Chapitre 6
Ash
Est-ce que j’ai besoin d’emmener Neila dans mes clubs ? Non.
Est-ce qu’elle a besoin d’être au courant de tout ce qui se passe ? Non.
Mais à la voir aussi émerveillée devant ce coucher de soleil sur Manhattan, je sais que j’ai une excuse toute faite pour le faire. La peau de son visage prend des reflets cuivrés, même ses cheveux ont une tout autre teinte, vivante.
Mon Dieu, sait-elle combien elle est magnifique ? Non.
– On va manger à la table du chef, annoncé-je quand Neila se détourne enfin du spectacle.
– C’est-à-dire ? questionne-t-elle en fronçant les sourcils.
– C’est quand tu manges dans la cuisine et que tu peux voir toute l’activité pendant un service.
– Oh !
Elle ne le dit pas, mais l’idée l’intrigue.
Un point pour moi.
Nous nous installons en cuisine et Neila suit l’agitation avec curiosité. Elle commande un tartare de thon alors que je prends un burger avec tous les accompagnements disponibles. Je meurs de faim.
– Quand tu voudras te reconvertir, tu n’as pas besoin d’avoir un club, plaisanté-je alors qu’elle picore dans son assiette. Tu peux commencer par un restaurant.
– Pour me reconvertir, il faut encore que je passe l’examen du barreau, répond-elle distraitement. Pour moi, « nuit » est synonyme de « dormir » ou même d’« étudier ».
Il faut que quelqu’un t’initie à la vie. Je suis prêt à donner de ma personne pour ça.
– Encore quelques jours dans mon univers… lancé-je.
– Dans une réalité alternative, alors, rétorque-t-elle en fronçant les sourcils. J’ai lu tout ce qu’il faut faire pour obtenir une licence de débit de boissons et surtout pour éviter de la perdre. Je trouve dangereux d’avoir sa vie entre les mains d’une tierce personne que tu ne connais pas…
Parle-t-elle toujours d’une licence ou de tout autre chose ? Toujours est-il qu’une ombre passe sur son visage.
– Toute notre vie est entre les mains de tierces personnes, remarqué-je en étudiant chacune de ses expressions. Pour t’alimenter, pour t’habiller, pour te déplacer quand tu prends les transports ou un taxi… Nous avons besoin de milliers de mains à chaque seconde.
Neila me dévisage un instant, puis détourne le regard.
– Tu as raison, on ne s’en rend pas forcément compte, murmure-t-elle.
Sa voix est basse, mais lourde de non-dits. Je comprends que je suis totalement à côté de la plaque.
– Pourquoi le droit pénal ? questionné-je pour changer de sujet.
– Pour rééquilibrer le monde, répond-elle d’un ton distant.
– Rééquilibrer le monde ? répété-je en grimaçant. Je ne vois pas trop comment, j’avoue.
Elle mange un bout de thon, puis repose sa fourchette pour attraper sa serviette. Elle semble songeuse, encore. En ce moment, elle me paraît inatteignable.
– Il faut une justice, tu ne penses pas ? me demande-t-elle en me dévisageant, pour une fois.
– Dans les films, ça fait de bonnes fins, dis-je en retour.
– Tu es tellement cynique, marmonne-t-elle en secouant la tête, dépitée.
– Je suis réaliste, Neila. Je vis dans ce monde. Les « bons » ne gagnent pas toujours, les « méchants » ne perdent pas toujours, non plus.
– Je ne suis pas aussi manichéenne que tu le crois.
– Tu veux « rééquilibrer le monde ».
– Les choses ne changeront pas si on ne les fait pas changer. Un jour, je travaillerai aux Nations unies parce que les coups d’État ne viennent pas de la rue.
– Tu marques un point, mais les révolutions ne viennent pas de l’intérieur, argué-je.
– Ça dépend si tu veux le changement par le sang.
Après notre repas animé d’un débat politico-judiciaire qui m’a surpris – mais qui ne m’a pas déplu –, je m’entretiens avec le gérant pendant que Neila fait un tour dans le club. J’essaie de garder un œil sur elle, mais la décoration voulue pour donner de l’intimité aux clients fait extrêmement bien son office. Les buissons cachent les couples et rendent inaudibles les paroles, il n’y a que peu de coins et recoins dégagés, comme le bar, et je perds Neila de vue. De toute façon, il est temps de la raccompagner chez Ben.
– Tu es sûre que tu n’es pas amish ? lui demande un homme en même temps que je contourne un buisson. Je pourrais t’inviter à faire ton rumspringa avec moi, tu ne voudras plus être baptisée.
Malgré sa tenue conservatrice, Neila est loin d’être l’adolescente amish qui découvre la société moderne en attendant de savoir lequel des deux mondes elle veut intégrer définitivement. Pourtant, même si je vois ce qu’il veut dire, j’interviens :
– Je reconnais qu’il y a une certaine recherche, mais je pense que ça tombe un peu dans la catégorie « lourdeur ».
L’homme est sur le point de me dire de me mêler de ce qui me regarde, mais je le fixe d’un air menaçant. Il bredouille une excuse et disparaît.
– J’aurais pu me défendre, remarque Neila, un brin blême.
– Je te crois, dis-je sans vouloir paraître condescendant ni même dubitatif. Mais je suis le patron.
– Ah oui, ça excuse tout, lâche-t-elle.
– Dans la limite de la légalité, en tout cas. Enfin, c’est toi la future avocate, tu me diras.
– Merci… murmure-t-elle, les joues un peu plus roses.
– Bien, je t’accompagne chez Ben. Je n’ai pas encore terminé ma nuit de travail.
Elle vient tout juste de démarrer…
Dans l’ascenseur, nous gardons le silence. Elle a les yeux fermés, et je ressens une étrange envie de la prendre dans mes bras, de la protéger, d’enlever cet air soucieux de son beau visage. Elle peut s’habiller comme une amish, une mormone, une nonne… mais je ne la verrai jamais comme ma sœur.
***
Mon téléphone vibre avec insistance dans ma poche. Je m’excuse auprès d’une connaissance que j’ai retrouvée après avoir déposé Neila et jette un coup d’œil à l’écran : Marilyn, la secrétaire de mon père avant même ma naissance, la seule personne qui me tient au courant de ce qu’il se passe chez les Cooper, parce que les Cooper me tiennent à l’écart de tout. De toute façon, je ne me donnerais pas la peine de participer à quoi que ce soit même s’ils faisaient un effort dans ce sens…
J’ai une tendresse particulière pour Marilyn, elle me traite comme si j’étais son petit-fils, m’appelle parfois uniquement pour demander comment je vais. Ce qu’elle fait avec cette information ? Je n’en ai aucune idée. La partage-t-elle avec mon père ? Pourquoi le ferait-elle ? Tout le monde sait que mon père et moi, on ne s’entend pas très bien. Et c’est un euphémisme.
Je pourrais dire que tout a commencé quand j’ai décidé d’acheter The Black Suit Club et qu’il a eu honte de moi. Un homme comme le docteur Eric J. Cooper, neurochirurgien renommé, universitaire, humanitaire et humaniste réputé, ne peut pas avoir un fils, unique qui plus est, qui a des boîtes de nuit. Mais nos différends remontent à plus loin. En vérité, ils ont toujours été là. Je ne me souviens pas d’un seul moment de ma vie où ça allait bien avec mon père.
Je quitte la pièce principale du Manhattanian – mon père adorerait cet établissement tellement moderne où l’on fume le cigare, boit du cognac et discute politique – et me retrouve dans le couloir où de la musique de chambre comble le silence de ces murs tapissés de l’histoire de Manhattan, même dans ses heures les moins glorieuses.
Je prends l’appel de Marilyn.
– Qui est mort ? demandé-je, conscient que mon humour noir lui déplaira aussi sûrement que si on m’aspergeait d’eau bénite.
– Je n’apprécie pas du tout ce genre d’entrée en matière, Ashley, rétorque la vieille dame.
– Si tu m’appelles à une heure pareille, ce n’est pas pour une bonne nouvelle. Est-ce monsieur mon père ?
Le penser, c’est une chose. Le dire à voix haute, c’est bizarre. Mes relations avec mon paternel sont inexistantes, certes, mais l’âme du garçon déçu enfouie en moi attend encore un miracle. Et comme les miracles ne se produisent qu’à Hollywood, il risque d’attendre longtemps…
– C’est ta grand-mère, dit Marilyn. Carolyn a eu un AVC.
Je devrais peut-être ressentir quelque chose à ce sujet. Je suis peut-être bien un monstre, tout compte fait. Carolyn me l’a assez souvent répété pour que je finisse par y croire et le devenir réellement.
– Veux-tu savoir comment elle va ? me demande gentiment Marilyn. Dans quel hôpital elle se trouve ?
Pense-t-elle qu’avec un ton doux je retrouverais le sens de la famille ? Elle a plus foi en moi que les gens de mon sang.
– Ça ira, lâché-je, sûrement à sa grande indignation. Merci de me tenir au courant, Marilyn.
Et je raccroche avant de lui sortir un truc barbare comme « mon père est neurochirurgien, il peut bien s’occuper de sa mère ».
