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02

Chapitre 2

Lorsque j’ouvre les yeux, c’est pour voir un regard froid qui me scrute comme si j’étais un animal d’une espèce rare. Un homme que je ne connais pas se tient debout, au pied du lit, les bras croisés sur la poitrine. Il ne bouge pas, mais je peux voir, à la veine qui bat sur sa tempe gauche qu’il n’est pas content d’être là. D’ailleurs, « là » c’est où ? Où suis-je ? L’espace d’une seconde, je suis prise de panique. Et si cet homme m’avait séquestrée ? Comment cela est-il arrivé ? Je ne me rappelle plus de rien. C’est le trou noir dans mes pensées. Devinant mes pensées, il me dit :

-Vous êtes à l’hôpital.

Rien de plus, rien de moins. Juste cette voix dure, sèche qui retentit encore dans ma tête. L’hôpital ? Pour quoi faire ?

-Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Mon bébé ! Dis-je en touchant mon ventre, tremblante. Il ne semble pas avoir diminué, alors j’ose croire que tout va bien.

-Non, vous n’avez pas accouché, vous vous êtes évanouie et je vous ai envoyée ici pour que vous receviez des soins. Vous pourrez sortir d’ici quelques heures.

-Oh …

Je ne sais pas trop quoi dire, mais le point positif, c’est que je commence à me rappeler ce qui s’est passé. Le voyage, long et pénible. L’arrivée à Abidjan, une ville que j’avais sous-estimée. La longue marche vers je ne sais quel lieu, où me reposer et commencer ma nouvelle vie. La pluie qui s’est abattue sur moi sans crier gare. La fatigue, le froid, la faim et tout le reste. Cet homme est arrivé à point nommé pour me sauver. Sans lui, que serais-je devenue ?

-Merci de m’avoir sauvé la vie. Je ne …

-Ok, me coupa-t-il.

Pourquoi est-il aussi froid ? J’ai rarement rencontré un homme pareil. Même Kassoum, malgré le fait qu’il me battait, était plus chaleureux que l’individu en face de moi. Kassoum … Qu’est-il advenu de lui ? Comment avait-il réagi quand il a su que j’étais partie ? Et s’il cherchait à me retrouver ? Et s’il finissait par le faire ? Mon Dieu, je n’aurais peut être pas dû …

Devant le regard suspicieux de mon « sauveur », je lutte contre les larmes qui veulent se frayer un chemin hors de mes yeux. Non, je ne dois pas pleurer. Je m’étais promis que cette nouvelle vie serait différente de la précédente, et j’étais bien décidée à y arriver. Même si je ne savais pas vraiment par où commencer, où aller, où vivre, et que faire.

-Votre nom ?

-Rose.

-D’où venez-vous ?

-Bouaké, plus précisément d’un village qui s’appelle …

-Que faites-vous là ?

-Je … je …

Il me regarde intensément alors que je cherche mes mots. Suis-je obligée de lui dire ce qui m’a poussée à fuir ma ville natale pour celle-ci ? Dois-je lui raconter mon histoire ? Je crois que oui, car à la tête qu’il fait, je sais qu’il attend des réponses.

-Je suis venue à l’aventure.

Cette réponse suffit pour le calmer, car déjà, il détourne les yeux de moi, prend sa veste et se dirige vers la sortie.

-Le médecin m’a fait comprendre que vous avez eu beaucoup de blessures et d’hématomes sur le corps. Je préfère ne pas savoir comment vous vous êtes fait ça. De toute façon, ce n’est pas mon problème. C’est votre vie. J’ai fait ma part en vous emmenant ici, tout le reste ne me concerne pas. Sur ce, excellente journée et bonne chance pour votre vie. Les frais médicaux ont déjà été payés.

Il ouvrit alors la porte, et sans trop savoir comment, un cri sortit de ma bouche :

-Monsieur !

En fait, c’était une supplication. Lorsqu’il avait ouvert cette porte, j’avais l’impression d’être seule au monde. Cet homme est la seule personne que je « connaisse » à Abidjan, et malgré moi, j’ai encore besoin de son aide pour trouver ne serait-ce que du travail, où un lieu où dormir. Et je ne pense même pas avoir suffisamment d’argent pour payer cette chambre d’hôpital.

Il se retourne vivement vers moi, et sa veine à la tempe recommence à battre frénétiquement.

-Quoi ?

-J’ai besoin d’aide … Je viens d’arriver à Abidjan, et je n’y connais rien, ni personne, et …

-Je ne peux rien faire pour vous, désolé.

-Mais …

-Madame, vous auriez dû penser à cela avant de vous aventurer sur cette terre inconnue. Ne dit-on pas que qui part loin doit ménager sa monture ? A vous de vous sortir de votre merde.

-Vous n’êtes pas obligé d’être aussi méchant …

Les larmes que j’avais jusque là retenues roulent le long de mes joues, sans que je ne m’y attende. Je suis sûre qu’il se dira que je pleure pour l’amadouer, alors qu’il n’en est rien. Et d’ailleurs, je pense que je n’aurais pas besoin d’un homme aussi désagréable que lui pour m’aider. Qu’il parte, je me débrouillerai, même si cela ne semble pas facile.

-Je ne suis pas méchant.

-Vous l’êtes. Mais peu importe, vous pouvez vous en aller. Je me débrouillerai. Au revoir, dis-je, en me détournant, le visage tourné vers la fenêtre, comme pour cacher mes larmes.

Je l’entends soupirer, puis sortir de la salle en claquant la porte. Là, je laisse libre court à mes pleurs. Ma vie à la capitale commence mal, très mal …

************************************

« Tu es trop dur, Alex ». J’ignore cette voix qui me moralise et sors de l’hôpital en allumant ma cigarette. Qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre ? Je ne suis pas mère Térésa pour aider tous ceux qui sont dans le besoin. Je donne déjà beaucoup d’argent à des associations caritatives pour leurs missions, c’est suffisant.

Dehors, la pluie a cessé. Il est presque onze heures, et je peste intérieurement d’avoir dû passer tout ce temps à l’hôpital. Je déverrouille ma voiture et monte rapidement. Avant de démarrer, je décide d’appeler maman, avant qu’elle ne me fasse une crise.

-Allô, maman.

-Hum, l’enfant de quelqu’un ! Depuis hier que je cherche à te joindre ! Tu étais où ?

-J’étais occupé, maman.

-Dans les boites de nuit avec les filles de joie, c’est ça ? Pff.

-Maman …

Décidément. J’ai vraiment la réputation d’être un fêtard coureur de jupons. Mais bon, je n’ai pas à me plaindre, c’est un peu ça ma vie, depuis … Pff.

-Quoi « maman » ? Est-ce que je mens ? Tout ça c’est ton père. S’il m’avait laissée te frapper plus souvent, tu ne serais pas cet homme là aujourd’hui !

-Arrête de me parler de lui !

-Que tu le veuilles ou pas, il demeure ton père, alors …

-C’est pour me parler de lui que tu m’appelais, c’est ça ?

-Alexandre, tu vas m’arrêter ces manières là avec moi. Je t’appelais seulement pour prendre de tes nouvelles. Mais comme tu es de mauvaise humeur comme d’habitude, je te laisse.

Clic. Elle m’a raccroché au nez. Et c’est toujours comme ça avec elle. À chaque fois nous nous disputons, et ça part en cacahuète. Cette journée commence très mal.

J’allume une deuxième cigarette, et aspire la fumée et ma fait ressortir nerveusement. Je répète l’opération et commence à me calmer petit à petit. Je mets le contact de la voiture et démarre. Je roule doucement en direction de chez moi. Au niveau du quartier des deux-plateaux, je m’arrête à un feu rouge, et, alors que j’attends patiemment que celui-ci devienne vert, une femme d’âge moyen vient se poser à ma fenêtre en quémandant quelques pièces pour son rejeton. À cet instant, je ne peux m’empêcher de penser à Madame Rose. Pff pourquoi ? Je ne la connais même pas. Je ne sais pas pourquoi je devrais m’inquiéter pour elle.

« Si tu l’aides pas, elle risque d’avoir des problèmes. » Me dit encore ma voix intérieure. « Tu sais les hommes d’Abidjan sont plus dangereux que ceux de Bouaké, elle risque de se faire encore amochée. »

Je serre les poings sur le volant, au point que les bouts de mes doigts deviennent blancs et douloureux. Je ne peux pas recevoir de femme chez moi. Je ne veux pas … Depuis ce qui s’est passé avec Ingrid, les choses ne sont plus les mêmes. Elle n’a pas le droit d'entrer chez moi. Je ne veux pas.

Pourtant, lorsque le feu passe au vert, j’appuie sur l’accélérateur et tourne le volant à gauche. En moins de 5 minutes, j’arrive sur place. J’entre dans la chambre avec grand fracas, et face à son air effaré, je lui dis :

-On y va. Je vous accorde un mois, UN SEUL MOIS, et après cela, vous vous débrouillerai. La colocation se fera selon MES règles. Et vous n’imaginez pas combien j’en ai. Nous aurons l’occasion d’en parler.

Elle ne répond rien mais se précipite pour s’habiller, avant de s’arrêter et de se tourner vers moi :

-Pouvez-vous me laisser seule ? J’aimerais m’habiller et vous …

Je la regarde quelques secondes sans comprendre, puis sors en grommelant. Des corps de femmes nues, j’en ai vu de plus beaux et sans grossesse en plus ! Alors je ne sais pas ce qu’elle cache. Mais bon, si ça peut lui faire plaisir.

Elle sort quelques minutes plus tard dans sa grosse robe en pagne. En 2017 il y a encore des gens qui portent ce genre de tenues ? Elle a la tête baissée comme un enfant pris en faute.

-Je suis prête.

Je la devance et elle me suit. Nous arrivons dans le parking, et elle semble impressionnée par la voiture.

-C’est ça votre voiture ?

-Oui.

-Elle est grosse.

-Oui.

-On dirait un camion.

Je me mords les lèvres pour ne pas rire. Cette fille est vraiment une villageoise. Je me demande comment elle va réagir en arrivant chez moi. Elle monte et nous démarrons. J’allume alors ma cigarette, la troisième de la journée. Je souffle dans la voiture un grand nuage de fumée. Elle toussote.

Merde ! Je suis en présence d’une femme enceinte ! Et je fume comme une cheminée ! Elle me regarde avec un drôle d’air et bizarrement je me sens mal à l’aise. Pff. Je descends la vitre et jette la cigarette. Voila. Elle entre à peine dans ma vie et déjà elle veut changer mes habitudes. « Entrer dans ma vie » ? Est-ce réellement ça ?

Je ne crois : nous allons juste cohabiter. Rien de plus. De toute façon, que peut-il arriver avec une villageoise comme elle ?

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With love,

Esther

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