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CHAPITRE 4 — La femme inutile

Elle ouvrit la bouche. Les mots se bousculaient dans sa gorge. Elle voulait dire : « Je suis enceinte. Nous allons avoir un enfant. » Des mots simples, purs, porteurs de renouveau. Mais les yeux d'Armand la glaçaient. Elle voyait bien qu'il n'était pas dans une bonne disposition. Pourquoi n'était-il jamais dans une bonne disposition avec elle ?

— C'est important, souffla-t-elle.

Armand échangea un regard avec l'homme à sa droite, un banquier ventru au sourire goguenard. Puis il revint à elle, et ce fut comme si un couperet tombait.

— Écoute, Éléonore, dit-il d'une voix forte, assez forte pour que tous les convives les plus proches l'entendent. Tu vois que je suis en pleine conversation. Ce n'est pas le moment de venir me déranger avec tes futilités.

Elle pâlit. Des murmures s'élevèrent autour d'eux. Quelqu'un gloussa nerveusement. Une femme élégante détourna la tête, embarrasée.

— Ce n'est pas une futilité, répondit-elle en serrant ses mains l'une contre l'autre pour empêcher ses doigts de trembler.

Armand poussa un soupir exagéré. Il posa son verre sur le plateau d'un serveur qui passait, puis croisa les bras sur sa poitrine. Il la regarda comme on regarde un enfant qui a fait une bêtise en public. Avec une patience feinte, chargée de mépris.

— Très bien. Vas-y, dis-nous, lança-t-il en écartant les bras. Dis-nous donc cette chose si urgente qui mérite d'interrompre une discussion entre adultes.

Le silence gagna un cercle plus large. Des têtes se tournèrent. Éléonore sentit son cœur s'emballer. L'air lui manqua. Elle voulait fuir, disparaître, s'évaporer dans les boiseries dorées. Mais ses pieds restaient cloués au sol.

— Armand, je… je préférerais te parler en privé.

— Oh, mais tu as voulu parler devant tout le monde, alors parle, dit-il en souriant de ce sourire-là. Ce sourire qui ne souriait pas.

Elle avala sa salive. Ses joues brûlaient. Des larmes montaient, brûlantes, menaçaient de couler. Elle les retint de toutes ses forces. Elle ne devait pas pleurer. Pas ici. Pas devant lui.

— Je… je ne me sens pas très bien, murmura-t-elle en baissant les yeux.

Armand éclata d'un rire bref, froid, qui claqua dans le silence.

— Voilà. C'est ça, ta grande urgence ? Tu ne te sens pas très bien ? demanda-t-il en secouant la tête. Franchement, Éléonore, si tu crois que tes petites angoisses intéressent qui que ce soit ici, tu te trompes lourdement.

Il fit un pas vers elle. Puis il leva la main et désigna d'un geste vague l'assemblée autour d'eux.

— Tu vois ces gens ? Ce sont des gens qui comptent. Des gens qui construisent, qui créent, qui gagnent de l'argent. Et toi, qu'est-ce que tu fais ? Tu es là, au milieu, avec ton verre d'eau et tes malaises imaginaires, incapable de tenir une conversation intelligente, incapable de comprendre que ta présence ici n'a aucune importance.

Chaque mot frappait comme une gifle. Éléonore vacilla. Les visages autour d'elle se brouillèrent. Les lustres devinrent des étoiles floues. Elle entendait son propre sang battre à ses tempes.

— Armand, je t'en prie, souffla-t-elle.

— Non, continue-t-il, plus fort encore. Puisque tu veux tant me parler, dis-moi : qu'est-ce que tu apportes à ma vie, concrètement ? Rien. Tu n'es qu'une femme inutile qui vit à mes crochets, et qui n'est même pas capable de tenir un rôle de maîtresse de maison sans me faire honte.

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