Chapitre 5
Neila
Lundi, sept heures du matin. C’est mon premier jour au Black Suit – sans « Club » quand il s’agit de la tête de l’empire, dixit Ben. J’ai l’habitude du ventre serré du premier jour de classe, mais ce que je ressens en ce moment est loin de tout ça. Attentionné, Ben me prépare des pancakes protéinés avec des fruits alors que je repasse mes vêtements.
– Au fait, Ash m’a envoyé un message dans la nuit, m’informe mon grand frère. Il te demande de lire tes e-mails.
Mon cœur dérape et je dois me concentrer davantage pour ne pas brûler mon chemisier avec le fer à repasser. Quand je termine, je prends mon ordinateur et consulte ma boîte e-mail.
– Tu sais que tu aurais pu faire ça beaucoup plus rapidement avec ton téléphone ? me taquine mon frère en versant les pancakes dans les assiettes.
– Et si tu me laissais tranquille de si bon matin ? rétorqué-je en faisant la moue.
De : Ash E. Cooper (ash@theblacksuit.com)
À : (n_simmons@gmail.com)
Objet : Dernière minute
Neila,
Excuse-moi pour ce changement de dernière minute, je n’y ai pas songé plus tôt.
Je veux moi-même te présenter à mon équipe. Prends donc ta matinée et je te donne rendez-vous au bureau à 13 heures.
Cordialement,
Ash Cooper
PDG, The Black Suit
Sans le faire exprès, je ris, sûrement un ricanement nerveux. Mon frère me dévisage, perplexe, alors je lui lis l’e-mail en prenant un ton tout aussi sérieux que le ton du message.
– Cor-dia-le-ment, répété-je en détachant les syllabes. Vraiment ?
– Eh bien, quand il faut, il faut, répond Ben. Tiens, ton assiette.
J’abandonne mon ordinateur sur la table et saisis mon auge sans attendre. Les pancakes sentent délicieusement bon le miel, ce qui n’est pas pour me déplaire. Ben allume la télé et dévore en écoutant vaguement les informations, son assiette en équilibre sur sa main alors que je m’assieds par terre pour manger à la table basse. Il doit à nouveau penser au chantier. J’aimerais bien pouvoir l’aider, mais qu’est-ce que j’y connais en construction et rénovation ? Absolument rien. Je suis intelligente, pas devin.
Ben jette un coup d’œil à sa montre, dévore sa dernière bouchée et passe à la salle de bains.
– Ne m’attends pas, ni pour le déjeuner ni pour le dîner, dit-il en revenant et en plantant un baiser sur le haut de mon crâne. À ce soir, sœurette, bonne journée.
Et il part comme un ouragan.
Je termine tranquillement mon petit-déjeuner, puis fais un brin de ménage – j’aime beaucoup mon frère, il est plein de qualités, mais… – avant d’enfiler une tenue de sport et de préparer un sac. Je sors en écoutant un podcast sur les grands événements historiques, tous plus déprimants les uns que les autres. Si Ben l’apprend, il va encore me traiter de nerd. Et ça, ce n’est pas gentil, parce que ce n’est pas vrai du tout.
Je m’arrête au croisement entre Broadway et la Cinquième Avenue, puis coupe le son pour observer les alentours, songeuse. Là se trouve le bureau d’Ash, pile à mi-chemin entre l’appartement de Ben et la salle de sport. Si mon frère ne m’avait pas dit qu’Ash vivait à NoHo, j’aurais pu croire qu’il habitait de l’autre côté du Madison Square Park, histoire de faire un carré. Ou un pentagramme inversé, vu le spécimen.
Je ris toute seule de ma blague pourrie, ça défait un tout petit peu le nœud de mon estomac. J’espère qu’une heure d’efforts dénouera tout le reste…
***
J’ai couru quarante-cinq minutes sur le tapis roulant et enchaîné avec une demi-heure de musculation. Maintenant je suis en route pour le bureau et j’ai à nouveau les nerfs à fleur de peau. Je sors mon téléphone tout en décidant de passer par la Cinquième Avenue pour changer d’itinéraire.
– J’attendais ton appel plus tôt ! répond ma mère à la première sonnerie.
– Je suis tellement prévisible ! me lamenté-je.
– Mais non, ma chérie, c’est normal de se sentir comme ça un premier jour. Surmonte ta peur. Dis-toi que six semaines vont passer très vite. En un clin d’œil, ce sera fini.
– En un clin d’œil, répété-je.
Sans m’en rendre compte, je suis déjà devant l’immeuble qui abrite le gastropub et le bureau d’Ash. Je lève les yeux et étudie la façade, trop grise, trop austère. Et dire qu’aux deux premiers étages se trouve un bar sportif ultra-animé…
– Maman, je suis arrivée, dis-je en pénétrant dans le bâtiment par une entrée coincée entre deux vitrines.
– OK. Tout va bien se passer, Neila. Et dis à ton frère de m’appeler ! ajoute-t-elle en rouspétant avant de raccrocher.
J’inspire profondément et prends l’ascenseur jusqu’au troisième étage. J’aurais pu emprunter l’escalier, mais en plus d’être stressée, j’ai chaud et je ne veux pas transpirer dans mon chemisier.
Sur le palier, deux portes en verre, mais il n’y a pas moyen de se tromper : quatre symboles noirs – cœur, pique, carreau et trèfle – sont disposés en carré sur le mur. Je comprends pourquoi Ash a appelé son royaume-empire « Black Suit » : ce n’est pas du tout pour le « costume noir », mais pour le jeu de cartes. Il est plus subtil qu’il n’y paraît…
La porte s’ouvre sur un vestibule climatisé. Au-delà d’une nouvelle paroi de verre se trouve un open space partagé en différents îlots. Loin de la décoration très noire et dorée du bar sous nos pieds, ici, tout est très blanc. Les murs sont couverts de photographies des différents établissements d’Ash, ce qui apporte suffisamment de couleur et de vie à cet intérieur autrement aseptisé. Du monde s’agite ; certains se parlent par-dessus les parois qui séparent les îlots, d’autres sont debout, quelques-uns semblent vraiment travailler, et tous paraissent relativement décontractés, comparativement à l’ambiance dans un cabinet d’avocats.
– Bonjour, madame, puis-je vous aider ? m’interpelle la standardiste qui me fait sursauter de surprise.
– Bonjour, oui. Je suis Neila Simmons et…
– Oh, oui !
Grande, blonde, imposante, la standardiste contourne sa table de travail et me tend la main.
– Je suis Samantha, on vous attendait ! s’enthousiasme-t-elle.
Je passe tout juste la porte de l’open space que je me retrouve nez à nez avec Ash. Je n’ai jamais été aussi proche de lui, pas même dans l’ascenseur chez Ben. Je hume son parfum, si… masculin, si… puissant, si… Ash pose ses yeux sur moi et je cesse de respirer tandis que mon ventre fait une pirouette, mon cœur une cabriole.
Son regard quitte mon visage et passe en revue mes vêtements. Il n’y a rien de nouveau de ce côté-ci : pantalon noir et chemisier. Un rictus apparaît aussi vite qu’il disparaît sur ses lèvres, de quoi me mettre immédiatement sur la défensive. D’un coup, mon stress est balayé par une pointe de ressentiment. Comment veut-il que je m’habille ? En minijupe ?
Même pas en rêve !
Je ne suis pas une de ces filles avec qui il sort et je n’ai absolument pas l’intention de le devenir.
– Merci, Samantha, dit-il en lui avant de se tourner vers moi. Accompagne-moi.
En passant entre les îlots, il fait un signe à une brune, debout près du distributeur de boissons, et s’arrête devant une blonde installée juste à côté d’un grand bureau dans une cage de verre. Dans le dernier cabinet où j’ai travaillé, tous les bureaux étaient des aquariums, il n’y avait pas d’open space.
– Olga Blum, mon assistante, Neila Simmons, présente Ash rapidement. Olga, réunis tout le monde dans dix minutes, s’il te plaît.
Olga me toise d’un air très peu chaleureux avant de s’exécuter. Je déglutis péniblement. Ce n’est pas la première fois qu’on me regarde de cette façon, mais c’est toujours aussi désagréable.
Je suis Ash dans son bureau, et à son invitation, je m’assieds sur le siège face à lui. Il extirpe son téléphone de la poche de son pantalon – je me demande bien pourquoi ma tenue lui déplaît : il porte exactement la même chose !
– J’ai besoin de ton numéro, dit-il, ce qui me tire aussitôt de mes réflexions superficielles.
– Pour ? m’étonné-je.
– On va travailler ensemble, je n’ai pas tous les jours le temps d’écrire un e-mail, je suis un homme occupé, explique-t-il avec impatience. Ça te va, comme argument ?
La chaleur me monte au visage comme un volcan en éruption.
Peut-on être aussi bête ? Comme il me regarde, son téléphone toujours à la main, je dicte mes coordonnées. Je n’ai jamais eu autant de mal à extraire une série de chiffres de ma mémoire… À ce stade, Ash doit se dire que le « Q.I. élevé de la petite sœur » n’est qu’un mythe, une exagération typique d’un grand frère trop aimant.
– Puisque tu commences à la mi-journée, tu déborderas sur l’horaire habituel, m’explique Ash en posant son téléphone sur son bureau. J’en profiterai pour t’emmener dans un de mes clubs, ce sera le coup d’envoi du service. Ensuite, je te conduirai chez ton frère.
– OK… bredouillé-je en anticipant l’enfer à venir.
– Je n’informe jamais mes gérants que je passe, je ne veux pas qu’ils changent leur façon de faire parce que je suis dans le coin, continue Ash. Je décide toujours à la dernière minute.
– Au hasard ?
– Je ne fais jamais rien au hasard, répond-il avec un sourire en coin.
On frappe à la porte, ce qui coupe court à mon embarras, et la brune du distributeur de boissons entre avec une expression amicale sur le visage.
– Tamar Saleh, mon assistante juridique principale, Neila Simmons, présente Ash.
– Ravie de t’avoir avec nous, dit Tamar en me serrant la main. C’est avec moi que tu vas travailler.
Quel soulagement ! Au moins, ce n’est pas avec l’autre qui m’adore déjà…
– Enchantée, réponds-je en me forçant à sourire.
– Ash m’a envoyé un e-mail à cinq heures du matin avec tout ce que je dois savoir à ton sujet, m’annonce-t-elle
Qu’est-ce que cela sous-entend ?
– Cinq heures me semble une bonne heure, commente ce dernier.
– Je ne suis pas payée quand je reçois des e-mails à ces heures-là, rétorque Tamar.
– Tu devrais revoir tes contrats avec le département juridique, réplique Ash. Oh, attends, c’est toi, le département juridique.
Tamar lui envoie un regard qui dit exactement ce qu’elle pense de lui. Je n’ai jamais vu ça entre un patron et une assistante…
– Ceci dit, tu n’es pas censée lire ces e-mails à ces heures-là, ajoute Ash en s’adossant à son siège et en croisant les bras. Tu peux très bien les lire en arrivant au bureau, à neuf heures, comme tout le monde. Dis-moi, Tamar, qu’est-ce que tu faisais réveillée à cette heure-là, toi, une mère de famille respectable ?
– Insomnie, lâche Tamar dont les joues deviennent toutes roses.
– Hm… fait Ash en hochant la tête. Je vois.
Tamar fait une grimace contrariée. Ash lève les mains en signe de reddition. L’ambiance est décidément plus familière que tout ce que j’ai connu jusqu’à présent, je ne suis pas habituée à ça. Mais pour contrarier mes pensées, la Reine des neiges – Olga – nous rejoint pour annoncer que « c’est bon », mais ni Tamar ni Ash ne semblent se rendre compte de sa mauvaise humeur.
Ash se lève et me fait signe de le suivre. À travers la paroi, je vois que tout le monde s’est regroupé devant la porte. Ils sont au moins une trentaine, en majorité jeunes à part quelques seniors, tous plutôt décontractés. Je ne me sens pas du tout à l’aise dans cet environnement tellement… « cool ». J’avale péniblement ma salive avant de les rejoindre.
– Je vous présente Neila Simmons, commence Ash. Elle est étudiante, va faire son master à la fac de droit de l’université de New York, alors elle ne sera avec nous que pendant six semaines. À moins que tu trouves notre empire de débauche addictif, Neila, et que tu aies envie de te réorienter avant la rentrée, ajoute-t-il d’un air de défi.
D’habitude, j’ai de la repartie. D’habitude. Mais apparemment, pas quand j’ai une trentaine de paires d’yeux qui me fixent, curieux. Je déteste ça, vraiment !
Dis quelque chose, bon sang de bonsoir !
– Je pense qu’il faudrait bien plus de six semaines pour me convaincre, lâché-je alors en le regrettant instantanément, vu sa tête.
– Très bien. Frank, tiens les paris, décide Ash sans me quitter des yeux. Moi, je parie qu’en six semaines, on la fait changer d’avis.
– Je parie l’inverse, intervient Olga. La débauche, même modérée, n’est pas pour tout le monde.
– Maintenant que les présentations sont faites, viens avec moi, me lance Tamar. Nous sommes trois au département juridique et travaillons en étroite collaboration avec le département comptable, dirigé par Frank. Et nous allons commencer par signer ton contrat.
***
Je n’ai jamais été intéressée par le monde de la nuit et si Ash pense qu’il peut me faire changer d’avis, en six semaines qui plus est, il se fourre le doigt dans l’œil. Jusqu’au coude, même.
Tamar me passe la liste des établissements de la chaîne pour que je me familiarise avec leurs noms et statuts, et je suis de plus en plus impressionnée. Ash possède une vingtaine de clubs et bars considérés parmi les meilleurs de Manhattan, en plus d’une dizaine de restaurants gastronomiques dont les chefs sont étoilés ou vainqueurs des prix James Beard.
J’ai le malheur de demander à Tamar de quoi il s’agit. Vu sa tête, c’est sûrement une grande, une très grande lacune dans ma culture générale.
– Ce sont les oscars de la gastronomie ! résume-t-elle, les yeux grands ouverts et brillants de passion. Ils mettent en avant le meilleur chef, l’étoile montante, la meilleure cave, le meilleur service… C’est tout un monde ! Quand l’Ash Tree a gagné le prix du meilleur nouveau restaurant, du meilleur design et du meilleur chef de New York, Ash a invité toutes ses équipes à y manger gratuitement.
– Waouh… soufflé-je.
– C’est dire qu’il était fier, termine Tamar avec un sourire presque maternel.
Plus j’en apprends, plus je souhaite en savoir plus. Ash a voulu que chacun de ses établissements se démarque, rivalise d’originalité, pour satisfaire toutes les envies, tous les goûts. Chaque espace a son propre fonctionnement, et pour un cerveau comme le mien qui a besoin de défis, c’est le paradis. Pour autant, pas de risque que je me réoriente à la rentrée, n’en déplaise à mon patron temporaire.
Je ne vois pas le temps passer et suis surprise lorsque Tamar me dit de l’accompagner jusqu’au bureau d’Ash pour l’informer de son départ.
– Je peux rester avec Neila, propose Olga, assise à côté d’Ash.
– Tu sais très bien ce que je pense des heures sup’, réplique ce dernier sans même lever les yeux des documents qu’elle lui a passés.
– Moi, par contre, je ne propose même pas, fait Tamar. Je dois filer d’ici dix minutes, sinon je vais être en retard pour récupérer le gnome chez la nounou.
– Tu as l’air épuisée, remarque Ash en la détaillant.
– Je suis épuisée.
– Et qu’est-ce que tu faisais debout à cinq heures du mat’, déjà ?
Le teint mat de Tamar vire au rouge de Sienne. Elle me lâche un « Bon courage, Neila » qui ne m’inspire rien de bon, et s’en va, la tête haute.
– Tu peux y aller aussi, Olga, décide Ash en lui tendant un dossier.
– Tu es sûr ? insiste son assistante.
– Parfaitement. Neila, tu as sûrement de quoi t’occuper en attendant ?
Une façon diplomate de dire : « Débarrasse-moi le plancher. » Mais je ne m’en offusque pas parce que c’est vraiment ce que je veux faire.
Je patiente en étudiant la licence de débit de boissons. Il faut vraiment être passionné pour se lancer dans une entreprise pareille vu les contraintes inhérentes à ce type de commerce, faire attention au moindre dérapage sous peine de perdre la licence. Quand on la perd, ce sont dix ans de suspension. Une catastrophe financière, sans parler de l’atteinte à la crédibilité et à la réputation.
– On y va ? me lance soudain Ash, ce qui me fait sursauter.
Il jette un coup d’œil à la page que je consulte et lâche un « hm, intéressant » qu’il n’approfondit pas. Il se contente d’un sourire horripilant de suffisance. Je récupère mon sac et le suis dans l’ascenseur.
– On va marcher, m’informe-t-il en regardant mes ballerines. Et on va aussi aller manger.
– Ah bon ? m’étonné-je en fronçant les sourcils. C’était prévu ?
– Dans ma tête, oui.
Cet homme est insupportable.
Dehors, j’essaie d’accompagner ses enjambées, mais même si je suis plus grande que la moyenne, à côté de lui, je suis minuscule. J’ai l’impression de devoir courir derrière lui. Heureusement que je suis sportive.
– Au fait, tu as quelque chose contre les heures sup’ ? demandé-je. J’ai l’impression que c’est un thème récurrent.
– En ce moment, les seuls de mes employés qui pourraient en demander, ce sont ceux qui s’occupent de la rénovation du club de TriBeCa. Un chantier a son lot d’imprévus, ton frère pourra te le confirmer. Mais pour le reste, ce n’est pas nécessaire. Pas chez moi, en tout cas. Venez travailler à l’heure que vous voulez, faites ce pour quoi je vous paie, et rentrez chez vous.
– Tu es un patron plutôt cool, rétorqué-je distraitement en observant l’activité intense du côté du M24. Tu soutiens vraiment Ben.
– C’est lui qui fait tout ! rectifie Ash. J’avais déjà acheté The Black Suit quand la salle a été mise en vente. Ça a toujours fait partie du plan sur le long terme de Ben. Il avait le bâtiment, la clientèle, le quartier, c’était une occasion en or.
– Tu étais jeune quand tu as acheté ton club… remarqué-je en essayant de faire le calcul.
– Il était en vente, élude-t-il. C’était une occasion en or…
Nous marchons moins de dix minutes, puis nous entrons dans un immeuble au croisement de la 28e et de Broadway. Dans l’ascenseur, je me sens très, trop proche de lui. J’essaie de contrôler ma respiration parce que ça fait longtemps que mon cœur ne m’obéit plus.
– Tu as toujours voulu être le roi des nuits new-yorkaises ? demandé-je pour meubler ce silence pesant qui me donne l’impression d’entendre mes battements cardiaques.
Il me fixe, me déshabille du regard, comme s’il mettait à nu tout ce que je suis, tout ce que j’ai vécu. C’est effrayant. Terriblement effrayant. Certaines choses doivent rester tapies dans le noir et ne jamais revenir à la surface.
Je panique, mon souffle s’emballe. Heureusement, Ash répond :
– Je n’y avais jamais pensé, mais quand j’ai vu ce club en vente, j’ai commencé à y réfléchir. S’il y a bien une industrie dans laquelle on peut s’enrichir en investissant et en gérant ses affaires correctement, c’est celle-ci. Les gens veulent toujours s’enivrer, qu’ils soient heureux, fatigués, déprimés, tristes, peu importe. Ils vont toujours boire un verre.
– Je n’ai jamais songé à ça de cette façon, noté-je en fronçant les sourcils.
Nous arrivons au dernier étage et Ash me fait avancer jusqu’à la double porte en verre.
Il y a du mouvement dans la salle. Les employés s’activent parmi la végétation qui transforme l’endroit en serre tropicale et crée de petites alcôves où des clients sont déjà installés. La musique est plutôt en sourdine, quoique rythmée, mais j’imagine que c’est parce que les gens sont ici pour dîner et discuter, à cette heure. Je ne suis vraiment pas du genre à sortir la nuit, les clubs et les boîtes ne m’intéressent pas du tout, mais j’apprécie cette ambiance intimiste.
Si je m’attends à ce que les employés se mettent aussitôt au garde-à-vous à l’entrée d’Ash, ce n’est pas du tout ce qu’il se passe. Ils le saluent avec respect, bien sûr, mais ne s’interrompent pas pour lui. Le gérant ne tarde pas à nous rejoindre. Ash nous présente, mais lui demande de patienter pour m’emmener sur la terrasse, qui prolonge la jungle intérieure.
Le soleil se couche, teinte le ciel de tout un camaïeu de rouge, et face à nous, l’Empire State Building scintille. Je ne peux pas m’empêcher de lâcher un « waouh » enthousiaste.
