et de me couvrir avec. Le sourire qu’il arborait à son entrée s’est envolé et a laissé place à de la gêne.
-Désolé pour cette entrée, s’excuse-t-il en évitant soigneusement de me regarder. Je ne savais pas que Mlle Marta était là.
Rafael fait un geste de la main pour lui signifier que ce n’est pas grave.
-Laisse-nous encore un peu de temps, ajoute Rafael à son encontre. Nous terminerons dans quelques instants.
Andrew acquiesce et s’en va après m’avoir lancé un petit regard qui je dois l’avouer m’a glacé le sang. J’ai cru y voir de la déception.
-Mon amour, dit Rafael en me prenant dans ses bras, je t’aime.
Encore une fois je réfléchis à quoi répondre. Dois-je mentir et dire « moi aussi » ? Je n’ai jamais eu de difficulté à le dire dans mes précédentes relations même s’il était faux à chaque fois. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à le dire à Rafael dans ce cas ? Peut-être parce que maintenant tu connais une personne qui mérite vraiment de l’entendre, ose ma conscience me souffler. Voyons voir, cette personne ne serait-elle pas par hasard celui qui m’a préparé un diner la nuit dernière ? Merde mais à quoi je pense ? Rafael attend une réponse.
-Moi aussi je t’aime.
Son sourire s’agrandit et il m’embrasse. Tout mon corps est crispé. Je ne suis pas à l’aise car le regard d’Andrew m’a gelé le cœur. Il avait l’air si déçu.
Rafael niche sa tête dans le creux de mon cou.
-J’ai envie de toi Hannah.
Et moi j’ai envie de te repousser et de te dire de ne plus jamais me toucher. La seule chance que tu ais c’est d’être plein aux as. Je souffle un bon coup pour refouler une autre envie irrésistible de courir rejoindre Andrew. Je dois m’en tenir au plan. Il le faut. Je repousse Rafael d’une main.
-Je te l’ai déjà dit. Je suis très occupée moi aussi. Alors ça fait à la revoyure.
Je sors de son bureau en espérant ne pas voir celui que je voulais désormais éviter à tout prix. Je sais cependant que je n’ai pas de chance. La preuve, je croise Andrew dès que je longe le couloir. Il m’aperçoit, mais dirige aussitôt son regard ailleurs. Je me hâte de quitter les lieux. Je suis venue en femme digne et pleine de confiance, mais je repars honteuse. Le pire c’est que je commence à avoir des doutes.
