Chapitre 4
Ash
– On y va ? me lance Ben en se levant.
Je ne veux pas y aller, j’ai envie de rester ici à observer Neila et Thomas, mais comme les trois sont déjà debout, je me force à m’extirper du fauteuil. Thomas passe le bras autour des épaules de Neila et l’embrasse sur la tempe. Je déteste ça. Je déteste tout de cette scène.
– Je te vois demain matin, lance Ben à sa sœur.
– Oui, souffle-t-elle en le regardant dans les yeux.
– Thomas, tu peux rester, propose alors Ben. Je ne te mets pas à la porte.
Le sous-entendu fait rougir Neila jusqu’à la racine des cheveux. C’est clair comme l’eau de roche qu’ils n’ont jamais couché ensemble.
– Il est temps pour moi de rentrer, refuse Thomas.
Bon sang, Neila, qu’est-ce que tu fiches avec ce gamin ?!
Comment un homme peut-il refuser de passer la nuit avec une fille comme elle, qui plus est avec la bénédiction de son grand frère ?! Ben n’est pas du genre à laisser sa petite sœur avec n’importe qui – pas même avec moi, c’est une erreur de sa part, mais c’est dire s’il est suspicieux –, et ce crétin laisse filer cette opportunité ! Il faut lui expliquer la vie. En urgence.
– OK, répond Ben en me poussant vers la porte. Neila, ne m’attends pas.
– Ce n’était pas prévu, rétorque-t-elle. Bonne soirée à vous.
Je n’ai pas le temps de répondre que je me retrouve déjà dans le couloir et Ben appuie sur le bouton pour appeler l’ascenseur. Je fais un effort gigantesque pour ne pas poser la question qui me démange, d’autant plus que Thomas est là. Déjà.
Laissez-moi une journée avec Neila que je lui montre comment on s’occupe d’une femme. Et le baiser de bonne nuit ne durera pas trente secondes, je peux le garantir.
Nous entrons dans la cabine en silence. J’observe Thomas du coin de l’œil pendant qu’il discute avec Ben. Malgré son jean, sa chemise à carreaux et ses bateaux aux pieds, il fait tellement… preppy ! En arrivant au rez-de-chaussée, nous nous saluons rapidement, il part en direction de son hôtel à Gramercy Park alors que Ben et moi, nous continuons sur Broadway.
– Ivy League, hein ? lâché-je d’un air faussement détaché.
– Comme toi, rétorque Ben, moqueur.
– Harvard ? continué-je en ignorant sa comparaison.
– À la Kennedy, mais la comparaison s’arrête là, ils ne défendent pas du tout les mêmes couleurs, s’amuse Ben.
– Aucun doute là-dessus… Tu ne serais pas resté avec ta fiancée, toi, si son frère te donnait l’autorisation ?
– Tous les hommes ne sont pas des coureurs de jupons, Ash.
– Je ne suis pas un coureur de jupons. Ce sont les jupons qui courent vers moi, ajouté-je devant l’air très peu convaincu de mon pote qui pouffe.
– Peu importe ce qu’il se passe entre eux, reprend Ben alors que nous dépassons le Flatiron Building. Je n’ai pas envie d’en savoir davantage sur la vie intime de ma sœur.
Ce n’est pas comme si elle en avait une, de toute façon…
– En tout cas, ajoute Ben, bien plus sérieux, même si je trouve bizarre que Thomas ne reste pas, je préfère ça.
Il préfère ça à quoi ? J’ai envie de poser la question, mais Ben en a visiblement fini avec cette conversation. Il a raison, après tout, ça ne nous concerne pas. C’est juste de la curiosité, rien d’autre. De toute façon, je ne peux pas parler de Neila à Ben comme s’il s’agissait de n’importe quelle fille, même si ça me démange. Quand on est en couple avec une femme aussi sublime – malgré ses tenues qui ne la mettent pas du tout en valeur –, reste-t-on vraiment chaste pendant tout ce temps ? Ou est-ce juste de la poudre aux yeux ? Thomas est-il gay ? S’il vient d’une famille conservatrice, être gay doit être une abomination, faire un mariage de façade ne serait pas une nouveauté… Et avec son attitude tellement coincée, tellement… conservatrice également, Neila pourrait aussi bien s’enfermer dans un couvent ! Quel gâchis !
Neila m’obsède au point que j’en deviens irresponsable. Pour preuve, je ne recrute pas en ce moment. Mon équipe est au complet. J’ai déjà tout le personnel dont j’ai besoin. La machine est parfaitement huilée. Mais par jeu, par défi, par obsession, j’ai lui proposé de travailler pour moi.
Neila n’est forcément qu’une lubie. Ce soir, je vais coucher avec la première fille canon qui me regardera intensément, je n’aurai que l’embarras du choix comme d’habitude. Et au diable Neila Simmons !
Nous rejoignons la Tesla au parking du Black Suit, mais aussitôt installé, Ben sursaute en jurant. Il passe la main sous ses fesses et en extrait… une broche ?
– Tu as pris une mamie en stop ? me demande-t-il, aussi perplexe que moi.
– La seule mamie dont je me souvienne, c’est ta sœur, rétorqué-je sans réfléchir.
– Hé ! s’indigne Ben en me frappant l’épaule.
– Je la vois bien utiliser une broche, me défends-je. Pas toi ?
– Non.
C’est catégorique. Je récupère l’objet et passe en revue les filles qui sont montées dans ma voiture récemment. Aucune n’est susceptible de porter ce genre de bijoux.
– De toute façon, Neila était à l’arrière, ajouté-je.
– Ah oui, tu étais accompagné… se souvient Ben.
Je me contente de grommeler, vu le fiasco que ça a été. Je pose la broche dans le support à boissons et quitte le parking, direction le Meatpacking District.
Contrairement à d’autres de mes investissements, celui-ci est une collaboration réussie avec un hôtel construit au-dessus de la High Line. L’Upon occupe les deux derniers étages et la terrasse, et offre une vue panoramique allant de Hoboken dans le New Jersey jusqu’au One World Trade Center, une des meilleures vues de tout Manhattan.
– Tu vas me faire plaisir et t’amuser, lancé-je à Ben, perdu dans ses pensées.
– Ouais, ouais, répond-il distraitement.
– Tu es à une des meilleures adresses de New York. De la ville et même peut-être de tout l’État.
– Il y a un cours qu’ils devraient donner, dans ces facs d’Ivy League, remarque Ben avec gravité. L’humilité.
– Si je me souviens bien, toi aussi tu es passé par Columbia ?
– Certes, mais boursier, me rappelle-t-il. Je viens d’une petite ville de Washington, j’ai débarqué ici empreint d’humilité.
– Pour preuve, me moqué-je.
Ben se met à rire et s’appuie à la portière.
– OK, c’était très peu humble de ma part, admet-il. J’ai juste la tête dans le chantier.
– Je vois bien, mais on est samedi soir, Ben, il n’y a rien que tu puisses faire à cette heure. À quoi ça rime d’être stressé pour quelque chose que tu ne peux pas changer ?
– J’ai peur d’échouer, avoue-t-il en se passant la main dans les cheveux.
– Tout le monde échoue, Ben, lui dis-je tout en sachant que ça ne le rassure pas. Ça m’est arrivé, à moi aussi.
Devant les autres, je peux donner cette impression que tout me réussit. Il est vrai que j’ai toujours mis en avant mes succès plutôt que mes échecs, de peur qu’on s’en serve contre moi. Parce que je suis un Cooper, parce que j’ai fait ce choix de vie, on m’attend au tournant. J’ai pourtant rarement caché mes fiascos à Ben. Je ne suis pas un surhomme et je n’ai personne d’autre à qui me confier. Je ne peux pas compter sur ma famille alors que j’ai toujours pu compter sur les Simmons. Je suis plus proche des parents de Ben que je vois une fois par an, que de mon père qui vit pourtant à Manhattan. C’est triste, mais c’est ainsi. Plus que tout le reste, mon plus grand échec est celui de me sentir orphelin alors que j’ai une famille entière, un clan énorme, des Cooper à ne plus savoir qu’en faire, tout autour de moi.
– Un échec pour combien de réussites ? me demande-t-il en se tournant vers moi. Si tu as un échec pour neuf réussites, ça va. Moi, je n’ai que ma salle de gym. C’est une question de ratio.
– Ta salle est gigantesque et tourne vingt-quatre sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Avec le M24, tu as le boulot d’au moins dix salles indépendantes. Ce n’est pas rien, mec. Le complexe est un poil plus ambitieux, certes…
– Un poil, ironise Ben avec un ricanement.
– Un poil, insisté-je. Mais ça va marcher, ce sera un tout aussi grand succès. J’ai investi là-dedans parce que je crois en toi, sinon tu penses bien que je n’aurais pas misé un seul dollar.
– Je sais tout ça, mais j’avoue qu’à chaque retard, je le regrette.
– C’est la fatigue qui parle. Tu es un sportif, Ben. Tu as fait du basket universitaire, tu as gagné des championnats. Entreprendre, c’est une course à obstacles. Tu cours, tu sautes, tu te vautres, tu te relèves, et tu recommences.
– Cette analogie est particulièrement bien trouvée, s’amuse Ben.
– Oui, hein ? Je pourrais devenir conférencier, non ?
– Parce que tu n’as pas suffisamment à faire ?
– C’est plus facile de répéter le même discours que de gérer une vingtaine d’établissements. Qu’est-ce que je suis allé faire dans cette galère ?
– Surtout que tu continues, hein ?
– Il me faut des défis.
– Il te faut trouver une autre façon de provoquer ton père, surtout.
Je me gare dans le parking réservé à la direction de l’hôtel. Dans l’ascenseur, quand j’appuie sur le bouton qui mène au penthouse, la musique d’ambiance change, devient plus entraînante, en écho à ce qu’il se passe là-haut. Si on veut se reposer, ce n’est pas ici qu’on doit prendre une chambre !
L’ascenseur s’arrête, les portes s’ouvrent et la musique est remplacée par celle du DJ. Comme nous sommes au dernier étage d’un gratte-ciel qui domine toute une partie de Manhattan, les baies vitrées qui nous entourent sont teintées de rouge et d’orange, mais juste légèrement, de manière à toujours apprécier la vue.
Il n’est pas encore vingt-trois heures, mais il y a déjà énormément de monde qui se déchaîne sur la piste. Quelques clients me reconnaissent – j’ignore qui ils sont –, me font des signes comme si on était potes, me tapent dans le dos avec familiarité. J’ai déjà remarqué que les clients les plus démonstratifs avec moi sont ceux que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. Je déteste ça, et ça amuse Ben qui sait à quel point je m’efforce d’être « amical » dans ces circonstances. Je n’ai pas envie qu’on me dise antipathique, ma personne est ma marque de fabrique, ma carte de visite. Ce qu’il ne faut pas faire pour réussir…
– Ça t’apprendra à vouloir faire la fête dans ta propre boîte, se moque encore Ben.
Si ce n’est pas ici, ce serait où ?
Ben et moi nous dirigeons vers le carré VIP où notre bande se trouve déjà. Nous saluons tout le monde avec force accolades et tapes dans le dos. La plupart d’entre nous se sont rencontrés à l’école de commerce ou à la résidence universitaire internationale où je me suis installé pour quitter le carcan familial. C’est surtout le goût du sport et de l’effort qui nous a unis, et dix ans plus tard, la bande est toujours soudée malgré les différentes directions prises par chacun.
Le sujet d’actualité reste le chantier de Ben et tout le monde y va de ses encouragements, même ceux qui n’ont jamais mordu la poussière de leur vie.
– Ce sont les aléas d’un chantier, remarque Cordell, architecte de son état. Quel serait le plaisir de construire, sinon ?
– Faut être maso pour penser un truc pareil ! J’en crois pas mes oreilles, lâche Ben en levant les yeux au plafond.
Je ris avec les autres. Une serveuse pose un plateau devant moi. Je prends le verre, l’approche de mon nez par habitude avant de boire une gorgée de mon virgin mojito. Je veux bien travailler pendant que je m’amuse – ou devrais-je dire m’amuser pendant que je travaille ? –, mais je m’impose tout de même certaines règles : je ne consomme pas d’alcool dans mes propres établissements.
– Ça, c’est parce que c’est la première fois que tu construis pour de vrai, remarque Pierre, l’associé français de Cordell. Moi, je préfère retaper quelque chose de vieux plutôt que de faire du neuf.
– Je fais les deux, dit Ben. Je retape et je construis.
– Quel baptême de feu ! s’amuse Kyle. Tu ne pouvais pas y aller doucement, il fallait que tu fasses tout à la fois.
Ce dernier a intégré la bande parce qu’il est le frère jumeau d’Aaron. Contrairement aux autres, il est artiste. Cela fait à peu près dix ans qu’il essaie d’écrire son premier roman, et on a cessé de l’interroger sur l’avancement de son texte… Je ne sais pas si je serais capable de travailler autant d’années sur un projet sans obtenir de résultat.
– Maintenant, je ne peux plus faire machine arrière, dit Ben en haussant les épaules. Je suis endetté pour les cent prochaines années, alors j’ai intérêt à ne pas me louper.
– Et l’inauguration, ça va se passer comment ?
– Bon sang, tu as entendu ce qu’il vient de dire ? questionne Aaron en dévisageant son jumeau, dépité.
Je finis par les laisser et vais jouer mon rôle de patron. Je me dirige d’abord vers les visages qui me sont familiers, j’échange quelques banalités, quelques plaisanteries, puis passe aux suivants.
Je repère au bar une brune aux longs cheveux, habillée d’un short et d’un haut à paillettes. Elle est accompagnée de deux autres filles, blondes, mais je n’ai d’yeux que pour leur copine. Je m’approche du comptoir, me glisse à ses côtés et fais signe à la barmaid, qui s’empresse de me servir avant tout le monde.
Il faut bien qu’il y ait des privilèges dans ce métier.
– Hé ! fait la brune. On était là avant !
Ce n’est pas une habituée, elle ne sait pas qui je suis. Ça me plaît.
– Je sais, réponds-je, un sourire en coin.
– Non, mais, je rêve ! s’offusque-t-elle en me foudroyant du regard.
La barmaid pose un verre devant moi avec un « Voilà, boss ». Aussitôt, les deux amies de la brune semblent s’intéresser davantage à moi.
– Vous êtes Ash Cooper ? demande l’une d’elles.
– À votre service, réponds-je avec un clin d’œil. Drew, sers mes nouvelles amies, s’il te plaît.
Aussitôt, la barmaid pose les verres sur le comptoir et honore le reste des commandes dans l’ordre avec dextérité. Elle prépare une série de shots en dix secondes. Les blondes m’entourent, me disent que l’Upon est superbe, que la vue est magnifique, que c’est la meilleure adresse de tout Manhattan. Plus elles parlent, moins je les écoute, mon verre à la main. J’échange un regard avec la brune, qui a gardé le silence pendant tout ce temps.
– Tu danses ? demandé-je.
– Non, répond-elle dans un ton de défi.
– OK. Je peux continuer à discuter avec tes copines… quel que soit le sujet.
Un sourire amusé traverse son visage, elle le réprime aussitôt et reprend un air très déterminé.
– OK, décide-t-elle. On danse.
On dit que seules les femmes savent être multitâches, mais je le suis tout autant : je peux danser tout en gardant un œil dans la salle pour m’assurer que tout le monde s’amuse sans anicroche. J’ai des gérants compétents, et si je mets un point d’honneur à faire le tour de mes propriétés, c’est uniquement pour qu’on se souvienne qu’il y a un patron.
Mais le patron, ce soir, va se changer les idées.
