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Chapitre 5

Ce matin je suis déjà en sueur quand la porte s’ouvre. Torse nu, en plein effort, je termine une série de pompes. Mon souffle est régulier. Ma tête, elle, beaucoup moins calme que mon corps. Je n’ai pas besoin de lever les yeux pour savoir que c’est elle. Le plateau. Le pas rapide. L’intention claire de repartir aussitôt. Elara entre, dépose le plateau comme si le sol était en feu, et fait demi-tour. Pas si vite. Je me redresse et lui barre la route d’un pas. D’un geste sec, je verrouille la porte. Click. Elle lève les yeux vers moi, agacée, pas impressionnée.

- Encore ton petit jeu ?

- Non, dis-je calmement. Pas un jeu.

Je m’approche juste assez pour envahir son espace. Elle ne bouge pas. Elle me défie du regard. Toujours cette fierté absurde.

- Tu sais, dis-je d’un ton faussement léger, Julian n’est vraiment plus là aujourd’hui.

Elle hausse les épaules.

- Tu veux quoi, au juste ?

Je souris. Lentement.

- Te rendre la pareille.

Je fais un pas de plus. Elle ne recule toujours pas. Impressionnant. Ou suicidaire.

- Tu m’as mordu, hier, je continue.

- Tu l’avais mérité.

Je penche la tête.

- Peut-être que je pourrais te mordre en retour.

Elle éclate d’un rire bref.

- Tu es ridicule.

Je baisse la voix. Juste assez pour que ça accroche.

- Ou pire. Te torturer jusqu'à ce que tu t'excuse. Ici, personne n’entendrait rien. Personne n’interviendrait.

Je vois le moment précis où ça change. Ses épaules se crispent. Son regard vacille. Ah. Voilà. Je m’approche encore. Elle recule enfin. Un pas. Puis un autre.

- Noah…

- Trop tard pour négocier.

Elle recule trop vite. Son talon heurte le lit. Tout se passe en une seconde. Elle trébuche, se rattrape maladroitement… et le plateau bascule. Le café se renverse directement sur sa main.

- Aïe !

Elle crie. Pour de vrai, cette fois. Je me fige aussitôt. Je vois sa peau sombre rougir sous la chaleur, le liquide encore fumant dégouliner sur ses doigts. Elle serre la main contre elle, le visage tordu par la douleur.

- Merde… souffle-je.

Je n’avais pas prévu ça. Pas du tout. Mon jeu vient de franchir une limite. Elara ne me regarde plus avec défi…

mais avec une colère mêlée de douleur qui me frappe bien plus fort que n’importe quelle morsure. Je m’approche instinctivement.

- Attends, laisse-moi voir.

Elle recule aussitôt, protège sa main brûlée contre elle comme un trésor.

- Ne me touche pas.

Sa voix est sèche. Blessée. Sans appel. Je tends quand même la main, plus lentement cette fois.

- Tu dois passer ça sous l’eau. Tout de suite.

- J’ai dit non.

Elle se redresse, malgré la douleur. Fière jusqu’au bout. Elle me contourne sans même me regarder, déverrouille la porte d’un geste brusque et l’ouvre.

- Tu es malade, lâche-t-elle avant de partir.

La porte claque. Je reste là. Seul. Le silence me tombe dessus comme un poids. Je passe une main sur mon visage. Putain. Ce n’était pas censé aller aussi loin. C’était un jeu. Une provocation. Une revanche stupide. Je regarde le plateau renversé. Le café encore tiède. Les traces sur le sol. Preuve irréfutable que j’ai merdé. Je serre les dents. Je ne voulais pas lui faire mal. Pas comme ça. Et ce regret-là… Je n’aime pas du tout ce qu’il dit de moi.

Dans l'après midi quand mon père me fait appeler, je sais déjà pourquoi. Je traverse le couloir en me préparant mentalement au discours habituel. Le retard. Les résultats. Le diplôme qui n’arrive toujours pas. La comparaison silencieuse avec ce que je devrais être. Classique. J’entre dans son bureau. Et là… je m’arrête net. Elara est assise en face de lui. Droite. Calme en apparence. La main bandée posée sur ses genoux. Son regard croise le mien une fraction de seconde. Il est froid. Chargé. Clairement pas amical.

- Parfait. Noah, entre, dit mon père avec enthousiasme.

Je m’exécute, lentement, en essayant de comprendre ce que je viens de rater.

- Tu connais Margaret, bien sûr.

- Oui.

- Eh bien voici sa fille, Elara. Vous vous êtes sûrement déjà rencontrés.

Comme si je ne l’avais pas déjà remarquée.

- Une jeune femme brillante, poursuit-il avec fierté. Sérieuse, déterminée, diplômée avec d’excellents résultats. Nous sommes tous très fiers d’elle.

Je serre la mâchoire. Elara ne dit rien. Elle me regarde. Son silence est accusateur. Elle est encore en colère. Et franchement… je ne peux pas lui en vouloir.

- Elle vient de terminer ses études, continue mon père. Et devine quoi ?

Je soupire intérieurement.

- Elle a étudié exactement la même matière que toi.

Je sens le piège se refermer.

- C’est pourquoi, ajoute-t-il avec un sourire satisfait, j’ai décidé qu’Elara te donnerait des cours.

- Pardon ?

Je redresse la tête.

- Quoi ?

- Tu as besoin d’un cadre. D’un suivi. Et Elara est parfaitement qualifiée.

Je regarde mon père. Puis Elara. Elle croise les bras. Lentement. Son expression dit clairement : ce n’est pas mon idée.

- Père, dis-je en retenant ma patience, ce n’est vraiment pas nécessaire.

- Si. Ça l’est.

- Je peux très bien me débrouiller seul.

- Elara, qu'es-ce que tu en penses ?

Je ferme les yeux une seconde. Elara relève le menton.

- Si cela peut aider, dit-elle d’un ton sec, je ferai ce qu’on me demande.

Elle me regarde droit dans les yeux. Sans sourire. Sans pitié. Je comprends alors une chose très simple. Ce n’est pas une punition pour elle. C’est une punition pour moi. À cet instant précis, je me dis que mon année vient officiellement de commencer.

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