chapitre 3
Chapitre 3 – La ligne rouge
Léa a passé les trois jours suivants à éviter Adam.
Pas facile quand il est assis à huit mètres de son bureau. Pas facile quand il la regarde chaque fois qu'elle traverse l'open space. Pas facile quand son corps se souvient de ses doigts en elle, de sa bouche contre sa nuque, de cette façon qu'il a eu de la faire jouir contre le mur comme si elle lui appartenait déjà.
Elle l'évite.
Elle rate les réunions où il est présent. Elle mange à des horaires décalés. Elle arrive après lui et part avant lui. Elle fait comme s'il n'existait pas, comme si le chapitre 2 n'avait jamais eu lieu.
Mais le soir, dans le lit qu'elle partage avec Pierre, elle ne pense qu'à Adam.
Pierre qui dort à côté d'elle, paisible, confiant. Pierre qui ne sait pas que sa fiancée passe ses nuits à revivre en boucle la caresse d'un inconnu sous son pantalon de tailleur. La culpabilité la ronge. Elle devient irritable. Distante. Pierre lui demande si tout va bien. Elle ment. Elle ment tellement qu'elle a mal au ventre.
— Tu es sûre que ça va ? insiste-t-il un soir en posant sa main sur son ventre.
Elle sursaute.
— Je suis fatiguée, c'est tout.
Pierre n'insiste pas. Pierre est gentil. Pierre est un futur mari parfait qui ne mérite pas ça.
Mais le désir n'a pas de morale.
Le quatrième jour, Adam la rattrape.
Il est 19h passées. Tout le monde est parti. Léa range ses dossiers en vitesse, son sac sur l'épaule, prête à fuir. Mais Adam est debout devant la sortie, les bras croisés, le visage fermé.
— On parle, dit-il. Maintenant.
— Je n'ai rien à te dire.
— Tu mens.
— C'est mon droit.
Il s'avance. Elle recule. Son dos rencontre la cloison vitrée de son bureau. Piégée. Encore. Toujours.
— Tu m'évites depuis quatre jours, Léa. Quatre jours. Tu changes de trottoir quand tu me vois arriver. Tu as déjeuné dans les toilettes hier pour ne pas croiser mon regard. Tu crois que je ne vois pas ?
— Et alors ? souffle-t-elle. Je suis fiancée. Tu le sais. Ce qui s'est passé… cette chose dans mon bureau…
— Cette chose ?
— Cette erreur. Elle ne se reproduira pas.
Adam rit. Un rire bref, amer, sans joie.
— Une erreur. C'est comme ça que tu appelles le moment où j'ai senti ton corps se crisper autour de mes doigts ? Où tu as failli hurler de plaisir à 7h45 du matin ? Où tu m'as regardé comme si j'étais le seul homme sur terre ?
Chaque mot est une caresse cruelle. Léa ferme les yeux. Elle ne veut pas se souvenir. Mais son corps, lui, se souvient parfaitement. Un frisson lui parcourt l'échine.
— Pourquoi tu me fais ça ? murmure-t-elle. Pourquoi tu ne me laisses pas tranquille ?
— Parce que tu ne veux pas que je te laisse tranquille.
— Tu ne me connais pas.
— Je te connais assez pour savoir que tu es malheureuse.
La phrase la gifle. Ses yeux s'ouvrent. Elle le fixe, incrédule, outrée, vulnérable.
— Je ne suis pas malheureuse.
— Tu souris comme une femme qui a tout pour être heureuse. Ce n'est pas pareil.
Il marque une pause. Un silence lourd, épais, chargé de tout ce qu'ils n'osent pas dire.
— Pierre est un bon parti, reprend Adam plus doucement. Je l'ai googlé. Famille respectable, situation confortable, un avenir tout tracé. Il t'offre la sécurité, la stabilité, le regard des autres qui disent « comme elle a bien fait ».
— C'est quoi le problème ?
— Le problème, Léa, c'est que tu ne m'as pas regardé comme on regarde une femme comblée. Tu m'as regardé comme quelqu'un qui meurt de faim.
Sa voix se brise sur les derniers mots. Léa sent ses yeux picoter. Non. Elle ne va pas pleurer. Pas devant lui. Pas ici.
— Tu es odieux, répète-t-elle comme un mantra.
— Je suis honnête. Je te l'avais dit. C'est pire.
Il fait un pas de plus. Il est à quelques centimètres. Elle sent la chaleur de son corps, le parfum boisé de sa peau, cette présence magnétique qui désactive tous ses systèmes de défense.
— Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? chuchote-t-elle. Que je quitte Pierre pour toi ? Après trois jours ? Après une branlette contre un mur ?
— Non.
La réponse est si brutale qu'elle en reste figée.
— Non ? répète-t-elle, incrédule.
— Je ne veux pas que tu quittes Pierre pour moi. Je veux que tu quittes Pierre parce que tu n'es pas heureuse. Parce que tu mérites plus qu'un homme qui te demande comment va ta journée sans jamais te regarder dans les yeux. Parce que tu mérites quelqu'un qui te dévore du regard quand tu entres dans une pièce.
Léa avale sa salive. Sa gorge est serrée. Ses mains tremblent.
— Et toi ? Tu serais cet homme ?
— Je ne sais pas. Mais j'aimerais essayer.
La franchise est désarmante. Elle s'y attendait à tout sauf à ça. Pas de promesses. Pas de déclaration enflammée. Juste une vulnérabilité nue, exposée, presque fragile.
Elle lève la main. Ses doigts effleurent sa joue. Il a une barbe naissante de fin de journée, rugueuse sous sa paume. Il ferme les yeux à son contact. Un frisson visible le traverse.
— Pourquoi toi ? demande-t-elle tout bas. Pourquoi tu es arrivé dans ma vie maintenant ? Pourquoi pas dans cinq ans, quand j'aurai oublié ce que c'est que d'avoir envie ?
— Parce que le désir ne choisit pas son moment.
Il prend sa main, l'embrasse dans la paume. Le geste est doux, presque sacré. Contraste total avec la bestialité de leur première rencontre.
— Je ne te demanderai pas de tromper Pierre à nouveau, dit-il contre sa peau. Ce matin dans ton bureau, j'ai franchi une ligne. Je n'aurais pas dû.
— Tu regrettes ?
— Je regrette que tu aies eu honte après. Je ne regrette pas une seconde de ce moment. Ton visage quand tu as joui… c'est gravé en moi. Pour toujours.
Léa sent son ventre se nouer. Ses genoux faiblissent. Le désir monte en elle, aussi brutal qu'irrépressible, mêlé à une tendresse inattendue qui la désarme plus que tous les regards brûlants.
— Adam…
— Je ne te toucherai pas ce soir. Je te le promets. Mais je veux que tu saches une chose.
— Laquelle ?
Il pose son front contre le sien. Leurs souffles se mélangent. Leurs lèvres frôlent presque.
— Je suis amoureux de toi. Pas du concept de toi. Pas de l'idée d'une femme à conquérir. De toi. De ta façon de mordre ta lèvre quand tu réfléchis. De ta façon de ricaner quand tu es gênée. De cette lumière dans tes yeux quand tu parles de ce qui te passionne vraiment.
— Tu me connais à peine.
— Je te connais assez pour savoir que je veux passer des heures à apprendre le reste.
Une larme glisse sur la joue de Léa. Il l'essuie du bout des doigts. Le geste est si tendre qu'elle a envie de hurler.
— Qu'est-ce qu'on fait ? souffle-t-elle.
— Rien, ce soir. Tu rentres chez Pierre. Tu réfléchis. Tu écoutes ton corps. Tu écoutes ton cœur. Et demain… demain, tu me dis si tu veux qu'on efface tout ou si tu veux qu'on aille jusqu'au bout.
— Jusqu'au bout de quoi ?
Il recule. Un pas. Deux pas. Son sourire est triste. Beau. Brisé.
— Jusqu'au bout de cette chose qui nous dépasse.
Il tourne les talons. Il sort. La porte claque doucement derrière lui.
Léa reste là, adossée à cette cloison vitrée, les mains moites, le cœur en miettes. Elle regarde sa main. Celle qui a touché sa joue. Celle qui porte encore l'anneau de fiançailles.
L'anneau de Pierre.
Soudain, la bague est trop lourde. Trop serrée. Trop définitive.
Elle l'enlève. La pose sur son bureau. La contemple quelques secondes.
Puis elle prend son téléphone.
Message à Adam : « Je n'ai pas besoin de réfléchir jusqu'à demain. Je sais déjà. »
Trois secondes plus tard, la réponse.
« Moi aussi. Rendez-vous demain soir. Je t'enverrai l'adresse. Ne viens pas si tu n'es pas prête à tout. »
Léa lit la phrase trois fois.
Prête à tout.
Elle a peur.
Elle a envie.
Et pour la première fois depuis des années, elle ne sait pas quelle est la bonne réponse.
Mais ce soir, en rentrant chez Pierre, elle ne remet pas sa bague.
Elle la garde dans sa poche, serrée dans son poing.
Comme un secret.
Comme une promesse.
Comme la première fissure dans un monde qui allait s'effondrer.
