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Chapitre 2

Neila

Je verrouille la porte et m’y adosse pour souffler.

Ben fait confiance à Ash. Logiquement, je devrais faire de même. J’ai énormément entendu parler de lui, j’ai l’impression de le connaître depuis toujours. Pourtant, mon cœur bat encore trop fort et une alarme résonne bruyamment dans mon esprit : Ash est un danger. Il est trop beau, trop sûr de lui, trop arrogant.

Je déteste ce type d’hommes. Je préfère m’en tenir éloignée. Il suffit de voir la fille qui l’accompagnait pour deviner sa personnalité. Si sa robe était un centimètre plus courte, on pourrait l’attaquer pour attentat à la pudeur !

Mon téléphone sonne. Je me décolle de la porte et fouille dans mon sac abandonné sur le canapé.

– Je suis bien arrivée, réponds-je sans lui laisser le temps de dire un mot.

– Je sais, je viens d’avoir Ash, dit Ben.

– Je crois qu’il avait autre chose à faire qu’aller me chercher, remarqué-je en grimaçant. J’aurais pu me débrouiller seule.

Tout en parlant avec mon frère, j’explore son studio, pas très grand, surtout long. Le lit se trouve dans l’alcôve au bout de la pièce à vivre. Il n’y a pas de place pour des tables de chevet, alors il y a des appliques accrochées à la tête de lit et une étagère en hauteur où je reconnais une des dernières photos de moi, prise à Disneyland il y a quinze ans – ça me touche qu’il l’ait encore. Un souvenir de notre premier grand voyage en famille. Maman est infirmière, papa coach de basket universitaire. Ce n’est pas un euphémisme que de dire qu’on ne roule pas sur l’or. Ce séjour en Californie a été magique, même pour Ben qui avait déjà 17 ans.

– Tu as fait dix heures de voyage, tu as deux valises qui doivent faire ma taille, et tu avais entre deux et quatre correspondances si tu prenais les transports, se justifie Ben. Même moi, j’aurais préféré qu’on vienne me chercher.

– Merci de t’en être occupé, reprends-je, plus doucement. Et toi, ça va ?

– Je n’avais pas besoin d’un affaissement, ça, je peux te l’assurer, répond-il en soupirant. Je vais essayer de passer au milieu de la journée, OK ?

– Ne t’inquiète pas pour moi, Ben. Fais ce que tu as à faire, je vais dormir un peu.

La garçonnière de mon frère contient le strict minimum : un lit, un canapé, une table basse, un écran plasma. Pas de chaises ni de tabourets pour le comptoir de la kitchenette. Et quel bazar ! Maman ferait une syncope…

– Au fait… reprends-je, je dors où ?

– Ah, oui, j’oubliais ! s’exclame Ben. Dors dans mon lit, je prends le canapé.

– Ah, non ! Je peux tout aussi bien rester sur le canapé. Je m’incruste déjà chez…

– Neila, il n’y a pas de souci, me coupe-t-il. C’est confortable, et puis je vais me lever plus tôt que toi et me coucher plus tard. N’en parlons plus, tu veux. Je dois y aller, à plus tard !

Je n’ai pas le temps de dire « OK », que mon frère a déjà raccroché. Je grimace. Ça me dérange vraiment qu’il sacrifie son confort, surtout pour quasiment deux mois.

J’appelle mon fiancé tout en inspectant le réfrigérateur. Visiblement, Ben a une alimentation équilibrée, contrairement à l’étudiante surchargée que je suis et qui n’attache pas d’importance à ce qu’elle ingurgite.

– Allô, allô ! fait Thomas en décrochant dès la première sonnerie. Tu es arrivée à bon port ?

– Oui, enfin ! lancé-je en soufflant théâtralement.

Au milieu des boîtes en plastique avec des repas faits maison préparés à l’avance, je trouve des crudités et du houmous. Il y a une demi-douzaine d’assiettes, de verres et de fourchettes dans l’évier, je suis surprise qu’il y ait encore de la vaisselle dans le placard.

– Et toi ? demandé-je en m’installant sur le canapé pour manger. Prêt pour ta journée ?

– J’aurais voulu que tu sois là avec moi, Neila, dit-il d’une voix douce. Tout le monde me demande où se trouve mon adorable fiancée.

Malgré son insistance, j’ai refusé d’accompagner Thomas à Cape Cod. Sa famille a organisé toute une série d’événements auxquels il ne peut pas échapper, mais moi si. Je quitte la côte ouest pour la première fois, je m’installe à New York alors que je n’y ai jamais mis les pieds auparavant et mes cours commencent dans huit semaines… Tout juste le temps pour que je m’organise et prenne mes marques.

– Adorable, je ne sais pas… murmuré-je en me sentant légèrement coupable de l’avoir abandonné.

– Adorable, insiste Thomas. J’aurais voulu te présenter au cercle d’amis de mes parents. Ils seraient époustouflés par ta beauté et ton intelligence.

– Je me ferai pardonner en passant Thanksgiving avec ta famille et en étant doublement charmante ! Ce sera parfait.

– C’est toujours parfait quand tu es à mes côtés, Neila.

S’il voulait me faire rougir, c’est réussi !

Thomas me soutient infailliblement. Il m’a vue préparer mon plan de route pour les deux mois à venir, il sait que j’ai besoin d’être occupée. Pour commencer, je dois me trouver un job d’été – pour une durée aussi courte, ça risque d’être compliqué, mais je vais y arriver – et m’inscrire à la salle de sport de mon frère. J’emménage à la résidence universitaire fin août et je dois également m’inscrire aux cours et aux différentes associations nécessaires pour bâtir un CV en béton. Enfin, il faut que je déniche un stage pour l’année universitaire, dans un cabinet prestigieux si possible. Tout est planifié au jour près, ou presque !

– J’arrive demain soir, me rappelle Thomas. Je t’ai envoyé un e-mail avec les détails. Maintenant, va te reposer, mon ange, on s’appelle ce soir.

Je l’embrasse, raccroche et mange la moitié de mes crudités avant d’envoyer un texto à mes parents.

Je cherche où Ben peut bien cacher les draps et les serviettes et découvre que son lit se soulève. Magique ! Je récupère de quoi refaire le lit quand ma mère m’appelle. Il est cinq heures du matin à Olympia. Elle devait à peine dormir en attendant de mes nouvelles.

– Je suis entière, maman, la devancé-je aussitôt, un tantinet moqueuse.

– Heureusement ! Mais à part être entière, ça va ?

– Oui, maman, réponds-je en dépliant une taie d’oreiller. Ben a eu un empêchement, c’est Ash qui est venu me chercher à l’aéroport.

– Ah ! Tant mieux, répond ma mère avec un soupir de soulagement. Je l’aime beaucoup, c’est un garçon charmant.

Charmant… Oui, c’est l’adjectif qui me vient tout de suite à l’esprit le concernant.

– Maman, je vais prendre une douche et me coucher.

– D’accord, ma chérie. Je suis contente que tu sois avec ton frère, si tu savais comme ça me soulage !

Quand je suis partie vivre à Seattle, j’étais à deux heures de train d’Olympia et mes parents m’ont accompagnée. Ils me rendaient régulièrement visite, et je me sentais en sécurité de savoir qu’ils étaient si proches. C’est la première fois que je suis aussi loin d’eux, et moi aussi, ça me rassure d’être avec mon grand frère. Mais je ne vais pas le dire à Ben, sinon je suis bonne pour une surveillance rapprochée.

Après ma douche, je m’endors aussitôt couchée, étalée comme une crêpe.

***

– Debout, c’est l’heure !

Je me réveille en sursaut, puis d’un coup, Ben s’écrase sur moi et me coupe la respiration instantanément. Il fait le double de ma taille et de mon poids, tout en muscles. S’il cherche à me tuer, il va vite arriver à ses fins.

– Ben ! soufflé-je.

– C’est l’heure de se lever.

Il saute sur le lit et me secoue comme si c’était le matin de Noël. À croire que j’ai encore 5 ans ! Je roule sur le côté, saute sur mes pieds et l’attaque par-derrière en bondissant dans son dos. Je l’ai réveillé de cette façon une fois, alors qu’il venait tout juste de se coucher. Maintenant, chaque occasion lui est bonne pour se venger. C’est de la rancune, ou alors, je ne m’y connais pas !

– Bon sang, Ben, j’ai payé ma dette il y a genre dix ans ! m’écrié-je en m’accrochant à ses épaules massives.

– Tu as signé pour la vie, sœurette !

Une seconde plus tard, il me projette sur le matelas.

On appelle ça un réveil musclé.

Bienvenue chez les Simmons !

Je lève la main en signe de reddition et ne bouge plus.

– Dire que ça me manquait de vivre avec toi, lâché-je. Je ne peux pas croire que je me suis jetée dans la gueule du loup.

– Toute seule comme une grande, se moque Ben en s’allongeant à côté de moi, les mains croisées sur son torse.

– Ça va, sur le chantier ? demandé-je.

– Ç’aurait pu être pire, répond-il avec un rictus, en haussant les épaules.

– Qu’est-ce qu’il s’est passé, exactement ?

– On reprend un bâtiment délabré, on le retape, tout en créant une extension, résume-t-il. Si du côté de l’extension, tout va bien, du côté du bâtiment délabré, c’est un peu plus compliqué. Cette nuit, le deuxième étage d’une zone pas encore consolidée s’est affaissé, ce qui a entraîné un affaissement sur tout le bâtiment, du deuxième au rez-de-chaussée. On doit tout déblayer avant de reprendre.

– Je suis désolée, murmuré-je alors qu’il soupire.

– Oui… Il a au moins vingt ans d’expérience. Je suis peut-être le patron, mais je n’ai pas fait d’études de génie civil.

– Tu ne pouvais pas tout faire, non plus, m’amusé-je. On est brillants dans la famille, mais pas à ce point-là !

– Quoi, tu ne penses pas que j’aurais pu être ingénieur ? s’indigne-t-il en se tournant vers moi.

– Si, si, mais tu as déjà un diplôme en sciences sportives et un diplôme d’école de commerce. Je pense que c’est bon, non ? À moins que tu veuilles passer ta vie à étudier ?

– Non, j’ai assez donné, s’amuse-t-il.

Il se redresse et fait craquer tous les os de son corps dans un concert assez terrifiant.

– Je suis venu voir comment tu allais, ajoute-t-il en se tournant vers moi. Ça va être compliqué, cette semaine, je suis désolé par avance, sœurette.

– Ça va aller, le rassuré-je en me redressant à mon tour.

Il bondit sur ses pieds, je le suis. Il fouille dans un des tiroirs de la cuisine.

– Tiens, tes clés, dit-il en me lançant le trousseau. Heureusement que c’est Ash qui est allé te chercher. Je suis parti tellement vite, j’ai oublié les détails.

Oui, heureusement…

– Tu peux repartir te coucher, dit-il.

– Après la façon dont tu m’as réveillée ? rétorqué-je en faisant la moue et en croisant les bras. Je suis bonne pour commencer à cocher les points de ma liste, plutôt. J’ai recensé une série de bureaux qui acceptent des étudiants, stagiaires et temps partiels, mais avant d’envoyer mon CV, je vais prendre le métro pour évaluer les distances. Et puis, je vais en profiter pour aller à la fac et à la résidence universitaire. Juste pour voir.

– Juste pour voir, oui… Tu es affreusement nerd, quand même, me taquine Ben. Je ne sais pas si c’est attendrissant ou si je dois m’inquiéter.

– Je suis organisée, rectifié-je en levant le menton. C’est ma façon d’être, et jusqu’à présent, elle ne m’a jamais porté préjudice.

– Certes, mais tu n’as pas besoin d’un boulot, cet été, me rappelle-t-il en me tendant un papier que je récupère par réflexe sans même regarder. Je prends en charge ton éducation, et tant que tu es ici, tu n’as pas à débourser un centime. Tu devrais être à Cape Cod avec Thomas.

– Si j’avais demandé une bourse… commencé-je.

– Il est hors de question que tu demandes une bourse alors que je peux m’en occuper, me coupe-t-il, catégorique. Je ne veux pas que tu aies du mal à joindre les deux bouts comme moi quand j’ai débarqué.

– Ben, je te suis reconnaissante pour ça, tu le sais. Et tu sais aussi que je vais te rembourser jusqu’au dernier dollar, mais ça ne te donne pas le droit de me dicter ma conduite : je vais travailler. Un point, c’est tout.

Je ne veux pas dépendre à cent pour cent de mon frère, il en fait déjà assez. Et en plus, j’ai vraiment besoin d’avoir une occupation. Aller à Cape Cod aurait été très intéressant si j’étais du genre à me prélasser, ce qui n’est pas le cas. N’avoir rien à faire me fait peur, et à Cape Cod, je n’aurais eu « strictement » rien à faire. En compagnie de Thomas, certes, mais ça ne rend pas la vacuité plus supportable !

Ben me tire de mes pensées en me plantant un baiser sur le front.

– J’ai 22 ans, nom de Dieu ! m’emporté-je en le repoussant.

– Tu seras toujours ma petite sœur ! rétorque-t-il en me faisant un clin d’œil. Je viens te chercher pour aller dîner. Bye !

Quand il s’en va, je souffle comme si je venais de faire le tour du terrain de basket de mon père au moins cent fois. Je jette un coup d’œil au papier qu’il m’a tendu : code du wi-fi, code d’entrée de l’immeuble, numéros importants dont celui d’Ash à contacter en cas d’urgence… Ben lui fait vraiment confiance.

Je range le papier dans mon sac à main et me prépare pour sortir. Mon frère a tué mon envie de dormir, alors autant être productive.

***

Je n’en reviens toujours pas.

Moi, Neila Simmons, fille d’Olympia, capitale de l’État de Washington, mais ville paumée comparativement à Seattle, je vais étudier à la prestigieuse faculté de droit de l’université de New York.

Moi.

Je trépigne d’impatience et d’excitation. Je sors mon téléphone de mon sac à main et prends en photo le drapeau violet avec le logo NYU accroché à la façade en briques rouges pour l’envoyer à Thomas et à mes parents, avec un texto plus qu’hystérique.

[C’est trop beau !!!:-D]

On dirait un palais, avec ses arches, ses portails et toutes ces plantes. Je suis prête pour le grand bal ! Le bâtiment se trouve juste en face du Washington Square Park que je traverse rapidement en me disant que ce sera un bel endroit pour les pauses déjeuner. Je m’arrête devant l’arc de triomphe dédié à George Washington et le prends également en photo.

[J’ai tellement vu ce parc dans les films !

Je ne peux pas croire que

ça va être ma cour de récré !]

Thomas me répond :

[Tu marches sur au moins

vingt mille corps.]

Je me glace. Par automatisme, je regarde mes ballerines noires sur le pavé clair.

[Tu plaisantes ?!]

[Le parc a été construit sur un ancien cimetière,

ils ne se sont pas donné la peine de le déplacer.]

Je grimace d’horreur. J’avance avec précaution en me rendant compte de l’absurdité de ma réaction. Vingt mille corps, c’est peut-être la totalité du terrain ! Après tout, ce n’est pas le meilleur endroit pour manger…

[C’est horrible !]

Alors que je me retrouve à nouveau devant la faculté de droit, Thomas m’appelle.

– Ne boude pas, je te taquinais, plaide-t-il.

– Tu me taquinais en me disant que je marchais sur des corps ? m’indigné-je.

– Ah non, ça, c’est la stricte vérité. Je voulais juste connaître ta réaction.

Je vais le tuer. Je vais faire des cauchemars, maintenant !

– Je ne suis pas là avec toi, et ça m’embête, m’avoue-t-il.

– Et tu as donc décidé de me raconter des trucs joyeux pour compenser. Sympa, marmonné-je.

Je contourne le bâtiment de la faculté et avance jusqu’à mon futur chez-moi, également en briques rouges.

– Je suis devant la résidence, l’informé-je. J’ai tellement hâte d’y être !

– Deux mois passent très vite, mon ange.

J’espère !

***

Je mange sur le pouce et explore le réseau de transports avec la carte de New York annotée comme il se doit. Puis je rentre chez Ben en même temps que lui.

– Prête pour aller dîner ?

– Tu es crevé, tu devrais te reposer plutôt, dis-je en voyant sa tête de déterré. On peut rester à la maison, tu as suffisamment de plats préparés au frigo.

– Non, non, refuse Ben en me poussant vers l’ascenseur. Je risque de ne pas être très présent cette semaine, voire la semaine prochaine. Je vais partir tôt et rentrer tard. Et depuis le temps que j’attends que ma petite sœur vienne enfin me rendre visite !

– Oh, tu auras vite fait de le regretter, dis-je, pourtant touchée par son effort.

– Mais non. En plus, je n’aime pas trop rentrer dans un appart’ vide, ça me fera du bien de te voir, même si ce n’est que pour les vacances.

Ça me chagrine que mon frère puisse se sentir seul alors qu’il a une vie sociale et professionnelle sacrément remplie… Du coup, je ne corrige même pas son « pour les vacances ».

– On va manger à cinq minutes d’ici, à côté de ma salle de gym. Il faut que je te fasse faire le tour du proprio, d’ailleurs.

– Après manger ? proposé-je. Comme ça, c’est fait ?

– Ça marche.

– Je ne peux pas croire que tu habites Broadway, lâché-je, alors que nous longeons l’avenue.

– Broadway traverse tout Manhattan jusqu’au Bronx, ça ne veut pas forcément dire côtoyer les salles de spectacle et les artistes, s’amuse Ben, les mains dans les poches.

– Ah bon ? m’étonné-je.

– Tu as bien une carte de New York sur toi, non ? se moque-t-il.

Je fais tellement provinciale.

Au fur et à mesure que nous avançons, j’aperçois le Flatiron Building, reconnaissable à sa forme triangulaire – je me demande comment sont les pièces dans un angle si aigu –, puis le majestueux Empire State Building au-dessus des arbres du Madison Square Park.

– J’adore ton quartier ! lâché-je.

– Il est bien, hein ? renchérit Ben. Tu peux faire pas mal de choses à pied, je sais que tu aimes ça.

– Et je pourrai venir à la gym au pas de course !

The Black Suit Club dans lequel nous pénétrons est un « gastropub » en face du parc. C’est aussi un club sportif, comme en témoignent les maillots d’équipes de basket signés et encadrés sur les murs en marbre noir et les écrans allumés sur ESPN. Mais les chandeliers en cristal, les banquettes en cuir blanc, les rambardes dorées, les tables en verre… donnent une dimension extrêmement chic à l’établissement. Rien à voir avec le bar où mon père va regarder les matchs de l’équipe City Thunder d’Oklahoma en compagnie de Ben – quand celui-ci rentre à la maison –, avec chopes de bière et cacahuètes sur le comptoir !

Cet endroit est loin de l’idée que je me fais de mon frère. Mon frère à moi dévore des hot-dogs dégoulinants de moutarde sur les gradins d’un stade, pas sur les fauteuils en cuir d’un établissement tellement… chic ! Pourtant, il salue la serveuse avec familiarité, me présente, puis s’installe à une des tables hautes. Il y a une série de plateformes avec des banquettes, comme dans une salle de cinéma. Ça m’a l’air parfait pour voir un match entre amis sans avoir besoin d’aller sur le terrain.

– Tu viens souvent ? demandé-je, curieuse.

– Pas tant que ça, répond Ben en me tendant le menu. Mais on y mange très bien.

– Tu sais ce que tu prends ?

– Burger au crabe royal, dit-il sans hésitation.

J’étudie la carte, mais c’est toujours la même chose : quand il y a trop de choix, c’est limite si je ne pointe pas un doigt au pif, les yeux fermés, dans la liste des plats. Nous passons nos commandes : le fameux burger au crabe et de la bière pour Ben, des tacos de poisson-chat et de l’eau gazeuse pour moi.

– Comme je vais avoir des horaires de dingue les prochaines semaines, si jamais tu as un problème et que tu n’arrives pas à me contacter, appelle Ash, me dit Ben alors que la serveuse revient avec nos boissons. Il vit à NoHo, c’est juste à dix minutes.

Mon cœur manque un battement rien qu’à l’idée. Mon cerveau me hurle que cet homme est un danger et mon corps tout entier est en mode alerte ouragan.

– Si je me souviens bien, j’ai survécu quatre ans à Seattle sans toi… et sans Ash, rétorqué-je.

Ben ouvre la bouche pour dire un truc, renonce, reprend sa bière. De toute façon, je sais ce qu’il va me sortir, comme argument : il y a deux fois plus de monde à Manhattan qu’à Seattle pour trois fois moins d’espace ; c’est comme être dans une cocotte-minute de la taille d’une boîte à sardines. Et je ne veux surtout pas y penser.

– Je ne suis pas une gamine, Ben, lui rappelé-je pour la millionième fois. J’ai 22 ans, tu t’en souviens ?

– Je sais parfaitement l’âge que tu as, grommelle-t-il.

– On dirait que l’image que tu as de moi s’est figée à l’époque de ce voyage à Disneyland et que tu ne m’as pas vue grandir. Ce n’est pas très surprenant qu’Ash ait eu un choc en me voyant.

– Il a eu un choc ? s’étonne-t-il.

La serveuse arrive enfin avec nos assiettes. Quand je sens l’odeur merveilleuse de mes tacos, mon estomac réagit et je réalise à quel point j’ai faim.

– Je pense qu’il s’attendait à une mineure avec la pochette autour du cou ! lancé-je en coupant un bout de mon poisson avec ma fourchette. Tu as cette fâcheuse manie de vouloir me couver, évidemment que ton meilleur ami me prend pour une gamine. Tu es un papa poule, je plains ta fille si un jour tu en as une !

– Ouh là, ta petite sœur est sans pitié ! remarque soudain une voix grave. Bonsoir, Neila.

Ma fourchette se fige à mi-chemin entre l’assiette et ma bouche ouverte. En m’en rendant compte, je repose mon couvert en toute hâte et renverse mon verre au passage. Ash, plus rapide que moi, redresse le verre, tamponne la table avec une serviette et fait signe à un serveur pour qu’il s’en occupe.

Et pendant tout ce temps, je n’ai pas respiré.

Ben, ce traître, propose à Ash de se joindre à nous, ce qu’il fait dans la seconde.

Mer-veil-leux.

Mon cœur s’emballe et je ne sais pas quoi faire pour reprendre le contrôle. La méditation n’est pas vraiment mon truc, je me calme dans l’action, pas en respirant ni en récitant des mantras !

Ash et Ben discutent chantier, ce qui me va et me laisse le loisir de picorer mon délicieux poisson.

– Je passerai demain avant d’aller au bureau, décide Ash.

– Tiens, en parlant de bureau, Neila cherche un job d’été, lance Ben.

Je regarde ma fourchette et me demande si mourir de cette façon est douloureux.

– Pourquoi ne pas chercher un stage directement ? me questionne Ash en me toisant.

Ses yeux sont si bleus, ses cheveux si sombres, ses dents si blanches, son aura si démoniaque…

– Ma fac est très stricte à ce sujet, réponds-je en faisant de mon mieux pour ne pas détourner le regard malgré l’envie. Il est vivement déconseillé de travailler plus de vingt heures par semaine et il est interdit de manquer des cours. À la rentrée, je récupérerai mon emploi du temps et choisirai mon stage en fonction. En attendant, je dois travailler.

– Non, tu ne dois pas, intervient mon frère.

Ta gueule, Ben.

Ash s’adosse à son siège et croise les bras. Ce matin, il portait un costume bleu nuit et une chemise blanche. Là, son costume est gris et sa chemise noire. Je ne sais pas lequel je préfère, mais les deux lui vont parfaitement.

Pourquoi devrais-je préférer quelque chose, d’ailleurs ?!

Il me fixe à m’en rendre mal à l’aise. Qu’est-ce qu’il a à me regarder comme ça ? Pourquoi j’ai les mains moites, tout d’un coup ? Pourquoi…

– J’ai des assistants juridiques dans mon empire de débauche, comme l’appelle ma grand-mère, commence-t-il en se grattant le menton.

– Empire ? Ce n’était pas un royaume, ce matin ? le défié-je.

Il a un sourire en coin. Je retiens à nouveau ma respiration. Bon sang, il faut que j’apprenne à me taire.

– Ça dépend de l’humeur du jour, dit-il avec de la séduction dans sa voix qui me couvre de chair de poule.

Ben le frappe à l’épaule, les sourcils froncés.

– C’est ma sœur, mec, fais gaffe à toi, le sermonne-t-il.

– C’est mon moi naturel ! se défend Ash.

– Je ne veux pas de ton moi naturel auprès de ma sœur.

Et il lui fait quand même confiance… Je n’en reviens toujours pas.

– Enfin bon, reprend Ash avec plus de sérieux. J’ai une équipe qui gère chaque établissement, puis une équipe resserrée qui supervise le tout à l’étage.

Il indique l’étage de l’index et je lève bêtement les yeux au plafond. Le club a plusieurs mezzanines, c’est immense, je ne vois pas très bien ce qu’Ash veut dire.

– À l’étage… ? répété-je.

– Mon QG est à l’étage, explique Ash avec un sourire suffisant. Et ceci est mon tout premier établissement slash, ma cantine personnelle.

Évidemment… On est voisins. Gé-nial !

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