Chapitre 4
Deux semaines plus tard…
La journée touche à sa fin lorsque mon téléphone vibre dans ma poche. C’est ma mère. À peine ai-je décroché que sa voix résonne, vibrante d’impatience et de reproches.
— Tyla, pourquoi tu ne donnes plus de nouvelles ? Ça fait trois semaines, j’ai dû imaginer les pires scénarios ! Le pire c’est que Xaven Darcy n’a pas encore rejoint ses maudits ancêtres. Où est passé ton esprit de vengeance ?
Je laisse échapper un soupir en m’affalant dans mon canapé.
— Maman, j’ai eu le poste chez Xaven DY. Oui, je suis enfin en première ligne, mais… honnêtement, je ne sais pas combien de temps je vais supporter ce travail. Ce type est un sadique. Un vrai monstre, il prend un malin plaisir à torturer ceux qui l’entourent et plus particulièrement les femmes qui bossent directement avec lui.
Elle rit, presque amusée, comme si mes propos l’encourageaient.
— Un sadique ? Parfait, non ? Tu le détestes, alors va jusqu’au bout, Tyla ! Tu sais que tu as toutes les cartes en main pour…pour agir.
Elle marque une pause, puis reprend avec ce ton si méprisant qui la caractérise :
— Tu n’as qu’à empoisonner son café, ou son thé. Une solution simple, propre, et rapide. Pourquoi est-ce que tu n’y as pas encore pensé sérieusement ?
Je grimace, la mâchoire serrée.
— Crois-moi, maman, j’y ai pensé. Plusieurs fois, même. J’imagine souvent cette scène, où il s’effondre sans comprendre ce qui lui arrive, moi à ses côtés, feignant l’inquiétude… Ce serait si facile de me débarrasser de lui, maman, et pourtant, je… j’hésite encore.
— Tu hésites ?
Sa voix se fait plus dure.
— Tyla, tu es là-bas pour une raison ! Il t’a pris ton père, il a détruit notre famille, et toi, tu hésites ? Tu attends quoi exactement ? Que cet homme découvre qui tu es et te détruise toi aussi ?
Je serre le téléphone, le cœur serré. Je sais qu’elle a raison. Mais ce travail, cette proximité avec lui, me fait découvrir une part de cet homme qui est bien plus complexe que je ne l’aurais imaginé.
— Je sais, maman. Je sais que je dois le faire. Mais je dois être certaine. Je veux que son dernier instant soit marqué par une réelle prise de conscience, que ce soit moi qui mette un terme à tout ça. Pas par un simple poison, mais par quelque chose de plus profond, de plus personnel.
Ma mère soupire longuement.
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— Débrouille-toi pour en finir rapidement avec Xaven Darcy, Tyla. Fais-le vite avant que ce type ne remarque qu’un danger le guette.
— Non, c’est trop tôt, comprends-moi, dis-je d'une voix plus basse. Je veux… je veux qu’il sache qui je suis, maman. Qu’il sache que je suis la fille de l’homme qu’il a assassiné de sang-froid, et que je sois là pour voir la peur dans ses yeux avant de lui donner le coup fatal. Mais je te promets que s’il me traite encore de cette façon, je ne me retiendrai plus. J’oublierai ma fierté et lui verserai son poison, sans autre forme de procès.
Ma mère éclate soudain, son souffle se raccourcit, et elle me lance :
— Tyla, tu veux vraiment attendre ? Attendre quoi, qu’il t’humilie davantage, qu’il t’écrase ? Il ne mérite pas ta dignité, il ne mérite rien d’autre que la mort !
Elle se ravise soudain, prise d'un élan de contrôle, et sa voix se fait plus douce, presque contrite.
— Pardon, ma fille… peut-être que j’en demande trop, que je deviens dure avec toi. Excuse- moi, mais promets-moi de ne jamais oublier pourquoi tu es là-bas.
Je prends une profonde inspiration, la gorge serrée.
— Je te le promets, maman. Et… pardon pour cette hésitation. Je sais ce que je dois faire, mais j’ai besoin de me préparer, d’être prête.
Elle murmure un dernier mot d’encouragement, et je raccroche en soupirant. Je laisse mon téléphone tomber à côté de moi sur le canapé et me dirige vers la cuisine. Une bouteille de vodka est posée là, comme une invitation. Je remplis un verre, le bois en une gorgée. Puis un autre. Le liquide brûle, et je sens les tensions se dissiper, remplacées par cette torpeur que je cherche souvent en fin de journée.
Après quelques verres de trop, je jette un regard vide à l’horloge, me rappelant soudain que je dois rester lucide. Demain, je serai face à lui, et toute erreur pourrait me coûter cher. Un dernier verre et je me force à arrêter, titubant légèrement en me traînant vers le lit.
Le lendemain matin, la lumière du jour se faufile à travers les rideaux, m’arrachant un grognement. Ma tête est lourde, chaque pulsation martèle mon crâne. J’ai trop bu. Le temps presse, et je saute hors du lit, tentant de retrouver un semblant de dignité en me préparant à la hâte. Dans un élan de lucidité, je jette un regard sur l’heure qu’il fait et ma poitrine se serre.
— Merde, je vais être en retard… encore !
Dans le métro, je jette un coup d'œil à ma montre, priant intérieurement pour que Xaven ne me remarque pas. Traversant les portes de l’entreprise, je m’avance d’un pas rapide, évitant soigneusement les regards qui me suivent de près.
XAVEN DARCY
Depuis mon bureau, j’observe par la grande fenêtre les mouvements dans le hall de l’entreprise. Ce matin, deux de mes employées franchissent la porte bien après l’heure
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prévue. Les minutes de retard ne sont pas nombreuses, mais elles sont suffisantes pour que je les remarque. Sans attendre, j’appuie sur le bouton de l’interphone.
— Que celles qui ont eu assez de cran pour venir en retard passent dans mon bureau, immédiatement.
Quelques secondes plus tard, elles accourent toutes les deux, visiblement mal à l’aise. Elles s’arrêtent devant moi, les yeux baissés. La première prend la parole pour s’excuser.
— Monsieur Darcy, je suis vraiment désolée pour ce retard, je…
Je lève la main, l’interrompant d’un geste sec. Inutile de me faire perdre mon temps avec des explications.
— Inutile, dis-je, ma voix froide résonnant dans la pièce. Les raisons de votre retard sont évidentes. Vous arrivez en retard parce que, tout simplement, vous manquez d’éducation. Ce n’est ni plus ni moins que cela.
Je les vois se raidir sous l’impact de mes mots, mais aucune ne proteste. Elles acquiescent silencieusement, comme je m’y attendais.
— Considérez ceci comme votre premier et unique avertissement, dis-je en les fixant d’un regard perçant. Un nouveau retard, même d’une seconde, et c’est le renvoi immédiat. Est-ce clair ?
Elles acquiescent encore, l’une d’elles serrant nerveusement le dossier qu’elle tient entre les mains, et je me délecte de la tension palpable dans la pièce. Parfait. C’est exactement l’effet que je voulais.
— Maintenant, disparaissez de ma vue.
Elles tournent les talons sans ajouter un mot et quittent mon bureau. Une fois la porte refermée, un sourire satisfait se dessine sur mon visage.
Alors que je suis plongé dans la lecture de quelques dossiers, ma deuxième secrétaire frappe timidement à la porte en s’annonçant. Sans lever les yeux de mes papiers, je fais un signe d’approbation pour qu’elle entre. Elle tient une petite boîte de chocolat entre ses mains.
— Monsieur Darcy, dit-elle en s’approchant d’un pas hésitant, je voulais m’excuser pour mon retard de ce matin. Je pensais que peut-être… quelques douceurs vous aideraient à… enfin, à être moins en colère.
Je lève les yeux, la toisant. Du chocolat ? Vraiment ?
— Je n’aime pas les chocolats, dis-je froidement. Et vous pensez que je suis quoi, exactement ? Un enfant qu’on peut amadouer avec des bonbons ?
Elle devient blême, visiblement déstabilisée, lorsque Cherry, ma copine, fait soudainement irruption dans la pièce sans frapper. Cette dernière n’a toujours pas compris la notion de respect, et c’est loin de me plaire. Avant qu’elle ne puisse ouvrir la bouche, je lui lance un regard furieux.
— Cherry, hurle-je, combien de fois ai-je besoin de te dire de frapper avant d’entrer ?
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Elle se fige un instant, mais tente, sans grande conviction, de m’amadouer avec un sourire contrit. Ignorant sa présence, je fais signe à ma secrétaire de continuer, mais son regard glisse brièvement sur Cherry, visiblement mal à l’aise.
— Je… je pensais vraiment que vous apprécieriez les chocolats, murmure-t-elle en déposant la boîte devant moi. Désolée que ce ne soit pas le cas, Monsieur Darcy.
Cherry, piquée par je ne sais quelle mouche, intervient en s’emparant de la boîte d’un geste vif.
— Moi, je les adore, ces chocolats, dit-elle avec une voix plus tranchante qu’à l’accoutumée. Contrairement à lui !
Elle va s’installer sur le divan de cuir, ouvre la boîte et commence à déguster les chocolats avec une lenteur exagérée. Je roule des yeux et la laisse faire, n’ayant pas l’énergie de me lancer dans une scène ridicule. Un coup d'œil à ma secrétaire me révèle son mécontentement, une irritation mal dissimulée que j’observe avec amusement.
— Vous avez encore quelque chose à faire ici ? je lui demande d’un ton tranchant.
— Non, Monsieur. Je retourne à mon bureau, répond-elle avant de se hâter vers la porte.
Un quart d’heure s’écoule, et le calme est enfin revenu dans mon espace de travail. Soudain, un bruit étrange attire mon attention. Cherry, encore assise sur le divan, commence à se tordre de douleur, le visage pâle et le souffle coupé. Elle halète, une main crispée contre son ventre, et un filet de sang s’échappe de ses lèvres.
— Xaven… murmure-t-elle, avant de suffoquer, les yeux écarquillés d’angoisse.
Je reste impassible, mon esprit tournant à vive allure, pesant chaque détail de cette scène inattendue. Je garde mon calme malgré la panique grandissante autour de moi. Je demande à Claire d’appeler immédiatement une ambulance. Tandis qu'elle s'exécute, je m'empresse de contacter le prêtre parce que je sais à quel point Cherry compte pour lui. Cette situation est plus grave qu’elle n’en a l’air, car Cherry n'est pas seulement ma fiancée – elle est également en quelque sorte ma sœur de cœur et la fille biologique du prêtre qui m’a adoptée. C’est une vérité cachée depuis qu'il a pris ses vœux. Même Cherry ne sait pas que c’est son père.
L’ambulance arrive rapidement, et Cherry est transportée d’urgence à l’hôpital. Contrairement au prêtre qui s’affole à tout instant de ce qui arrive à sa fille, je reste impassible alors qu’ils l’emmènent, mais à l’intérieur, mes pensées s’emballent. Quelques heures plus tard, un médecin vient enfin nous voir et nous informe que Cherry s’en est sortie après une longue intervention chirurgicale. Le soulagement est de courte durée, car il me pose une question qui glace mon sang.
— Pouvez-vous me dire ce qu’elle a mangé dans les dernières heures ?
— Des chocolats, dis-je, retenant un froncement de sourcils. Elle a mangé des chocolats dans mon bureau.
Le médecin hoche la tête, visiblement inquiet.
— Qu’est-ce qu’elle a eu concrètement, docteur ? demande le prêtre.
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— Elle a été empoisonnée. La dose était suffisante pour causer de graves dégâts, mais elle a eu de la chance d’arriver à temps.
Mon regard se durcit tandis que le prêtre, à mes côtés, reste abasourdi. Je ne peux pas permettre qu’une telle chose passe sous silence. Me tournant vers l’un de mes gardes, je lui ordonne :
— Retourne à l’entreprise immédiatement. Apporte-moi cette boîte de chocolats ; les médecins doivent l’examiner.
Il acquiesce, quittant l’hôpital avec la rapidité d’un homme en mission. J’invite mon père à s'asseoir avec moi sur l’un des sièges de l'hôpital et je demande à mon second garde de corps de nous apporter du café.
— Tu ne penses tout de même pas que quelqu’un de l’entreprise ait voulu empoisonner Cherry ? me demande le prêtre avec une voix grave.
— Seul le résultat d’analyse effectué sur ces maudits chocolats nous le dira.
Il est perdu face à ma déclaration. Je ne sais pas non plus quoi penser. Mon second garde nous apporte les cafés comme prévu. J’en donne un au prêtre, mais je ne suis plus d’humeur à boire le mien.
Lorsque mon premier garde revient, son expression en dit long avant même qu'il n'ouvre la bouche.
— Monsieur, je n’ai trouvé aucune boîte de chocolats dans votre bureau, dit-il, l'air troublé. Elle a disparu.
Je me redresse, serrant les dents. Une pièce à conviction vient de bouger dans ce jeu dangereux, et cette disparition ne fait qu’augmenter mes soupçons.
— Mais qu’est-ce que tout cela signifie ? se demande le prêtre en nous regardant à tour de rôle, mes gardes et moi.
— Quoi qu’il se passe, vous devez savoir une chose, lui avoué-je en le fixant droit dans les yeux. Ce n’était pas Cherry qui était visée dans cette tentative d’empoisonnement, mais moi.
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