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03

Chapitre 3 – Alex

-Vous vous appelez comment ?

-Alexandre.

-D’accord.

-Vous êtes marié ?

Je serre la mâchoire.

-Non.

-Vous avez des enfants ?

C’est un interrogatoire ? Si c’est le cas, j’ai moi aussi beaucoup de questions à lui poser. Comme par exemple, qui lui a fait autant de mal physiquement, et aussi où se trouve le père de l’enfant qu’elle porte. Je ne la regarde pas, mais je peux sentir son regard posé sur moi. Dans quoi est-ce que je me suis embarqué avec cette inconnue ? Qui me dit que ce n’est pas une voleuse qui va en finir avec ma fortune, une fois chez moi ? Et si c’est une sorcière qui veut m’envoûter et ainsi m’obliger à l’aimer ? Tant de scénarii qui me passent par la tête les uns aussi farfelus que les autres. Elle ne ressemble pas à cela. Bien au contraire.

Elle est mince, très mince, ce qui donne encore plus de proéminence à son gros ventre rond. Son teint est noir, et les traits de son visage très fin. Ses yeux en amande cachent des pupilles marron. Elle porte une lourde chevelure naturelle d’un noir foncé. Elle aurait pu être jolie si elle prenait soin de son corps … Mais bon, cela ne me regarde pas. Je me concentre sur la conduite, et, au bout de quelques minutes, nous arrivons enfin chez moi. Le portail s’ouvre en une fraction de seconde et j’entre et me gare dans le parking.

-Bonjour Monsieur Princeton !

-Bonjour Moussa.

Moussa, c’est l’homme a tout faire de la maison. C’est un homme d’une quarantaine d’années qui travaille pour moi depuis mon retour à Abidjan. Il fait un peu partie de ma famille, et je l’apprécie beaucoup.

Il parait surpris lorsqu’il voit Rose sortir de la voiture, mais ne dis rien. Il retourne à son poste, et moi je me tourne vers la jeune femme enceinte. Il faut dire qu’elle ne me regarde pas. Elle est plutôt concentrée sur la maison. Il faut dire qu’elle est imposante, et je dirai même que c’est la plus belle du quartier. Pourtant, au lieu de voir de l’admiration dans ses yeux, je vois de la peur, oui, de l’anxiété. Elle est pétrifiée sur place et ne fait aucun geste.

-Rose ?

-…

-Rose ?

-…

-ROSE !

Elle sursaute.

-On y va.

Elle ne dit rien et me suit à l’intérieur, toujours en regardant autour d’elle. Nous montons les escaliers et marchons silencieusement jusqu’à une chambre devant laquelle je m’arrête.

-Vous allez rester ici le temps de votre séjour, dis-je en ouvrant la porte qui donne sur une chambre peinte en blanc, impersonnelle.

-Merci.

-Je vous ferez également signer un contrat qui reprendra les termes de notre engagement réciproque.

-Un quoi ?

-Un contrat. Vous savez au moins ce que c’est ?

Elle fait non de la tête. Mais de quel monde sort-elle ? Tout le monde sait ce que c’est qu’un contrat ! Enfin, apparemment tout le monde sauf les villageois comme elle …

-Bref, c’est un papier que je vous ferez signer.

-D’accord.

Elle entre dans sa chambre en tenant le bas de sa robe dans la main et s’assoit sur le grand lit qui trône au milieu de la pièce. Je lui explique qu’elle dispose d’une salle de bains personnelle qu’elle peut utiliser comme bon lui semble. Elle ne dit rien – comme d’habitude – et se contente d’ocher la tête ou de répondre par monosyllabe. Lorsque je me retourne pour sortir, je me rappelle d’un détail.

-Vous n’avez pas d’affaires ?

-Non, quelqu’un m’a volé mes affaires à la gare à Bouaké.

-Ok, je reviens.

Je sors et marche en direction de ma chambre, puis du dressing. Là, j’ouvre un grand placard, et face à ce que je vois, je ne peux réprimer une vague d’émotions.

Ingrid …

Ses affaires sont rangées au même endroit, comme si elle était toujours là. Et dire que cela fait maintenant cinq ans, cinq longues années que … Pff. Je touche du bout des doigts la robe rouge que je lui avais offerte pour son dernier anniversaire. Elle la portait tellement bien. Pourquoi a-t-il fallu que les choses se passent aussi mal ? Je sens mon cœur se serrer, et je ferme violemment le battant du placard, avant de me passer la main dans les cheveux. Elle me manque tellement ! Si seulement …

J’ouvre une autre partie du placard et en sors quelques pièces vestimentaires qu’Ingrid n’avait jamais porté, pour je ne sais quelle raison. Peut-être étaient-ils trop petits pour elle ? Toujours est-il que j’en prends une bonne quantité et l’apporte à Rose qui est restée à sa place, au bord du lit, les yeux fixés sur le sol.

-Voilà, vous pouvez porter ces vêtements-là. A plus tard, terminais-je en me tournant.

-Monsieur ?

Je me retourne à nouveau.

-Oui ?

-Merci.

Elle avait dit ce mot avec une voix tellement brisée qu’un frisson étrange m’a parcouru tout le corps. Ses yeux étaient larmoyants, et à cet instant précis, je compris que Rose venait de loin, qu’elle avait dû vivre des choses véritablement difficiles pour être dans ct état, aussi bien moralement que physiquement.

Elle avait donc besoin de sécurité, de tendresse, et peut-être d’amour, choses que malheureusement, je n’étais pas en mesure de lui donner. Et c’était peut-être mieux ainsi.

*************** Rose ***************

De l’eau chaude qui sortait directement du robinet ? Quelle chance ? Je ne peux dire combien de temps j’ai fait sous la douche, mais j’avais l’impression de revivre, et bébé semblait apprécier aussi cela. Une fois ma toilette terminée, je pris soin de ranger les quelques vêtements que Monsieur Alexandre m’avait donnés dans le placard attenant à la chambre. Il y avait un meuble avec plusieurs livres posés verticalement, et cette vue me fit soupirer. Quand est-ce que j’aurai l’occasion de lire moi aussi ? Et surtout, je n’imagine pas comment Monsieur Alexandre va réagir lorsqu’il saura que je ne sais ni lire ni écrire. Il va bien se marrer ce dernier, vu déjà la façon dont il me regarde et me répond. Pour lui je suis la plus idiote des villageoises qui existent sur terre.

Pourtant, au-delà de son caractère pour le moins repoussant et désagréable, je pouvais quand même voir un homme bon. Etait-il obligé de m’accueillir chez lui ? Non, mais il l’avait fait. C’était déjà un grand geste pour moi, et je me demande comment je vais faire pour lui rendre tout ceci.

Et si seulement Kassoum avait eu ne serait-ce qu’un brin de son humanité, je ne serais pas ici aujourd’hui. Malgré moi, je me mets à penser à lui, à notre histoire, nos déboires. De grosses larmes roulent le long de mes joues, avant de s’écraser sur mon ventre nu. Pendant plusieurs minutes, je pleure l’échec de mon mariage. Mais en fait, à quoi est-ce que je m’attendais ? Les bases déjà de cette relation étaient faussées, et c’était une utopie de croire que les choses allaient bien se dérouler.

Couchée sur le dos, dans une robe légère en lin, je me mets à penser à comment tout ceci a commencé. C’était au Sénégal, alors que j’étais avec ma famille au village. Je n’avais rien connu d’autre que cet endroit mal famé et misérable, mais j’y étais heureuse. Papa était cultivateur et maman l’aidait dans cette tâche dans la petite parcelle qu’ils avaient acquis tous les deux au prix de maints efforts. Tout allait bien, et je m’épanouissais entourée de mes douze frères et sœurs, jusqu’au jour où un feu de brousse ravagea ma famille. Je me rappelle encore avoir vu de gros nuages de fumée noire s’amonceler au dessus de la plantation, et entendu les cris des villageois qui étaient dans les champs en train de travailler. C’étaient des cris d’horreur, et c’est ce jour là que je perdu mon père, ma mère et quatre de mes frères. Comment ce feu avait-il pu être provoqué ? Personne ne le su, mais il me rendit orpheline. Dès ce jour, ma vie devint un véritable enfer, car il fallait que je me débrouille pour m’en sortir. Et c’est à cette époque que Kassoum est arrivé. Il m’avait promis la richesse et je l’avais cru. Il m’avait dit qu’il était riche en Côte d’Ivoire, et que nous serions heureux. Je voulais la stabilité financière, alors je l’ai suivi … Ce qui fut la plus grande erreur de ma vie.

A peine avions-nous mis les pieds à Bouaké que mes rêves se sont transformés en cauchemar. Kassoum s’est révélé être un menteur – c’est le moins qu’on puisse dire – et un dictateur à partir du moment où les affaires qu’il avait entreprises étaient tombées à l’eau. Au lieu de la grande villa qu’il m’avait promise, nous avons habité pendant de longues années dans un taudis, où l’eau courante était un luxe. Bien que n’ayant pas connu la richesse, j’espérais vraiment sortir la tête de la galère que j’avais vécu à la mort de mes parents. Mais c’était une illusion. Non seulement notre situation était plus précaire encore qu’au Sénégal, mais j’étais devenu la cible numéro un des assauts de cet homme que je ne connaissais pas en réalité.

Aujourd’hui, loin de lui, je porte encore les stigmates de ma vie passée. Je sais que Kassoum ne me retrouvera pas, et qu’une nouvelle vie commence pour moi. Il faudra que je m’accroche, et que je sors forte, pour le petit être qui pousse à l’intérieur de moi.

J’ai devant moi quatre semaines à tenir avec le trop-froid Monsieur Alexandre, après quoi je serai obligée partir, avec ou sans une situation stable.

Quatre semaines : un défi de taille que je doute fortement à pouvoir relever, sans une intervention extérieure et beaucoup plus forte que moi.

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Avec amour,

Esther

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