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4

Chapitre 4 – Alex

J’arrive dans ma chambre plus éreinté que jamais. Les effets de l’alcool et de la fatigue se font sentir. J’ai une faim de loup tout en ayant envie de vomir en même temps. Sensation désagréable. Comme il fallait s’y attendre, je régurgite tout ce que j’ai pu avaler la veille et qui n’a pas été digéré et me mets directement sous la douche. Le jet d’eau frais, voire glacé me fait un bien fou. J’offre mon visage à l’eau, le dos adossé à la paroi de la salle de bains. Je reste dans cette position pendant de longues minutes, avant de me savonner. Je commence par la tête, ensuite le tronc et les jambes. L’odeur exotique du gel douche embaume toute la pièce, et mon corps disparait sous un nuage de mousse. Je me frictionne encore longtemps puis me rince. Après avoir porté mon peignoir, je m’examine dans le miroir. Je commence à vieillir – j’aurai bientôt 35 ans – mais je garde toujours mon charme. Toujours beau gosse. Franchement, j’ai tout pour plaire. Quoi de plus qu’un jeune homme mignon et riche ? Les filles d’Abidjan aiment ce genre de gars là. Et il faut dire que j’ai du succès auprès d’elle.

L’espace d’une seconde, une image passe furtivement devant mes yeux. Papa. Tout le monde est unanime sur le fait que je lui ressemble beaucoup. Nous avons la même taille, les mêmes yeux gris, la même bouche en cœur, et la même fossette qui creuse notre menton. La seule différence est que lui est blanc, et moi, métis. Je me rappelle qu’à l’époque, on nous appelait « Les jumeaux », mais ça c’était avant. Aujourd’hui, nos relations sont quasiment inexistantes, et pour cause …

Je cesse de m’admirer dans le miroir et sors de la salle de bains. J’ai eu raison de la prendre cette douche, car je me sens déjà beaucoup mieux. Je porte un caleçon américain, un jogging et un tee-shirt tout les deux noirs et sors de la chambre. Il faut que je trouve un truc à graille, sinon je vais tomber en syncope. D’habitude, lorsque je reviens d’une soirée aussi arrosée, je prends le temps de descendre à la boulangerie du coin, « Des gâteaux et du pain » pour m’offrir un petit déjeuner de roi avant de rentrer. Moussa n’étant pas cuisinier, je mange la plupart du temps dehors ou chez maman ; aussi toutes mes tentatives pour apprendre à cuisiner se sont-elles soldées par un échec. Mais je demeure un spécialiste des pâtes à la carbonara, héritage de mon ancienne vie d’étudiant.

Je descends les escaliers au pas de course en direction de la cuisine. J’ouvre le frigo, et prends du jambon, du beurre, et le referme. Moussa a eu la décence d’esprit d’acheter du pain ce matin. Je m’installe sur le bar et entreprends de faire un sandwich. Alors que mes dents arrachent la première bouchée, je sens une présence derrière moi. Je ne me retourne pas, et continue de manger. Je termine la première moitié de la baguette de pain, et attaque la seconde. Elle est toujours derrière moi, je le sais car une odeur fruitée a saturé l’atmosphère. Elle s’est lavée avec quoi comme ça ? Cela sent trop fort et ça me dérange. Mais je ne dis rien. Je continue de manger.

Quelques minutes après, lorsque je termine, je me lève et commence à débarrasser. Elle s’approche alors et fait mine de m’aider.

-Non, laisse, je vais m’en charger.

-Non, je peux aider. Je vais faire la vaisselle.

-Il y a un lave-vaisselle pour ça.

-Un quoi ?

-Une machine qui lave les assiettes toute seule.

-Oh !

Je me retiens pour ne pas rire. Me voilà professeur de civilisation d’une petite villageoise. Décidément la vie peut nous surprendre parfois.

Elle porte une petite robe légère jaune, qui lui plaque un peu le ventre, de telle sorte que je peux voir son nombril pointer sous le tissu. Elle a toujours le même chignon, et la douche lui a permis d’enlever toutes les impuretés qu’elle avait jusqu’alors sur elle. Son visage étant plus visible et dégagé, je me demande quel âge elle a, car elle m’a l’air d’être très jeune. Pourtant, je n’ose pas lui poser la question et me contente de passer un chiffon sur la table où j’ai mangé.

Elle me regarde faire, et je me sens un peu agacé. Voilà pourquoi je ne veux pas que quelqu’un vienne chez moi, car soit cette personne va bousculer mon quotidien, soit elle sera dans mes pâtes toute la journée, je n’aime pas ça. J’aime ma solitude, celle-là qui m’enveloppe depuis quelques années maintenant …

************************ Rose ***********************

-Vous devriez manger quelque chose, surtout avec ça … dit-il en désignant mon ventre.

Donc « ça » représente mon bébé ? Cet homme là est plus repoussant que je ne le croyais. Comment est-ce possible d’être aussi froid, distant et sans émotions ? J’ai du mal à le comprendre, car même si Kassoum était violent, c’était possible de savoir au moins ce à quoi il pensait. Mais lui … Je me demande si ça lui arrive de sourire, pire, de rire. Cela doit arriver genre une fois tous les six. Je ne me rends pas compte que je ris ouvertement à cette plaisanterie, car c’est sa voix qui me fait sortir de mes pensées :

-Pourquoi riez-vous ?

-Euh … Pour rien.

-Donc vous êtes folle alors ?

Mon sourire disparait automatiquement. Pff.

-Que voulez-vous manger ?

Je mangerais n’importe quoi à cet instant précis, car j’ai tellement faim ! Cela fait plus de vingt-quatre heures que je n’ai rien avalé si ce n’est les broutilles que l’on sert à l’hôpital. Je tuerai à cet instant pour du foutou avec de la sauce graine, ou du placali avec la sauce gombo dont je raffole, ou même de l’igname si possible. Mais je crains que cet homme n’ait pas tout cela ici. Cette cuisine blanche ne doit pas servir à la préparation de ce genre de plats. Je me contente de répondre :

-Tout ce qu’il y a.

-Il y a du riz, du poulet, du poisson … des légumes, des pommes de terre, de la viande de bœuf et des steacks. Alors ?

Les « steacks » c’est quoi ? Mieux je ne m’aventure pas sur ce chemin inconnu. J’opte pour le riz, le poulet et les légumes. Je vais me concocter une petite sauce tomate avec le poulet.

Il fait sortir tous les ingrédients et je le vois se laver les mains, et porter un tablier.

-Vous faites quoi ? Je lui demande.

-Bah je vais cuisiner.

-Non, merci, je vais le faire moi-même.

Il parait frustré mais ne dit. Il enlève juste son tablier, le pose sur une chaise et sort en grommelant quelque chose d’incompréhensible. Cet homme-là.

Sans grand peine je retrouve tous les ustensiles nécessaires à la préparation de mon plat. Je découpe les tomates, les oignons, l’ail, le persil et les carottes en petits dés égaux. Je lave la viande avant de la faire revenir dans de l’huile bien chaude. Ensuite, j’ajoute mes légumes que je fais également revenir dans l’huile. Une belle odeur se dégage déjà de la casserole. J’ajoute du poivre, un peu de sel et laisse mijoter le tout. Pendant ce temps, je commence à préparer le riz. Je me rappelle encore de la voix de ma mère qui me disait qu’une femme qui ne sait pas cuisiner le riz n’est pas digne d’être appelée comme tel. J’aoute de l’eau à ma sauce et diminue le feu. C’est partie pour une bonne demi-heure de cuisson. Le riz aussi est sur le feu. Je lave rapidement à la main les ustensiles dont je n’ai plus besoin et sors de la cuisine.

Pas de trace de Monsieur Alexandre. Je me dirige silencieusement vers la sortie, et me retrouve en plein air. Un soleil éblouissant m’accueille, et je souris.

Donc comme ça je suis à Abidjan ? Qui l’aurait cru ? Pas moi en tout cas, encore moins Kassoum ! Même si depuis longtemps j’avais commencé à économiser pour pouvoir fuir un jour, j’étais loin de me douter que mes pas allaient me conduire ici, et surtout, dans cette demeure imposante. Je descends les trois marches qui séparent la terrasse de la cour et emprunte un petit sentier fait de gravier, bordé d’une haie de fleurs multicolores. L’herbe est verte, courte, propre. Rien ne dépasse. Je marche lentement, et contourne la grosse bâtisse blanche et noire, pour tomber sur une piscine. Je n’en ai jamais vu de si près. Wow, quel magnifique paysage. L’eau est d’un bleu éclatant, et les reflets du soleil créent de petits scintillements. Aurais-je un jour l’occasion d’y plonger ? Je ne crois pas, et d’ailleurs, je ne pense pas que Monsieur Alexandre me laissera faire. Si c’est pour m’attirer ses foudres, autant m’abstenir ! Pourtant, l’eau de cette piscine m’attire.

Vaguement, une image de moi et mes frères au marigot au village me traverse l’esprit. Mes yeux s’embuent de larmes, au point où je ne sais plus où je mets les pieds. J’avance à l’aveuglette pendant quelques secondes et sans trop savoir comment, je bascule de tout mon poids sur le côté et me retrouve la tête la première dans le liquide bleu. Un froid glacial s’empare de chaque nerfs de mon corps, l’eau entre dans chaque orifice de mon corps. Je veux crier, mais j’ai la bouche pleine d’eau. Je me débats, comme je peux, et dans tout ce tumulte, je sens mon bébé qui s’affole dans sa petite prison dorée. Mon Dieu je vais mourir.

A bout de force, je lâche prise et me laisse simplement couler. L’eau rentre dans mes poumons car déjà je sens une violente brûlure au niveau de la poitrine. Je ferme les yeux, et alors que je me dis que c’est fini pour moi, deux bras vigoureux me saisissent et me sortent de l’eau. J’inspire une grande bouffée d’air frais, prise de panique.

Mon regard croise celui de mon sauveur, qui me regarde avec une telle inquiétude que j'en ai des frissons. C’est lui.

Monsieur Alexandre.

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With love,

Esther.

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