chapitre 6
Chapitre 6 – Danger familier
La porte se referme.
Léa est là. Dans cette maison aux volets clos. Avec lui. Sans promesse. Sans excuse. Sans retour possible.
Adam la regarde. Il n'a pas bougé depuis qu'elle a franchi le seuil. Ses yeux parcourent son corps le manteau léger, les ballerines, cette robe d'été qu'elle a enfilée à la hâte, sans réfléchir. Ses cheveux sont en désordre. Ses joues sont roses. Elle a couru. Pour lui.
— Tu trembles, dit-il doucement.
— J'ai froid.
— Tu mens.
Il s'avance. Prend son manteau. Le retire de ses épaules. Ses doigts effleurent sa clavicule. Elle frissonne. Pas de froid.
— Tu as peur, murmure-t-il.
— Oui.
— De moi ?
— De moi.
Il hoche la tête. Comprend. Recule d'un pas pour lui laisser de l'espace. La pièce est comme la veille bougies, canapé, cette intimité fragile qu'ils ont construite à force de silences et de regards.
— Assieds-toi, propose-t-il. Je te fais un thé.
— Je ne veux pas de thé.
— Qu'est-ce que tu veux, Léa ?
Elle ouvre la bouche. La referme. Les mots ne viennent pas. Comment dire qu'elle ne sait pas ? Qu'elle est là sans savoir pourquoi, sans savoir comment, sans savoir jusqu'où elle est prête à aller ?
— Je veux oublier, finit-elle par souffler.
— Oublier quoi ?
— Pierre. Le mensonge. Cette sensation d'être une mauvaise personne.
Adam pose ses mains sur ses épaules. La pression est ferme. Solide. Il la guide vers le canapé, l'assoit, s'accroupit devant elle. Ses yeux sont à la hauteur des siens.
— Tu n'es pas une mauvaise personne, dit-il.
— Je trompe mon fiancé. Deux fois. Bientôt trois.
— Tu cherches quelque chose qu'il ne te donne pas. Ce n'est pas pareil.
— C'est pareil pour lui.
Il se tait. Elle a raison. Rien ne pourra effacer ça. Rien ne pourra justifier ça. Pas même le désir. Pas même l'amour. Pas même cette vérité brutale qu'elle commence à entrevoir : elle n'aurait jamais dû dire oui à Pierre.
— Je vais l'épouser dans trois mois, reprend-elle. Ma robe est commandée. La salle est réservée. Mes parents ont invité cent cinquante personnes.
— Alors arrête-toi là, dit Adam. Ce soir. Là. Maintenant. Sors de cette maison, retourne dans ton lit, et fais comme si je n'existais pas. Je disparaîtrai. Je démissionnerai. Tu ne me verras plus jamais.
— Tu le ferais ?
— Pour toi, oui.
Sa sincérité la déchire. Elle pose une main sur sa joue. La barbe naissante, la peau chaude, ce battement de pouls sous ses doigts.
— Je ne veux pas que tu disparaisses, chuchote-t-elle.
— Alors qu'est-ce qu'on fait ?
La question flotte entre eux. Lourde. Insoluble. Il n'y a pas de bonne réponse. Il n'y a que des choix. Et chaque choix aura des conséquences.
Léa ferme les yeux.
— Embrasse-moi, dit-elle.
— Léa…
— Embrasse-moi comme si c'était la dernière fois.
Il hésite. Une seconde. Deux secondes. Puis ses lèvres rencontrent les siennes.
Le baiser est différent de la veille. Moins de retenue. Plus d'urgence. Il goûte le désespoir, la peur, l'envie de tout brûler. Sa main glisse dans sa nuque, l'autre sur sa taille, l'attire contre lui. Elle bascule en arrière, l'entraîne avec elle.
Ils s'allongent sur le canapé.
Il est au-dessus d'elle. Le poids de son corps est une promesse. Elle sent son érection contre sa cuisse, dure, brûlante. Son cœur tambourine. Sa respiration s'accélère.
— Adam…
— Je sais.
Il descend sa bouche le long de son cou. Lèche cette endroit précis celui qu'il a embrassé dans le bureau, celui qu'elle caresse en secret quand elle pense à lui. Léa gémit. Ses doigts s'enfoncent dans ses cheveux.
— Je te veux, murmure-t-elle.
— Pas encore.
— S'il te plaît.
— Tu ne me demanderas pas deux fois.
Il délace sa robe. Lentement. Un nœud après l'autre. Le tissu glisse sur ses épaules, dévoile sa poitrine, ses seins nus. Pas de soutien-gorge. Elle l'a enlevé avant de venir. Pour lui. Parce qu'elle savait.
— Putain, souffle Adam en les regardant.
Il se baisse. Sa bouche entoure un téton. La chaleur, l'humidité, la pression de sa langue Léa cambre le dos. Un cri lui échappe, étranglé, honteux, délicieux.
— Il ne te faisait pas ça ? demande-t-il contre sa peau.
— Non…
— Jamais ?
— Jamais.
Il lèche l'autre sein. Ses dents mordillent doucement. La douleur est exquise. Ses mains à elle agrippent ses épaules, ses omoplates, cette chair ferme qu'elle découvre par petits gestes avides.
Sa main à lui descend le long de son ventre, glisse sous sa robe, trouve l'élastique de sa culotte. Un doigt passe dessous. Effleure la toison, la fente humide, cette chaleur qui pulse.
— Tu es déjà trempée, dit-il avec cette voix grave qui la fait fondre.
— C'est ta faute.
— Oui.
Il insère un doigt. Puis deux. Le mouvement est lent, profond, délibéré. Léa remue les hanches pour l'accueillir plus loin. Elle veut tout. Tout de suite. Tout de lui.
— Je veux te sentir, dit-elle.
— Tu me sens.
— Je veux te sentir en moi.
Adam s'arrête. La regarde. Ses yeux sont sombres, presque noirs. Une veine pulse à sa tempe. Son désir est si visible, si brut, qu'elle en a le vertige.
— Tu es sûre ? demande-t-il.
— Je n'ai jamais été aussi sûre de ma vie.
Il se redresse. Défait sa ceinture. Son jean glisse le long de ses hanches. Son sexe apparaît, dur, imposant, les veines apparentes. Léa avale sa salive. Elle n'a jamais vu un homme comme ça. Pierre n'est pas petit, mais Adam Adam est ailleurs.
— Ça va te faire mal, prévient-il.
— Je m'en fous.
— Moi, non.
Il attrape un préservatif sur la table basse préparé, anticipé, comme toujours. L'enfile en un geste rapide. Se replace au-dessus d'elle. La pointe de son sexe effleure son entrée.
— Regarde-moi, ordonne-t-il doucement.
Elle ouvre les yeux.
Il s'enfonce.
La sensation est une déflagration. La largeur, la longueur, cette façon qu'il a de remplir chaque centimètre d'elle. Léa crie un cri qu'elle n'a jamais poussé, venu du ventre, de l'âme, des profondeurs d'elle-même.
— Ça va ? souffle-t-il sans bouger.
— Bouge.
Il bouge.
D'abord lentement. Des va-et-vient profonds, mesurés, presque respectueux. Puis plus vite. Plus fort. Ses hanches claquent contre les siennes. Le canapé grince. Les bougies vacillent. Le monde extérieur n'existe plus.
— Tu es si serrée, dit-il entre deux respirations.
— Tu es si grand…
— Tu aimes ?
— J'adore.
Il l'embrasse. Sa langue danse avec la sienne. Leurs souffles se mélangent. Leurs corps ne font plus qu'un. Léa sent la vague monter cette pression au bas du ventre, cette urgence, cette promesse d'explosion.
— Je vais…
— Attends.
— Je ne peux pas.
— Attends-moi.
Il ralentit. Presque s'arrête. La torture est exquise. Elle mord sa lèvre pour ne pas supplier. Il se retire presque, puis plonge à nouveau, plus profond, plus fort, plus exactement là où elle en a besoin.
— Maintenant, dit-il.
Les vagues déferlent.
Léa explose. Son corps se crispe, se relâche, se crispe encore. Ses ongles labourent son dos. Sa bouche crie son nom Adam, Adam, Adam comme une prière, comme un blasphème, comme une vérité qu'elle ne pourra plus jamais taire.
Il jouit en la voyant jouir. Son visage se tend. Un grognement rauque lui échappe. Il s'enfonce une dernière fois, profond, définitif, puis s'effondre sur elle, essoufflé, vaincu, heureux.
Le silence revient.
Les bougies crépitent.
Léa caresse ses cheveux en boucle. Il pose sa tête sur sa poitrine. Leur respiration s'apaise. Leurs cœurs ralentissent.
— Tu vas rester ? demande-t-il tout bas.
— Je ne peux pas. Il va se réveiller.
— Une heure. Dix minutes. Cinq minutes. Juste le temps de te sentir encore contre moi.
Elle l'embrasse sur le sommet du crâne. Il sent le sel, la sueur, la vie.
— Cinq minutes, promet-elle.
Mais elle sait qu'elle ment.
Cinq minutes ne suffiront jamais.
Rien ne suffira jamais.
Adam se redresse, défait le préservatif, le jette. Il l'attire contre lui, remonte la couverture sur leurs corps nus.
— Et si je ne te laissais pas partir ? murmure-t-il.
— Tu ne peux pas me garder prisonnière.
— Pas physiquement, non.
Léa ferme les yeux. Elle sait ce qu'il veut dire. Il ne parle pas de murs, de chaînes, de serrures. Il parle de cette chose entre eux cet aimant, ce vertige, cette dépendance douce qui la lie à lui plus sûrement que toutes les promesses.
— Il faut que j'y aille, dit-elle.
— Je sais.
Elle se lève. Récupère sa culotte, sa robe, ses ballerines. Elle se rhabille en silence. Il la regarde. Ses yeux sont tristes. Pas accusateurs. Tristes.
— À demain ? demande-t-elle.
— À demain.
Elle sort. La porte se referme. La nuit est toujours noire. La voiture est toujours là. Elle monte, met le contact, respire un grand coup.
Son téléphone vibre.
« Je t'aime déjà. C'est terrifiant. »
Léa lit le message. Relit. Trois fois.
Elle ne répond pas.
Elle n'a pas besoin de répondre.
Elle le sait aussi.
