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CHAPITRE 5 — La femme inutile

Un bruit, quelque part. Une cuillère qui tombe sur un plateau. Un verre qui se brise peut-être. Éléonore n'aurait su le dire. Le monde s'effaçait autour d'elle, ne laissant plus que ce visage dur, ces yeux impitoyables, cette bouche qui crachait du venin.

— Armand, s'éleva une voix d'homme. Calme-toi.

C'était Raphaël. Son ami le plus proche. Il s'était approché et posait une main sur l'épaule d'Armand. Mais Armand se dégagea d'un coup sec.

— Je n'ai pas besoin qu'on me calme. J'ai besoin qu'elle comprenne, une bonne fois pour toutes, qu'elle ne doit pas me harceler avec ses états d'âme.

Éléonore baissa la tête. Les larmes coulaient maintenant. Elle ne pouvait plus les retenir. Elles glissaient sur ses joues, chaudes et salées, et elle ne faisait rien pour les essuyer. Les convives s'écartaient lentement, comme on s'écarte d'une blessure trop visible.

— Tu vois, ajouta Armand en ricanant. Elle pleure. Toujours des larmes. C'est la seule chose qu'elle sache faire.

Un murmure parcourut l'assemblée. Des rires étouffés, des regards gênés. Quelqu'un toussa. Éléonore ne voyait plus rien. Elle faisait face, figée, offerte à la honte, incapable de bouger.

— Maintenant, va dans ta chambre, reprit Armand d'un ton froid. Et ne redescends pas. Tu as assez gâché la soirée.

Elle leva enfin les yeux. Le visage d'Armand était redevenu calme, presque serein. Le calme du prédateur qui a mordu et qui se retire, satisfait. Il tourna le dos et reprit sa conversation comme si elle n'avait jamais existé.

Éléonore resta quelques secondes encore, perdue, au milieu des regards détournés. Puis elle tourna les talons et traversa le salon en direction de l'escalier. Ses jambes tremblaient. Sa vision était trouble. Elle monta les marches en s'accrochant à la rampe, le brouhaha de la soirée reprenant derrière elle, comme un fleuve qui se referme sur une pierre jetée.

Arrivée dans la chambre, elle s'effondra sur le lit. Le grand lit froid, aux draps de satin sombres. Elle enfouit son visage dans l'oreiller pour étouffer ses sanglots. Les mots d'Armand résonnaient encore, lancinants, comme une lame qu'on tourne dans la plaie.

Une femme inutile.

La seule chose qu'elle sache faire, c'est pleurer.

Va dans ta chambre. Tu as assez gâché la soirée.

Elle pleura longtemps. Elle pleura jusqu'à ce que le salon se vide, jusqu'à ce que les violons se taisent, jusqu'à ce que la maison retombe dans le silence des ruines. Puis elle se redressa, les yeux rouges, le souffle court. Elle posa une main sur son ventre.

L'enfant.

L'enfant qu'elle n'avait pas pu annoncer. L'enfant qui grandissait dans son ventre, minuscule et fragile, et qui porterait le nom d'un homme qui la méprisait.

Elle se leva et se dirigea vers la salle de bain. Elle ouvrit l'armoire à pharmacie d'une main tremblante. Des boîtes de médicaments, des flacons, des tubes. Elle chercha le test de grossesse qu'elle avait acheté en cachette, trois jours plus tôt. Elle l'avait caché derrière les serviettes propres. Elle le prit, referma la porte, et s'assit sur le rebord de la baignoire.

Le test était encore dans son emballage. Elle ne l'avait pas fait. Elle attendait le bon moment. Le bon moment n'existait plus. Il n'y avait plus que cette nuit glaciale, et ce ventre qui portait peut-être une vie.

Elle déchira l'emballage. Suivit les instructions avec des gestes mécaniques. Attendit.

Trois minutes. Une éternité.

Quand les deux lignes apparurent, elle ne sut pas si elle devait rire ou mourir.

Elle était enceinte.

Elle portait l'enfant d'Armand.

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