chapitre 4
Chapitre 4 – Nuit sans promesse
L'adresse qu'Adam lui a envoyée est en dehors de la ville.
Une maison isolée, presque abandonnée, au bout d'un chemin de terre que la pluie du matin a transformé en boue. Léa gare sa voiture derrière la sienne, coupe le moteur, et reste quelques secondes à regarder la façade. Les volets sont fermés. Aucune lumière. On dirait une maison fantôme.
C'est là qu'elle va tromper son fiancé pour la deuxième fois.
Elle descend. La nuit est fraîche. Sa robe d'été, celle qu'elle a choisie exprès courte, rouge, décolletée, ne la protège pas du vent. Ses mamelons durcissent. Elle a froid. Ou elle a peur. Les deux, sans doute.
La porte s'ouvre avant qu'elle ait frappé.
Adam est là, en jean, torse nu, les pieds nus sur le carrelage froid. Il tient une bougie à la main. La flamme dansante éclaire les cicatrices de son torse elle n'avait pas vu, l'autre fois, il faisait trop sombre dans le bureau, les muscles, la toison brune qui descend sous sa ceinture.
— Tu es venue, dit-il simplement.
— Tu doutais ?
— J'espérais. Ce n'est pas pareil.
Il s'efface pour la laisser entrer. L'intérieur est spartiate un canapé, une table basse, un lit défait dans la pièce d'à côté mais des bougies partout créent une atmosphère chaude, presque irréelle. Ça sent le bois, la cire fondue, et quelque chose de plus intime, son odeur à lui.
— C'est chez toi ? demande-t-elle.
— C'est un endroit où personne ne nous trouvera. C'est tout ce qui compte ce soir.
Il pose sa bougie sur la table. Se tourne vers elle. La regarde. Vraiment. Des pieds à la tête, comme s'il mémorisait chaque détail.
— Cette robe, dit-il d'une voix étranglée.
— Quoi, cette robe ?
— Tu l'as mise pour moi.
— Je l'ai mise pour moi.
— Menteuse.
Il sourit. Elle sourit aussi. La tension se dissout un instant, remplacée par une complicité fragile, inattendue.
— Je t'ai apporté quelque chose, dit Léa en fouillant dans son sac.
Elle en sort une bouteille de vin un bon, un Bourgogne qu'elle gardait pour une occasion spéciale et la pose sur la table.
Adam regarde la bouteille, puis elle, puis la bouteille à nouveau.
— Tu as pris la fuite ? demande-t-il doucement.
— Non. J'ai juste… je ne voulais pas arriver les mains vides.
— Tu pourrais arriver les mains liées dans le dos que je te trouverais parfaite.
Il dit ça comme une évidence, sans drama, sans emphase. Léa sent son cœur se serrer. Pourquoi est-il si simple et si compliqué à la fois ?
Elle s'assied sur le canapé. Il ouvre le vin. Les gestes sont précis, presque rituels. Il remplit deux verres. Lui offre le sien. Leurs doigts se touchent. Une étincelle. Électrique.
— À quoi on boit ? demande-t-elle.
— À l'honnêteté.
— C'est dangereux.
— Je sais.
Ils trinquent. Le vin est doux, fruité, un peu amer sur la fin. Comme eux, pense Léa. Doux au début, amer à la fin. Si tant est qu'il y ait une fin.
— Raconte-moi toi, dit-il en s'asseyant par terre, adossé au canapé, sa tête près de sa hanche. Pas la version que tu donnes aux dîners mondains. La vraie.
— Pourquoi tu veux savoir ?
— Parce que je veux t'aimer pour qui tu es, pas pour qui tu fais croire que tu es.
Le mot « aimer » résonne dans la pièce comme une fausse note. Trop tôt. Trop fort. Pourtant, il ne se rétracte pas. Il la regarde avec cette intensité calme qui la désarme.
Alors Léa parle.
Elle parle de son enfance une mère absente, un père exigeant, l'impression constante de ne jamais être à la hauteur. Elle parle de ses études les nuits blanches, la pression, ce moment où elle a craqué en troisième année, les larmes dans les toilettes de la fac. Elle parle de Pierre la rencontre, la sécurité, l'engourdissement progressif de tout ce qui faisait d'elle une femme vivante.
— Il ne me touche plus, avoue-t-elle à voix basse. Pas vraiment. On fait l'amour une fois par mois, toujours pareil, dans le noir, sans parler. Parfois, je me demande s'il me voit encore.
Adam ne dit rien. Il pose sa main sur sa cheville. Juste posée. Pas de caresse. Une présence.
— Et toi ? demande-t-elle pour changer de sujet. Raconte.
— Je suis un homme qui a trompé, qui a été trompé, qui a cru à l'amour et qui n'y croit plus. Jusqu'à la semaine dernière.
— Qu'est-ce qui s'est passé la semaine dernière ?
— J'ai vu une femme dans une soirée de gala. Une femme avec une robe noire et un regard affamé. Et j'ai su que j'allais détruire sa vie ou qu'elle allait détruire la mienne. Peut-être les deux.
Le silence s'installe. Pas pesant. Intime. Comme une respiration partagée.
— Tu as peur ? demande-t-il.
— Oui.
— De quoi ?
— De me réveiller demain et de regretter. De ne pas te regretter assez. De regretter trop. De faire du mal à Pierre. De faire du mal à moi-même.
— C'est beaucoup de peurs pour une seule nuit.
— C'est une nuit importante.
Il se lève. S'assoit à côté d'elle sur le canapé. Leurs cuisses se touchent. La chaleur est immédiate, dévastatrice.
— On ne va pas faire l'amour ce soir, dit-il.
Léa cligne des yeux, incrédule.
— Quoi ?
— Pas tout de suite. Pas comme ça. Pas avant que tu sois sûre.
— Je suis sûre.
— Tu crois l'être. Ce n'est pas pareil.
Il prend son visage entre ses mains. Ses pouces caressent ses pommettes. Ses yeux verts plongent dans les siens avec une douceur qui fait mal.
— Ce soir, je veux juste te connaître. Vraiment. Sans pression. Sans promesse. Je veux savoir ce qui te fait rire, ce qui te fait pleurer, où tu aimes qu'on t'embrasse, où tu n'aimes pas qu'on te touche.
— Et après ?
— Après, si tu veux toujours, on se retrouvera demain. Et on fera les choses bien. Pas dans un bureau, pas cachées, pas pressées.
Léa sent ses yeux picoter. Personne ne lui a jamais proposé ça. Pierre ne lui a jamais demandé ce qu'elle aimait. Personne ne s'est assis à côté d'elle en lui disant : je veux te connaître avant de te posséder.
Elle pose sa tête sur son épaule. Il l'enlace. Juste comme ça. Un bras autour de son dos, l'autre main dans ses cheveux. Elle ferme les yeux. Elle écoute son cœur battre. Lent. Régulier. Solide.
— Je n'ai pas couché avec beaucoup d'hommes, murmure-t-elle contre sa peau.
— Je m'en fous.
— Pierre était le troisième.
— Je m'en fous, Léa.
— Je n'ai jamais joui avec lui.
La phrase sort toute seule, comme un aveu qu'elle n'avait jamais formulé. Adam se fige. Sa main s'arrête dans ses cheveux.
— Jamais ? répète-t-il à voix basse.
— Jamais. Je fais semblant. Depuis quatre ans.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne savais pas que ça pouvait être différent.
Il la serre plus fort. Sa respiration s'accélère. Elle sent la colère monter en lui pas contre elle, contre Pierre, contre ce gâchis silencieux.
— Tu vas jouir ce week-end, dit-il d'une voix grave.
— C'est une promesse ?
— C'est une certitude.
Elle relève la tête. Le regarde. La lueur des bougies dans ses yeux, la mâchoire serrée, cette façon qu'il a de la regarder comme si elle était à la fois la chose la plus fragile et la plus puissante du monde.
— Embrasse-moi, dit-elle.
— Pas ce soir.
— Adam, s'il te plaît.
— Si je t'embrasse, je ne pourrai plus m'arrêter. Et je t'ai promis qu'on irait doucement.
— Je te décharge de ta promesse.
Il hésite. Une seconde. Deux secondes. Puis son visage bascule, ses lèvres frôlent les siennes, et le monde explose.
Le baiser est doux d'abord. Presque timide. Ses lèvres à lui sont chaudes, pleines, expertes. Il goûte le vin, la nuit, la promesse de tout ce qui va venir. Léa ouvre la bouche. Sa langue rencontre la sienne. Un frisson lui traverse le corps de la nuque aux talons.
La douceur se transforme. Plus de pression. Plus de dents. Il l'embrasse comme on respire après une apnée profondément, désespérément, sans retenue. Sa main glisse dans sa nuque, l'autre sur sa taille, l'attire contre lui.
Elle sent son érection contre sa cuisse. Dure. Brûlante. Implacable.
— Tu vois, murmure-t-il contre sa bouche. Je te l'avais dit.
— Je sais.
Elle recule à regret. Leurs fronts se touchent. Ils respirent fort, vite, comme deux athlètes après une course.
— Va-t'en, dit Adam.
— Quoi ?
— Va-t'en maintenant. Pendant que j'en ai encore la force. Sinon, je vais te faire l'amour ici, sur ce canapé, mal, trop vite, et tu mérites mieux que ça. Tu mérites d'être aimée comme tu ne l'as jamais été.
Léa veut protester. Mais elle sait qu'il a raison. Ses mains tremblent. Son corps la supplie de rester. Mais son cœur son cœur sait que cette patience, cette retenue, c'est peut-être la preuve la plus précieuse qu'il tient vraiment à elle.
Elle se lève. Récupère son sac. Ses jambes flageolent.
— Demain ? demande-t-elle d'une voix qui n'est plus qu'un souffle.
— Demain, répond-il sans se lever. Ici. À la même heure. Et je te promets que la nuit sera longue.
Elle sort sans se retourner.
La porte se ferme.
Dehors, la lune est pleine. Léa s'adosse à sa voiture et pleure. Pas de tristesse. Pas de regret. Des larmes de libération, de soulagement, de peur aussi.
Elle vient de passer la nuit la plus sensuelle de sa vie.
Sans faire l'amour.
Demain, tout va changer.
Elle le sait.
Elle l'espère.
Elle en meurt d'envie.
