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Chapitre 5

Les néons bleus et blancs des urgences de l’hôpital Nord de Marseille clignotaient dans la nuit comme un mauvais présage. Kael gara la 350Z sur le parking des visiteurs dans un crissement de pneus. Nina bondit hors de la voiture avant même qu’il ne coupe le moteur, son sac à dos encore à l’épaule, les cheveux en bataille et le visage fermé.

Il la rattrapa en courant. « Nina, attends. »

Elle ne ralentit pas. Ses baskets frappaient le bitume avec une urgence mécanique, comme si chaque pas pouvait changer le cours des choses. Les portes automatiques s’ouvrirent sur une salle d’attente bondée, odeur de désinfectant, de sueur et d’angoisse.

« Vargas, » lança-t-elle au premier infirmier qu’elle croisa. « Marie Vargas. Diabète. On l’a amenée il y a une heure. »

L’homme vérifia son écran. « Famille proche ? »

« Je suis sa fille. »

Il hocha la tête et leur indiqua le couloir des urgences de médecine interne. Nina marchait vite, les épaules raides. Kael resta à ses côtés sans parler. Il sentait que les mots seraient inutiles pour l’instant.

Ils trouvèrent la chambre 17 au bout du couloir. Une infirmière en sortit juste au moment où ils arrivaient.

« Mademoiselle Vargas ? Le médecin va venir vous voir. Votre mère est stable pour l’instant, mais la situation est sérieuse. Complication rénale aiguë liée à son diabète. Ils préparent une possible dialyse en urgence. »

Nina accusa le coup sans broncher. « Je peux la voir ? »

« Quelques minutes seulement. »

Kael resta dans le couloir pendant que Nina entrait. À travers la vitre, il la vit s’approcher du lit. Marie Vargas semblait minuscule sous les draps, perfusions dans les bras, moniteurs bipant régulièrement. Nina prit la main de sa mère avec une douceur que Kael ne lui avait jamais vue. Elle murmura quelque chose. Sa mère répondit faiblement, un sourire fatigué aux lèvres.

Quand Nina ressortit, ses yeux étaient rouges mais secs. Elle s’adossa au mur, bras croisés.

« Ils disent que si les reins ne repartent pas, il faudra commencer la dialyse. Trois fois par semaine. Et elle ne peut plus monter les escaliers. L’appartement… c’est fini. »

Kael posa une main sur son épaule. « On va trouver une solution. »

« Quelle solution ? » Sa voix était basse, presque cassée. « Un appartement adapté coûte une fortune. Les aides sociales mettent des mois. Et mon frère… il ne peut pas gérer ça tout seul. »

Avant que Kael puisse répondre, une voix familière résonna dans le couloir.

« Vargas ? »

Sandro s’avançait vers eux, boitant légèrement, un bandage autour de la tête et le bras en écharpe. Son visage était tuméfié, mais son regard restait vif.

Nina se redressa. « Sandro. Qu’est-ce qui t’est arrivé ? »

« Sortie de route dans la chicane après ton départ, Kael. J’ai voulu pousser un peu trop. La RX-7 a pris cher. » Il regarda Kael. « Et toi… tu as raté la fin du show. Delcourt était là. Il a vu ton dernier run. Il était content. Jusqu’à ce qu’il entende que tu étais parti avec elle. »

Kael serra la mâchoire. « Ce ne sont pas ses affaires. »

Sandro ricana faiblement. « Tu crois ça ? Il a déjà appelé trois fois. Il veut te voir demain à neuf heures dans son bureau du Vieux-Port. Si tu ne signes pas, il dit qu’il passe à autre chose. Et il n’est pas du genre à repasser deux fois. »

Nina regarda Kael, puis Sandro. « Tu es venu ici juste pour lui dire ça ? »

« Non. Je suis venu parce que je suis blessé et que cet hôpital est le plus proche. Mais puisque vous êtes là… » Sandro baissa la voix. « Fais attention, Nina. Kael est bon, mais la course, c’est une maîtresse jalouse. Elle prend tout. »

Il posa une main sur l’épaule de Nina, un geste presque fraternel, puis s’éloigna vers sa propre chambre.

Le silence retomba, lourd.

Nina se tourna vers Kael. « Tu vas y aller ? Demain matin ? »

Kael passa une main sur son visage. La fatigue de la journée, le travail au garage, le run, la nuit avec Nina, tout pesait soudain sur ses épaules.

« Je ne sais pas. »

« Si tu ne vas pas, tu perds tout. »

« Si j’y vais, je risque de te perdre. »

Nina laissa échapper un rire amer. « Tu ne m’as pas encore. Pas vraiment. Ce qui s’est passé ce soir… c’était peut-être une erreur. »

Kael s’approcha, prit son visage entre ses mains. « Ne dis pas ça. Pas maintenant. »

Elle ferma les yeux. « Ma mère est là-dedans, branchée à des machines. Mon frère va rentrer demain et trouver l’appartement vide. Et toi… tu as une porte ouverte vers une vie que je ne pourrai jamais te donner. »

Un médecin arriva à ce moment-là. Grand, lunettes fines, air grave.

« Mademoiselle Vargas ? Je suis le docteur Lambert. On va devoir procéder à une hémodialyse en urgence. Les reins ne filtrent plus correctement. On va la transférer en néphrologie dans l’heure. »

Nina hocha la tête mécaniquement. « Je peux rester avec elle ? »

« Jusqu’au transfert, oui. Après, ce sera la salle de soins. »

Kael resta dans le couloir pendant que Nina accompagnait sa mère. Il s’assit sur une chaise en plastique dur, tête entre les mains. Son téléphone vibra dans sa poche. Delcourt encore. Il ne répondit pas.

Vers cinq heures du matin, Nina ressortit. Elle semblait avoir vieilli de dix ans en une nuit.

« Ils l’ont emmenée. La dialyse va durer quatre heures. Je vais rester ici. Tu devrais rentrer te reposer. »

« Je reste avec toi. »

« Non. » Sa voix était ferme. « Tu as un rendez-vous à neuf heures. Va dormir un peu. Et réfléchis vraiment, Kael. Pas avec ce qu’on a vécu ce soir. Réfléchis avec ta tête de pilote. »

Elle lui toucha la joue du bout des doigts, un geste presque timide.

« Merci pour cette nuit. Même si elle finit comme ça. »

Kael voulut protester, mais elle s’éloigna déjà vers la salle d’attente de néphrologie.

Il rentra chez lui dans un état second. Le garage était silencieux, la 350Z garée devant, encore couverte de poussière du run. Il s’effondra sur son lit sans se déshabiller.

À huit heures trente, son réveil sonna. Il se doucha rapidement, enfila un t-shirt propre et prit la route du Vieux-Port.

Le bureau de Delcourt était au dernier étage d’un immeuble moderne avec vue sur le port. L’homme l’attendait, costume impeccable, cheveux gris coupés court.

« Kael. Assieds-toi. »

Kael resta debout.

Delcourt sourit froidement. « J’ai vu ton run hier soir. Excellent. La correction que tu as faite en chicane… impressionnant. Tu progresses vite. »

« Merci. »

« Mais j’ai aussi entendu des rumeurs. Une fille. Des obligations. Des hésitations. » Delcourt posa un dossier épais sur la table. « Le contrat est là. Six mois d’entraînement intensif, circuit privé près de Nîmes, sponsoring, équipe mécanique dédiée. Salaire de base plus primes. De quoi aider ta famille, payer tes factures, et vivre enfin de ta passion. »

Kael regarda le dossier sans le toucher.

« Et si je refuse ? »

Delcourt haussa les épaules. « Alors je prends Sandro. Il est moins talentueux que toi, mais il est libre. Pas de… complications sentimentales. »

Kael sentit la colère monter. « Vous ne savez rien de ma vie. »

« Je sais ce que je vois. Un pilote qui a le potentiel pour aller loin, mais qui risque de tout foutre en l’air pour une histoire qui ne tiendra pas six mois. »

Delcourt se leva et s’approcha de la fenêtre.

« Prends le contrat. Signe. Commence lundi. Ou pars maintenant et ne reviens jamais. »

Kael prit le stylo. Sa main tremblait légèrement.

Au même moment, son téléphone vibra. Un message de Nina.

« Maman est sortie de dialyse. Pour l’instant stable. Mais le médecin dit qu’il faut trouver un nouvel appartement rapidement. Et mon frère vient de m’appeler : il a raté son contrôle de maths. Il est perdu sans moi. »

Kael relut le message deux fois.

Il reposa le stylo.

« Je ne peux pas signer aujourd’hui. »

Delcourt plissa les yeux. « Mauvaise réponse, Kael. »

« Donnez-moi quarante-huit heures. »

« Vingt-quatre. Demain soir, dernier délai. Après ça, l’offre est morte. »

Kael sortit du bureau sans un mot de plus. Dans l’ascenseur, il appela Nina.

« Comment va-t-elle ? »

« Fatiguée. Mais elle tient. » La voix de Nina était rauque de fatigue. « Et toi ? Tu as signé ? »

« Non. Pas encore. Je viens te rejoindre à l’hôpital. »

« Kael… »

« J’arrive. »

Quand il entra dans la chambre de néphrologie, Nina était assise au chevet de sa mère, qui dormait. Son frère, un adolescent maigre aux cheveux en bataille, était là aussi, l’air perdu.

Nina se leva et l’entraîna dans le couloir.

« Tu n’aurais pas dû venir. Tu as besoin de dormir. »

« Toi aussi. »

Ils se regardèrent longuement. La nuit précédente semblait déjà loin, comme un rêve fragile.

« Delcourt m’a donné jusqu’à demain soir, » dit Kael.

Nina baissa les yeux. « Et qu’est-ce que tu vas faire ? »

Avant qu’il ne puisse répondre, le téléphone de Nina sonna. Numéro inconnu. Elle décrocha.

Son visage changea brutalement.

« Quoi ? … Oui, c’est moi. … Comment ça, expulsés ? … Mais on a payé le loyer il y a deux semaines ! »

Kael vit ses épaules s’affaisser.

Quand elle raccrocha, sa voix était blanche.

« Le propriétaire. Il dit que les aides n’ont pas été versées à cause d’un problème administratif. On a trente jours pour partir. Sinon, expulsion. »

Elle regarda Kael, les yeux brillants de larmes qu’elle refusait de laisser couler.

« Ma mère ne peut pas retourner à l’appartement. Et maintenant on n’a plus d’appartement du tout. »

Kael la prit dans ses bras. Elle se laissa faire un instant, puis se raidit.

« Ne fais pas de promesses que tu ne pourras pas tenir, Kael. Pas aujourd’hui. »

Au même moment, son frère sortit de la chambre.

« Nina ? Le docteur veut te parler. Il dit que c’est urgent. »

Nina essuya ses yeux d’un revers de main et se tourna vers Kael.

« Reste ici. Ne pars pas. »

Elle disparut dans le bureau du médecin.

Kael resta seul dans le couloir, le contrat invisible de Delcourt pesant dans sa poche comme une grenade dégoupillée.

Son téléphone vibra à nouveau. Cette fois, un message de Sandro.

« Delcourt vient de m’appeler. Il m’offre le contrat si tu refuses. Désolé mec, mais je ne peux pas refuser ça. Fais le bon choix. »

Kael serra le téléphone si fort que l’écran craqua légèrement.

Quand Nina ressortit du bureau, son visage était livide.

« Ils veulent la garder en observation au moins une semaine. Et ils parlent d’une liste d’attente pour un logement social adapté… six mois minimum. »

Elle s’arrêta devant lui.

« Kael. Regarde-moi. »

Il leva les yeux.

« Si tu signes ce contrat, je comprendrai. Vraiment. Mais si tu restes… je ne pourrai pas te donner ce dont tu as besoin. Pas maintenant. Pas avec tout ça. »

Kael ouvrit la bouche pour répondre.

C’est alors que l’alarme d’un moniteur retentit dans la chambre voisine.

Des infirmiers coururent.

Nina se figea.

« C’est pas maman… » murmura-t-elle.

Mais son regard disait le contraire : la peur que tout s’effondre en même temps.

Et au loin, dans le parking, on entendait déjà les sirènes d’une nouvelle ambulance qui arrivait.

Kael prit la main de Nina.

« Quoi qu’il arrive, je suis là. »

Mais au fond de lui, il savait que cette promesse risquait d’être la plus difficile à tenir de toute sa vie.

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