chapitre 5
Chapitre 5 – Le jeu du « et si »
Le lendemain, Léa est une menteuse.
Elle se réveille dans le lit de Pierre. Il dort encore, paisible, le bras passé autour de sa taille. Elle reste immobile, à regarder le plafond, à écouter le ronronnement régulier de sa respiration. Il y a vingt-quatre heures, elle trouvait cette routine rassurante. Ce matin, elle la trouve étouffante.
Elle se lève sans faire de bruit. Douche. Café. Habillage. Chaque geste est mécanique. Son corps est ailleurs. Son corps est resté dans cette maison isolée, sur ce canapé, contre la bouche d'Adam.
Son téléphone vibre.
« Réveillée ? »
Elle sourit malgré elle. Ses doigts tremblent en tapant la réponse.
« Je n'ai pas dormi. »
« Moi non plus. Je t'imagine. »
« Tu m'imagines comment ? »
« Nue. Les draps en désordre. Une main entre les cuisses. »
Léa sent son ventre se nouer. Elle est dans sa cuisine. La lumière du matin entre par la fenêtre. Pierre ronfle encore dans la chambre. Tout est normal. Sauf elle. Sauf ce feu qui couve sous sa peau.
« Tu es un pervers », écrit-elle.
« Ton pervers. »
Elle ne répond pas. Elle n'ose pas. Pas encore.
La journée au bureau est un supplice.
Adam est là, bien sûr. À huit mètres. Il la regarde par-dessus son écran. Elle fait semblant de travailler. Il fait semblant de la croire. Leurs regards se croisent, s'attardent, s'enflamment. Chaque seconde est une caresse interdite. Chaque sourire complice est une promesse.
À midi, elle se lève pour aller chercher un café. Il la suit. Dans la petite cuisine vide, il referme la porte derrière eux.
— Tu es folle, souffle Léa. Quelqu'un va nous voir.
— Je m'en fous.
— Adam…
— Je n'ai pas dormi, répète-t-il. J'ai pensé à toi toute la nuit. À ta bouche. À tes mains. À cette façon que tu as de fermer les yeux quand tu es sur le point de…
— Tais-toi.
— …jouir.
Il pose une main sur sa hanche. La pression est légère, presque rien. Pourtant, Léa sent ses jambes fondre.
— Ce soir, murmure-t-il. Huit heures. La maison. Tu viens ?
— Je ne peux pas. Pierre veut qu'on aille dîner chez ses parents.
Le visage d'Adam se ferme. Un éclair de douleur traverse ses yeux. Il retire sa main.
— Ah.
— Ce n'est pas un refus. C'est juste… je ne peux pas ce soir.
— Demain ?
— Il part en déplacement pour deux jours. Demain soir, il sera à Lyon.
— Alors demain.
Il hoche la tête. Il est contrarié, elle le voit. Mais il ne dit rien. Il ouvre la porte, sort le premier, retrouve son sourire professionnel.
Léa reste dans la cuisine, le dos contre le frigo, le souffle court.
Elle vient de mentir à Adam.
Pierre ne part pas en déplacement. Pierre sera à la maison demain. La vérité, c'est que Léa a peur. Peur d'aller trop loin. Peur de ne plus pouvoir revenir en arrière. Peur de ce qu'elle ressent trop fort, trop vite, trop dangereux.
Le soir, elle dîne chez les parents de Pierre.
La soirée est interminable. La mère de Pierre parle de la robe de mariée, des invitations, du menu. Léa hoche la tête, sourit, dit oui. Mais son esprit est ailleurs. Il est dans cette maison aux volets fermés, avec cet homme torse nu et ses bougies.
Son téléphone vibre sous la table.
« Je pense à toi. Ta nuque. Cette endroit précis que j'ai embrassé dans ton bureau. J'y pense avec ma bouche. »
Léa lit le message en cachette. Ses joues s'empourprent. La mère de Pierre lui demande si elle a de la fièvre.
— Un peu fatiguée, ment Léa.
« Arrête », répond-elle sous la table.
« Pourquoi ? Tu n'aimes pas ? »
« Si. C'est le problème. »
« Ce n'est pas un problème. C'est une réponse. »
Elle range son téléphone. N'ose plus le regarder.
Le repas se termine. Pierre conduit. Léa est silencieuse. Dans la voiture, il lui prend la main.
— Tu es sure que ça va ? Tu es bizarre depuis quelques jours.
— C'est le stress du mariage.
— On peut le reporter si tu veux.
— Non.
La réponse est trop rapide. Trop brutale. Pierre la regarde, étonné.
— Non, répète-t-elle plus doucement. Je veux t'épouser. C'est juste beaucoup d'organisation.
Pierre sourit. Il lui baise la main. Il est content. Il ne sait rien.
Ils rentrent. Léa se déshabille dans la salle de bain. Elle se regarde dans le miroir. Son corps est le même qu'hier. Pourtant, elle a l'impression d'être devenue quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui ment. Quelqu'un qui désire. Quelqu'un qui est prête à tout brûler pour une nuit de passion.
Elle rejoint Pierre au lit.
Il l'attire contre lui. Sa main glisse sur sa hanche.
— On fait l'amour ? demande-t-il d'une voix ensommeillée.
Léa ferme les yeux. Elle pense à Adam. À ses doigts. À sa bouche. À cette promesse silencieuse : tu vas jouir ce week-end.
— Oui, répond-elle.
Pierre se met au-dessus d'elle. Il l'embrasse. C'est un baiser gentil. Prévisible. Sans surprise. Léa écarte les jambes. Il entre en elle. Le mouvement est le même que d'habitude. Lent. Mécanique. Un peu triste.
Elle ferme les yeux.
Elle imagine Adam.
Elle imagine ses mains. Plus grandes, plus fermes, plus impatientes. Elle imagine sa bouche. Plus chaude, plus avide, plus partout. Elle imagine sa voix. Cette voix grave qui lui ordonne de le regarder quand elle jouit.
— Tu es serrée, ce soir, murmure Pierre, surpris.
Léa ne répond pas. Elle mord sa lèvre. Elle creuse ses ongles dans son dos. Elle fait semblant. Mais pour la première fois, ce n'est pas pour lui faire plaisir. C'est pour elle. C'est parce qu'en fermant les yeux, en imaginant Adam, son corps répond.
— Léa… tu vas…
— Tais-toi.
Pierre la regarde, étonné par cette brusquerie. Mais il n'insiste pas. Il accélère. Léa imagine Adam plus profond, plus fort, plus sauvage. Son bassin se soulève. Un gémissement lui échappe.
Elle jouit.
Vraiment.
Pour la première fois de sa vie avec Pierre.
Mais ce n'est pas lui qu'elle voit en ouvrant les yeux.
C'est le fantôme d'Adam.
Pierre s'effondre sur elle, satisfait, essoufflé.
— C'était… différent, dit-il.
— Oui.
Elle se tourne sur le côté. Son téléphone vibre sur la table de nuit.
« J'aimerais être la dernière personne à te faire jouir. »
Léa lit le message. Elle regarde Pierre qui s'endort déjà, rassuré, heureux, ignorant. Elle se lève. Va dans la salle de bain. S'assied sur le bord de la baignoire.
Ses doigts tremblent.
« Tu es la première à m'avoir fait jouir sans me toucher », écrit-elle à Adam.
La réponse arrive en trois secondes.
« J'aimerais être là. Maintenant. Pour te sentir trembler. Pour goûter ta peau. Pour t'entendre dire mon nom quand tu ne peux plus rien contrôler. »
« Demain », répond Léa.
« Demain. Et si… »
« Et si quoi ? »
« Et si tu venais ce soir ? Il dort. Tu peux sortir sans faire de bruit. »
Son cœur s'arrête. Elle regarde l'heure. 23h42. Pierre ronfle. Elle pourrait. Elle le pourrait vraiment.
« Tu es sérieux ? »
« Je n'ai jamais été aussi sérieux de ma vie. Je t'attends. »
Léa se regarde dans le miroir. La femme qu'elle voit a les yeux brillants, les joues roses, les lèvres encore gonflées par le baiser d'un autre. Cette femme est sur le point de tout faire basculer.
Elle ouvre la porte de la salle de bain.
Regarde Pierre endormi.
Regarde son alliance sur la table de nuit.
Elle n'en a pas.
Pas encore.
Léa attrape son manteau, ses clés, ses chaussures. Elle marche sur la pointe des pieds. La porte d'entendre grince à peine.
Dehors, la nuit est fraîche. Sa voiture est garée trois rues plus loin. Elle court. Ses pieds nus dans les ballerines. Son cœur qui tambourine.
Elle monte en voiture. Moteur. Route. La nuit est noire. Les phares éclairent le ruban de bitume. Elle roule trop vite. Elle s'en fout.
Son téléphone vibre.
« Je t'entends arriver. »
Elle sourit.
« Tu ne peux pas m'entendre. »
« Si. Je sens ton moteur. Je sens ton cœur. Je sens ton désir. »
Léa gare la voiture devant la maison. Les volets sont fermés. Mais de la lumière filtre, chaude, accueillante, interdite.
Elle frappe.
La porte s'ouvre.
Adam est là. Il est beau. Tellement beau qu'elle en a mal.
— Tu es venue, dit-il.
— J'ai joui avec lui en pensant à toi.
Le silence. Épais. Brûlant.
— Je sais, répond Adam. Je t'ai sentie.
Il tend la main.
Elle la prend.
La porte se referme sur eux.
Et le jeu du « et si » devient enfin ce qu'il a toujours été : une promesse sur le point d'être tenue.
