CHAPITRE 3 — La femme inutile
Six mois avant le divorce.
Le champagne coulait à flots dans les salons de la demeure des Villeroy. Cent vingt invités, triés sur le volet, peuplaient les pièces en une chorégraphie mondaine parfaitement huilée. Les robes de haute couture frôlaient les parquets de chêne massif, les bijoux captaient la lumière des lustres en cristal, et les rires sonnaient faux, comme toujours, dans ce genre de soirée où chacun jouait sa partition de réussite et de puissance.
Éléonore se tenait près de la table des desserts, un verre d'eau à la main. Elle ne buvait pas d'alcool ce soir-là. Une nausée légère l'avait tenaillée tout l'après-midi, et elle avait préféré rester sobre. Sa robe bordeaux, pourtant élégante, lui serrait un peu la taille. Elle se sentait fatiguée, mais pas seulement de la soirée. Une fatigue qui venait de plus loin, de ce vide lent qui s'installait dans sa poitrine depuis des mois.
Armand se tenait à l'autre bout du salon, entouré d'un groupe d'hommes en costumes sombres. Il riait de ce rire sonore qu'il réservait aux soirées importantes, quand il fallait montrer qu'il était l'homme le plus puissant de la pièce. Sa main libre tenait un verre de whisky, l'autre s'agitait en des gestes amples pour ponctuer ses paroles. Il était brillant, magnétique, intouchable. Et il était son mari.
Elle le regarda un instant, cherchant dans ce visage un reflet de l'homme qu'elle avait aimé. Mais il ne la voyait pas. Il ne la voyait plus depuis longtemps. Ce soir-là, pourtant, elle avait quelque chose à lui dire. Quelque chose qui aurait dû changer les choses, adoucir ses traits, éclairer son regard. Elle avait attendu ce moment avec une angoisse mêlée d'espoir. Elle voulait le lui annoncer après la soirée, dans l'intimité de leur chambre, loin de ces regards qui jugeaient tout, tout le temps.
Elle posa son verre et s'avança doucement vers le groupe d'hommes. Certains la saluèrent d'un signe de tête poli. D'autres l'ignorèrent avec cette facilité qu'ont les puissants pour effacer ce qui ne leur sert à rien.
— Armand, dit-elle en arrivant près de lui. Je peux te parler une minute ?
Elle avait parlé à voix basse, avec toute la délicatesse dont elle était capable. Elle ne voulait pas l'importuner. Juste un moment. Un petit moment pour lui murmurer la nouvelle qui allait tout changer.
Armand se tourna vers elle. Son sourire disparut. Ses yeux, noirs et froids, la toisèrent de haut en bas comme s'il la découvrait soudainement, et qu'elle n'avait pas sa place dans ce décor qu'il avait bâti pour impressionner ses pairs.
— Maintenant ? demanda-t-il d'un ton sec.
— Juste une minute, insista-t-elle.
Les hommes autour d'eux s'étaient tus. La musique de fond, un quatuor à cordes jouant du Mozart, couvrait à peine le silence soudain. Éléonore sentit les regards peser sur elle. Des regards curieux, amusés, parfois gênés. Elle aurait dû reculer, remettre à plus tard, battre en retraite avec un sourire lisse. Mais elle avait trop attendu. L'espoir la poussait en avant, cette folie douce qui lui faisait croire qu'un enfant pourrait réparer ce qui était brisé.
— Quoi ? lâcha Armand en haussant un sourcil.
