Chapitre 1
Ash
– Il est quatre heures, New York s’éveille, chantonne Charlotte d’une voix sensuelle.
– New York ne s’éveille pas puisque New York ne s’endort jamais, remarqué-je, taquin.
Charlotte part dans un petit rire coquet et enroule ses bras autour du mien alors que nous longeons Broadway. Les bars se vident, même si ce ne sont pas les hordes d’après la fin des différents spectacles. New York brille comme s’il était dix-neuf heures et j’aime ça. De toutes les villes que j’ai pu visiter, New York est celle que je préfère. Cette ville est mienne et Manhattan est mon terrain de jeu. C’est ici que je veux développer mon empire nocturne. Je n’ai pas besoin de m’exporter ailleurs, le monde entier s’y trouve déjà.
Nous venons de quitter le Jungle, un de mes bars en rooftop avec vue sur l’Empire State Building, et nous nous dirigeons vers le Madison Square Park pour récupérer ma voiture. Il n’est pas rare qu’une cliente soit très attirante, et ce soir, c’est Charlotte qui m’a tapé dans l’œil.
– Il y a une chanson qui s’appelle Il est cinq heures, Paris s’éveille, dit Charlotte avec son accent français prononcé. J’adapte !
Elle se remet à fredonner en me regardant avec ses yeux bleus malicieux tandis que je fixe ses lèvres pulpeuses.
Cette soirée est décidément bien partie !
Mon téléphone vibre dans la poche de mon pantalon. Je vis et travaille la nuit, ce n’est pas anormal qu’on m’appelle à cette heure, alors je ne m’en inquiète pas, plus intéressé par le petit numéro de Charlotte. Je l’ai repérée de loin au milieu de toute la végétation qui donne son nom au club, grâce à sa minirobe rouge. Elle a des jambes interminables et les cheveux longs, je sais apprécier ce genre de qualités à leur juste valeur.
Le téléphone sonne encore et je regarde l’écran par acquit de conscience. Mon sang ne fait qu’un tour en lisant le nom de mon meilleur ami et mes pas ralentissent automatiquement. Contrairement à moi, Ben est un adulte « normal » : en plein milieu de semaine, à cette heure-ci, il devrait être en train de dormir.
Je m’écarte de Charlotte, qui me lâche en faisant la moue, et décroche.
– Dis-moi que tu n’es pas mort ! lancé-je aussitôt.
– J’aurais du mal à te répondre si c’était le cas, me dit-il, pince-sans-rire.
– Tu as tué quelqu’un et tu as besoin que je t’aide à cacher le corps ?
– Rien d’aussi dramatique. Tu as de drôles de fréquentations quand même, pour avoir des idées pareilles ! dit-il en se marrant.
Charlotte marche devant moi en se déhanchant, sa robe moulante épouse parfaitement ses courbes, ses jambes sont joliment dessinées. Nous nous rapprochons de l’immeuble où se trouvent mon bureau et ma voiture.
– Je suis entier, mais dans la merde, reprend Ben.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ? m’inquiété-je à nouveau.
Je m’arrête au milieu du trottoir. Charlotte s’éloigne, mais je ne m’en occupe plus. Ben est comme un frère pour moi. Depuis notre rencontre à l’école de commerce de Columbia il y a dix ans, nous sommes inséparables, nous avons fait les quatre cents coups ensemble. Le genre de coups dont je ne parlerais jamais devant ma grand-mère Carolyn, et pourtant, elle n’est pas sensible pour un sou. C’est même le contraire, d’ailleurs : on ne l’appelle pas la « Dame de fer » pour rien.
– Il y a eu un affaissement sur le chantier, cette nuit, annonce Ben. Sur trois étages.
– Merde, soufflé-je en me passant la main dans les cheveux.
Ben s’est récemment lancé dans la construction d’un grand complexe sportif sur les rives de l’Hudson, et je suis son investisseur principal. Qu’il y ait des problèmes sur le chantier me dérange doublement, pour lui encore plus que pour moi.
– Mouais, répond Ben en soupirant. Ce n’est que matériel, ç’aurait pu être pire. Je suis déjà sur place, mais ce n’est pas pour ça que je t’appelle.
– Ah bon ? m’étonné-je en fronçant les sourcils. Je suis quand même concerné. Un peu. Enfin, je crois ?
– Je t’aurais tenu au courant, s’impatiente-t-il à nouveau. Genre, vers midi, quand tu émerges après avoir dormi.
Je pivote sur mes talons et vois Charlotte qui a perdu son déhanchement et son envie de chanter. Elle boude, puissance dix mille.
Et merde !
Ben poursuit, totalement étranger à mon dilemme : écouter mon pote ou m’occuper d’une fille sexy.
– J’ai un autre problème. Neila, ma petite sœur, va atterrir dans une quarantaine de minutes et j’en ai encore pour quelques heures à tout réorganiser.
– Et… tu veux que j’aille la chercher… deviné-je en plissant les yeux.
Charlotte va être ravie… Je vais avoir droit à la soupe à la grimace. Après on se demande pourquoi je ne me mets pas en couple !
– Ouais, s’il te plaît. Je ne t’aurais pas appelé si je pouvais faire autrement. Je lui ai promis que j’allais lui éviter le taxi, les transports, tout ça. Elle vient déjà de se taper un voyage de dix heures.
– Dix heures ? Mais elle vient d’où ? D’Honolulu ?!
– De Seattle, avec escale à Phoenix. Bref, tu peux y aller ou pas ? Le temps que tu arrives à Newark, elle sera sur le point d’atterrir.
Évidemment, ça ne pouvait pas être JFK. Il faut que je me tape le trajet jusque dans le New Jersey. Je vais perdre quasiment deux heures pour récupérer la fameuse Neila. Depuis le temps que Ben en parle !
– J’y vais, ne t’inquiète pas, décidé-je.
C’est bien parce que c’est toi.
– Merci, mec, je te le revaudrai !
– T’as intérêt !
Je m’approche de Charlotte en rangeant le téléphone dans ma poche.
– Changement de programme, annoncé-je. Je dois aller chercher quelqu’un à l’aéroport. À Newark.
– À Newark ?! s’écrie Charlotte, les yeux écarquillés. Et ce « quelqu’un » ne peut pas prendre un taxi ? un bus ? une navette ? un métro ?
Elle compte me citer tous les moyens de transport ?
– Ce n’était pas prévu, mais voici les options : soit tu m’accompagnes, et ensuite, on passe du bon temps ensemble, soit je te dépose avant d’y aller, dis-je en haussant les épaules. Réfléchis pendant que je récupère ma voiture.
Elle me dévisage, songeuse, les yeux plissés, les bras croisés. Je la sens mal, cette fin de soirée… Elle finit par me suivre, ses talons claquent sur les pavés.
– Je t’accompagne, décide Charlotte dans mon dos.
Normalement, j’ajouterais un « tu ne le regretteras pas », mais je pense que c’est moi qui ne vais pas le regretter. Je me donne même la peine d’ouvrir la portière de ma Tesla S à Charlotte, histoire de me faire pardonner. Puis je prends la 25e Ouest et je file en direction du New Jersey.
***
En toute honnêteté, j’aurais pu faire le trajet en moins d’une quarantaine de minutes, mais quand on est si bien accompagné, il faut savoir en profiter tout en faisant attention à la route… C’est donc une heure plus tard que je me gare enfin devant le terminal A et que je referme ma braguette.
– Je reviens, dis-je en ouvrant ma portière.
– Tu n’as pas trop le choix, remarque-t-elle en passant un doigt malicieux sur ses lèvres.
Elle remet sa robe en se tortillant avec langueur sans me quitter des yeux. Je suis à deux doigts de gémir de frustration. Qu’est-ce que je fiche à Newark alors que j’ai une fille aussi sexy dans ma voiture ? Je pousse un soupir. Il faut vraiment que je me dépêche.
Un coup d’œil au panneau des arrivées m’apprend que l’avion de Phoenix a atterri depuis une quinzaine de minutes. J’espère que la petite sœur de Ben a eu le temps de récupérer sa valise. Je fais le tour du hall, en dévisageant les différents passagers.
J’ai tellement entendu parler de Neila que j’ai l’impression de la connaître. Pourtant, je suis bien incapable de dire à quoi elle ressemble. Je connais leurs parents, mais je ne l’ai jamais vue, elle. À part sur cette photo, assez ancienne d’ailleurs, que Ben a chez lui. Ça fait dix ans que je le connais, dix ans qu’il la trimballe partout…
Je continue de scruter les gens et mon regard s’arrête automatiquement sur une jeune femme qui parle au téléphone en jouant avec sa longue tresse.
Les longs cheveux – même quand ce sont des extensions – sont mon péché mignon, je n’y résiste pas. C’est beau, c’est sexy, surtout quand la fille est nue, uniquement drapée de sa chevelure.
L’inconnue lève des yeux légèrement bridés dans ma direction et hausse un sourcil en se rendant compte que je la fixe.
Bon sang, elle est canon !
Plus canon encore que Charlotte, malgré sa tenue sévère : un pantalon noir et un chemisier blanc aux manches longues, boutonné jusqu’au cou. Elle aurait été très classe si elle avait eu 60 ans, mais elle doit avoir tout juste la vingtaine. Je n’arrive pas à détourner le regard, je suis happé par l’intensité du sien.
Ce n’est que quand mon téléphone vibre dans ma poche que je m’arrache à ma contemplation et décide de monter à l’étage supérieur pour voir si la petite Neila attend encore sa valise.
– Ma sœur est déjà arrivée, m’informe Ben dès que je décroche.
– Super, dis-je d’un ton faussement enthousiaste. Et je suis supposé la reconnaître comment, au fait ? Je suis en train de tourner en rond.
– Ah ouais, merde, lâche Ben.
– Elle est comment ? demandé-je en étudiant les passagers du vol de Phoenix qui attendent encore leurs bagages. Petite ? Menue ? Elle a des couettes ? Des lunettes ?
– Des couettes ? s’amuse Ben. Ma sœur a 22 ans, mec.
– Vingt-deux ? m’étonné-je en me figeant au milieu de l’allée.
– Elle vient à New York faire son master en droit pénal. Tu penses qu’elle va où, au collège ? ironise Ben. Un mètre soixante-dix, mince, longs cheveux noirs, on a les mêmes yeux.
Mon cœur commence à battre un tantinet plus fort. Je reprends l’escalier roulant et croise mentalement les doigts pour que la jeune fille de tout à l’heure ne soit pas Neila… Cependant, plus j’y pense… N’ont-ils pas les mêmes yeux, légèrement bridés ? Leur mère, Christie, est d’origine japonaise.
Oh, merde !
À force d’entendre parler de la « petite sœur au Q.I. élevé », j’ai été conditionné à imaginer une Neila qui n’a pas changé depuis l’époque de la fameuse photo. Ben est tellement protecteur, il la voit et en parle comme d’une gamine, donc forcément…
Je m’avance vers la jeune femme, qui soupire en me voyant approcher. Elle est magnifique ! Pas de doute : c’est la sœur de Ben.
Il y a un code d’honneur entre mecs : on ne touche pas aux sœurs, aux mères et aux filles de ses potes, même pas en rêve. Et Ben est mon meilleur pote. Ma relation avec lui est sacrée. À la vie, à la mort. Pas question de séduire Neila et encore moins de l’entraîner dans mon lit – ou dans ma voiture – comme si c’était Charlotte.
– J’ai un troisième œil qui me pousse sur le front ? lance-t-elle, sur la défensive.
– C’est toi, la petite sœur de Ben Simmons ?! rétorqué-je un peu fort.
Dis non, pitié…
Toutes les couleurs et expressions semblent passer sur son visage : merde, c’est bien elle !
Neila ferme les yeux un instant. Elle semble dépitée à l’idée que ce soit moi qui vienne la chercher. C’en est presque vexant. D’habitude, les femmes sont ravies d’être en ma compagnie…
– C’est toi, le fameux Ash Cooper ? demande-t-elle d’une voix lasse.
– Le roi de la côte est, réponds-je en me forçant à sourire.
– Je ne vois pas de couronne, réplique-t-elle en fixant le haut de ma tête.
– Elle étincelle mieux la nuit et il fait déjà jour.
Elle lève les yeux au ciel, puis récupère son sac à main XXL. Je jette un coup d’œil à ses bagages : deux valises immenses.
– Eh bien, on est chargée, lâché-je en m’emparant de la première.
– Eh bien, on vient s’installer à New York, on n’est pas venue pour un week-end, rétorque-t-elle.
– Bon, suis-moi. Au fait, je suis accompagné, dis-je pour couper court à cette discussion qui ne mène nulle part.
Tous les passants remarquent la minirobe rouge appuyée contre la berline noire, aussi sûrement que des diamants étincelants sur du velours sombre. Bras et jambes croisés, Charlotte scrute Neila. Les deux femmes se mesurent du regard, se toisent, se détaillent, tout y passe. La première jauge la seconde comme si c’était une rivale ; la seconde détaille la première comme si c’était le Mal incarné.
Les valises dans le coffre, Charlotte s’installe d’office à l’avant avec une attitude de domination assez – peu – surprenante. Quand je boucle ma ceinture et démarre, Charlotte montre sa possessivité en plaçant sa main sur ma cuisse. Tout ce cirque aurait pu m’amuser dans un tout autre contexte – je ne suis pas contre les filles qui luttent pour gagner mon attention –, mais là, ça me contrarie. Sans bien savoir pourquoi…
Quand je suis à nouveau sur la route inter-État en direction de New York, je prends mon oreillette et appelle Ben. Avec Charlotte à bord, je ne vais pas utiliser les haut-parleurs.
– J’ai ta petite sœur, l’informé-je en mettant vraiment l’accent sur « petite ».
– Super ! fait Ben avec soulagement dans la voix. Elle va bien ?
Je regarde Neila dans le rétroviseur. Elle a les yeux fermés et se masse les tempes.
– A priori, oui, réponds-je en ramenant mon attention sur la route.
– Veille sur elle, hein ?
– Veiller sur elle… répété-je uniquement dans le but de faire réagir la précieuse Neila.
Ce qui ne manque pas : elle lève les yeux au ciel si haut qu’ils font presque le tour de leurs orbites. J’aimerais être là au moment où le frère et la sœur vont se revoir. Juste par curiosité.
Charlotte réagit à son tour : sa main remonte le long de ma cuisse. Je fais abstraction de son geste. Si je la repoussais d’une manière ou d’une autre, non seulement ce serait crétin de ma part, mais en plus je risquerais ma vie sur la route.
– Aucun parent n’aimerait m’avoir comme baby-sitter, remarqué-je, innocent.
Et je ne veux pas être le baby-sitter de Neila. Ou alors, un baby-sitter de mauvais genre, avec des jeux pas du tout appropriés…
– J’ai deux mots à lui dire, à mon frère, grommelle Neila, exaspérée.
– Ouais, tu as raison, dit Ben en même temps. Je ne te fais pas confiance, finalement.
– Ah bon ? m’indigné-je faussement.
Je cherche le regard de Neila dans le rétroviseur, mais elle semble étudier un moyen de sauter de la voiture en marche.
– Ash, considère ma sœur comme la tienne, exige Ben. Ne la drague pas, même pas en rêve !
– Attends une seconde, mec, le coupé-je. Neila, ton frère me dit de te considérer comme ma sœur et qu’il ne faut surtout pas que je te drague.
Charlotte me lance un regard outré et serre ses doigts sur ma cuisse en représailles, pendant que Neila devient écarlate. Je décide de mettre fin à leur agonie – et à la mienne, parce que Charlotte semble vouloir arracher la peau avec ses ongles.
– Je vais déposer ta petite sœur chez toi, Ben. J’ai des plans, figure-toi.
Neila se cache le visage dans la main, visiblement mortifiée.
– On va passer dans le tunnel, je coupe, l’informé-je avant d’enlever mon oreillette.
Une trentaine de minutes plus tard, je longe le Madison Square Park pour me rendre à Gramercy Park, et indique la salle de sport de Ben, ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Un véritable succès. Neila se colle quasiment à la vitre pour regarder.
– C’est bizarre que tu ne sois jamais venue, remarqué-je.
– C’est la vie, répond-elle sans détacher son regard du bâtiment.
Il est plus de sept heures lorsque je me gare devant l’immeuble de Ben. Je suis crevé et Charlotte s’est assoupie, le menton sur son poing fermé. On va dire que ma fin de « soirée » est mal barrée : dans cinq heures, il faut que je sois au bureau. Je retire doucement la main de Charlotte, toujours sur ma cuisse, et vais récupérer les valises.
Neila doit avoir envie de se débarrasser de moi rapidement : lorsqu’elle me voit m’approcher de l’immeuble, elle m’arrête.
– Merci d’être venu me chercher, mais je peux monter seule, dit-elle avec un sourire poli.
À la lumière du jour, ses cheveux ne sont plus tout à fait noirs, ils sont d’un brun sombre, comme du chocolat chaud.
C’est quoi, cette comparaison à la con ?
– Tu as les clés ? demandé-je patiemment avec une pointe de moquerie.
– Je… commence-t-elle, confuse. Je n’y ai pas songé.
– Ben non plus, on dirait. J’ai un double. Je t’accompagne jusqu’en haut, je pose tes bagages, puis je rentre.
Je lui dicte le code de la porte d’entrée et elle appelle l’ascenseur. Elle étudie le hall, avec ses grands pots de citronniers, le panneau recensant toutes les activités culturelles du quartier. Et moi, je l’étudie elle.
Comment serait-elle avec la robe de Charlotte ?
L’ascenseur arrive enfin, je la laisse passer devant moi et place les valises entre nous. Elle appuie sur le bouton 10 de la main gauche et je remarque l’anneau de diamants à son doigt.
– Tu vas te marier ? demandé-je.
– En juin, répond-elle après avoir jeté un coup d’œil à sa bague discrète, très différente des énormes solitaires de mauvais goût.
Une part de moi se dit que c’est un gâchis de se marier aussi tôt, que Neila ne connaît encore rien de la vie pour s’engager à si long terme. Et l’autre moitié, la plus raisonnable sûrement, soupire de soulagement : c’est la sœur de Ben, et en plus, elle est fiancée. Je n’ai doublement pas intérêt à l’approcher, même si…
– Félicitations, lâché-je.
– Merci.
Quelle conversation passionnante !
– Il est à Seattle ? poursuis-je sur ma lancée.
– Cape Cod.
– Et pourquoi il est pas là ? ne puis-je m’empêcher de demander.
– Parce qu’il est là-bas, réplique-t-elle, impatiente.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent, je sors les valises, je prends mes clés, puis laisse Neila entrer en premier dans l’appartement et abandonne ses bagages dans le hall.
– Merci beaucoup, dit-elle en se tournant vers moi. Tu as des plans, non ?
– Il paraît, dis-je avec un sourire des plus forcés.
Je repars en sifflotant, mais j’arrête mon récital dès que les portes de l’ascenseur se referment sur moi.
Quand je remonte dans la voiture, Charlotte retouche son maquillage. À cette heure, elle perd son temps.
– Écoute… commencé-je.
– Quoi ? Tu vas me dire que tu vas me déposer chez moi ? me devance-t-elle.
– Je suis crevé.
– Tout ça pour ça, lâche-t-elle en rangeant son miroir et son rouge à lèvres dans sa pochette avec énervement.
– Il y a des imprévus dans la vie, rétorqué-je en démarrant.
– Tu aurais dû me déposer chez moi quand tu as su que tu allais chercher « quelqu’un » à Newark, grommelle-t-elle.
C’est étrange, son accent est bien moins prononcé, d’un coup…
– Je t’ai donné le choix, rétorqué-je à mon tour, sans trop de patience. Où est-ce que je te dépose ?
Elle me foudroie du regard.
– Arrête-toi là, ordonne-t-elle.
– Quoi ?
– Là !
La voiture n’est pas encore à l’arrêt qu’elle descend et claque la portière en disant quelque chose en français que je ne comprends pas.
De toute façon, ce n’était certainement pas à mon avantage…
