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Chapitre 4

Le samedi matin arriva avec une lumière blanche et crue qui tranchait sur le bleu habituel du ciel marseillais. Kael était déjà au garage depuis six heures, incapable de dormir. Il avait passé la nuit à démonter partiellement le collecteur d’admission de la 350Z, anticipant le travail avec Nina comme on anticipe un run sur un circuit inconnu : mélange d’excitation et de prudence.

Il avait rangé deux fois les outils, vérifié trois fois la commande des pièces arrivées la veille par coursier, et même lavé le sol une nouvelle fois. Quand il entendit le bruit caractéristique d’une Clio RS ancienne génération se garer dans la ruelle, son pouls s’accéléra malgré lui.

Nina descendit de la voiture, un sac à dos usé sur l’épaule, vêtue d’un débardeur noir et d’un pantalon cargo taché d’huile aux genoux. Ses cheveux étaient attachés en une queue-de-cheval serrée, quelques mèches rebelles collées sur son front par la chaleur déjà présente à huit heures du matin.

« Prêt à te salir les mains ? » demanda-t-elle en entrant, un demi-sourire aux lèvres.

« Toujours. Surtout quand c’est toi qui donnes les ordres. »

Elle leva un sourcil. « Attention, pilote. Ici, c’est mon terrain. »

Ils se mirent au travail sans perdre de temps. Le moteur de la 350Z était suspendu sur un palan, le bloc ouvert comme un patient sur une table d’opération. Nina se glissa immédiatement sous la voiture, sa lampe frontale allumée, et commença à désigner les points d’accès avec une précision chirurgicale.

« L’axe gauche est grippé. On va devoir sortir tout l’arbre à cames secondaire. Fais gaffe au joint torique en bas, il est fragile sur ces moteurs. »

Kael obéit sans discuter. Pendant deux heures, ils travaillèrent en silence rythmé par le cliquetis des clés, le souffle des compresseurs et le juron occasionnel quand une vis récalcitrante résistait. Mais ce silence n’était pas vide. Il était chargé. Chaque fois que leurs bras se frôlaient, chaque fois que Nina se redressait pour lui montrer une mesure sur le micromètre, Kael sentait cette tension électrique qui grandissait depuis le baiser dans le garage.

Vers onze heures, ils firent une pause. Nina s’assit sur le bord de l’établi, une bouteille d’eau à la main. Des traces noires d’huile barraient sa joue gauche. Kael eut envie de les essuyer avec son pouce, mais il se retint.

« Tu fais ça souvent ? » demanda-t-il. « Venir aider un concurrent le samedi matin ? »

Elle haussa les épaules. « Tu n’es pas vraiment un concurrent. Pas encore. Et puis… j’aime bien quand les choses sont bien faites. »

« C’est tout ? »

Nina le regarda longuement. Ses yeux gris-bleu, presque orageux, semblaient peser chaque mot avant qu’elle ne parle.

« Non. Ce n’est pas tout. »

Le silence retomba, plus lourd cette fois. Kael s’approcha lentement, comme il l’avait fait le soir du baiser. Il s’arrêta à un mètre d’elle.

« Nina… ce qui s’est passé l’autre soir… »

« Je sais ce qui s’est passé. » Sa voix était calme, presque trop. « Et je sais aussi ce qui va se passer si on continue. »

« Et qu’est-ce qui va se passer ? »

Elle descendit de l’établi et fit un pas vers lui. Ils étaient maintenant très proches. Il pouvait sentir l’odeur mêlée d’huile moteur, de savon et de sa peau chauffée par l’effort.

« Tu vas signer avec Delcourt. Tu vas partir sur les circuits privés, les événements nationaux, peut-être même l’Europe. Et moi je vais rester ici, au garage Proulx, à gérer les factures de ma mère et à m’assurer que mon frère ne foire pas son bac. »

Kael ouvrit la bouche, mais elle leva une main.

« Ne me dis pas que ce n’est pas vrai. Sandro t’a déjà parlé, non ? »

Il fronça les sourcils. « Comment tu sais ça ? »

« Marseille est un village quand on traîne dans le milieu. Les nouvelles vont vite. » Elle sourit tristement. « Et puis j’ai vu ta tête après Aubagne. Tu réfléchis trop fort. »

Kael passa une main dans ses cheveux pleins de poussière. « Je ne veux pas choisir entre toi et la course. »

« Ce n’est pas un choix que tu peux refuser éternellement. La vie ne fonctionne pas comme ça. »

Elle se détourna pour reprendre ses outils, mais Kael lui attrapa doucement le poignet. Pas pour la retenir de force, juste pour la faire pivoter vers lui.

« Et si je refusais le contrat ? »

Nina éclata d’un rire bref, sans joie.

« Ne sois pas stupide. Delcourt ne propose pas deux fois. C’est ta chance de sortir du circuit local, Kael. De devenir quelqu’un. Ne la gâche pas pour une mécanicienne qui a déjà les pieds dans le ciment. »

« Ce n’est pas ce que je vois quand je te regarde. »

Leurs regards se verrouillèrent. L’air du garage semblait plus épais, chargé d’humidité et de non-dits. Nina fit un pas de plus. Leurs corps se touchaient presque.

« Tu vois quoi, alors ? » murmura-t-elle.

Kael ne répondit pas avec des mots. Il inclina la tête et l’embrassa. Cette fois, ce ne fut pas un baiser interrogatif. Il était plus profond, plus urgent, comme si le temps leur était compté. Nina répondit avec la même intensité, ses mains glissant sur son torse, laissant des traces d’huile sur son t-shirt gris.

Pendant quelques secondes, le monde extérieur disparut : plus de Delcourt, plus de mère malade, plus de frère à surveiller, plus de circuits. Il n’y avait que le goût de sel sur ses lèvres, la chaleur de sa peau sous le débardeur, et le bruit lointain d’une moto qui passait dans la ruelle.

Puis elle s’écarta brusquement, le souffle court.

« On ne peut pas faire ça ici. Pas comme ça. »

Kael posa son front contre le sien. « Alors où ? Quand ? »

Nina ferma les yeux un instant. Quand elle les rouvrit, il y avait une détermination nouvelle dedans, mêlée à quelque chose qui ressemblait à de la peur.

« Ce soir. Après le run à Vitrolles. Viens chez moi. Ma mère et mon frère seront chez ma tante jusqu’à demain midi. »

Le cœur de Kael rata un battement. « Tu es sûre ? »

« Non. Mais je suis fatiguée de calculer tous les risques. »

Ils reprirent le travail dans un silence différent, plus électrique. Vers quatorze heures, le moteur fut remonté. Nina testa les rotations à la main, approuva d’un hochement de tête satisfait.

« Ça devrait tenir. Fais un rodage doux ce soir. »

Avant de partir, elle s’arrêta à la porte du garage.

« Kael… quoi qu’il se passe ce soir, promets-moi une chose. »

« Laquelle ? »

« Ne me mens jamais. Même si la vérité fait mal. »

Il hocha la tête. « Promis. »

Elle monta dans sa Clio et disparut au bout de la ruelle.

Le reste de la journée passa dans un brouillard. Kael termina les derniers réglages, testa la voiture sur un petit circuit improvisé derrière le garage, et tenta de se concentrer sur la mécanique. Mais son esprit revenait sans cesse à Nina, à ce baiser, à la soirée qui l’attendait.

Quand il arriva à Vitrolles ce soir-là, l’atmosphère était électrique. Plus de monde que d’habitude. Des voitures alignées, des basses qui vibraient dans l’air chaud, l’odeur de gomme brûlée déjà présente.

Sandro était là. Il lui fit un signe de tête distant, presque prudent. Kael l’ignora.

Il fit deux runs excellents. La correction que Nina lui avait indiquée sur la chicane fonctionnait à merveille. Sa 350Z glissait avec une fluidité nouvelle, comme si elle avait enfin trouvé son équilibre.

Au troisième run, alors qu’il s’apprêtait à repartir, il la vit.

Nina se tenait au même endroit que la première fois, bras croisés, regard analytique. Mais cette fois, quand leurs yeux se croisèrent, elle ne détourna pas le regard. Il y avait quelque chose de différent dans son expression : une promesse silencieuse.

Kael termina son run en tête de la session. Quand il revint vers les stands improvisés, Braz et Tomas l’attendaient avec des claques dans le dos et des bières fraîches.

Mais il n’avait d’yeux que pour elle.

Nina s’approcha lentement, son sac à l’épaule.

« Beau run, » dit-elle simplement.

« Grâce à toi. »

Elle sourit légèrement. « On y va ? »

Kael sentit son ventre se contracter. Il hocha la tête.

Ils quittèrent le site ensemble, la 350Z suivant la Clio de Nina dans les rues de Vitrolles puis sur l’autoroute direction Marseille nord. Le trajet fut silencieux pour Kael, seul avec le ronronnement du moteur et les battements sourds de son cœur.

Quand ils arrivèrent dans le quartier des Flamants, Nina se gara dans une petite rue adjacente. Kael fit de même. L’immeuble était modeste, quatrième étage sans ascenseur, comme elle l’avait décrit.

Ils montèrent les marches en silence. Nina ouvrit la porte de l’appartement. Une odeur de cuisine familiale et de désinfectant flottait encore dans l’air. L’intérieur était propre, mais usé. Des photos de famille sur les murs, un canapé défraîchi, une petite table où traînaient des cours de terminale.

Nina ferma la porte derrière eux et mit le verrou.

Puis elle se tourna vers lui.

« Dernière chance de faire demi-tour, pilote. »

Kael s’avança, prit son visage entre ses mains et l’embrassa avec une urgence qu’il ne contrôlait plus.

Ils n’atteignirent même pas la chambre.

Ce fut intense, maladroit par moments, parfait par d’autres. Des vêtements qui tombent sur le sol, des mains qui explorent, des souffles qui se mêlent. Nina était à la fois forte et vulnérable, guidant ses gestes avec cette même précision qu’elle mettait dans la mécanique. Kael découvrit la douceur de sa peau sous les traces d’huile, la courbe de ses hanches, la façon dont elle retenait son souffle quand il trouvait le bon angle.

Plus tard, allongés sur le canapé, la sueur refroidissant sur leur peau, Nina posa sa tête sur son torse.

« Tu sais que ça complique tout, » murmura-t-elle.

« Je sais. »

Elle leva les yeux vers lui. « Delcourt t’attend la semaine prochaine pour signer les papiers, c’est ça ? »

Kael hésita. « Oui. »

Nina resta silencieuse un long moment. Puis elle dit doucement :

« Je ne te demanderai pas de rester. Mais je ne peux pas non plus te suivre. Pas maintenant. »

Kael caressa ses cheveux. « On trouvera une solution. »

Elle sourit tristement. « Les solutions, dans la vraie vie, sont rarement aussi belles que sur les circuits. »

Ils restèrent ainsi jusqu’à ce que la nuit tombe complètement.

Vers deux heures du matin, le téléphone de Nina vibra sur la table basse. Elle tendit le bras, lut le message, et son corps se raidit instantanément.

Kael sentit le changement.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Nina se redressa, le visage soudain pâle malgré la pénombre.

« C’est l’hôpital. Ma mère… elle a fait un malaise. Ils l’ont emmenée aux urgences il y a une heure. »

Elle se leva d’un bond, cherchant déjà ses vêtements.

Kael se redressa à son tour, le cœur serré.

« Je t’emmène. »

Alors qu’ils descendaient les escaliers quatre à quatre, Nina s’arrêta soudain sur le palier du deuxième étage, la main crispée sur la rampe.

Son téléphone vibra à nouveau. Elle lut le message et ferma les yeux.

« Merde… »

« Nina ? »

Elle tourna vers lui un regard où se mêlaient la peur et une détermination farouche.

« Ce n’est pas seulement un malaise. Ils parlent d’une complication liée à son diabète. Ils vont peut-être devoir l’opérer en urgence. »

Kael posa une main sur son épaule. « On y va. Je reste avec toi. »

Nina hocha la tête, mais ses yeux étaient déjà loin, calculant les coûts, les conséquences, les nuits blanches à venir.

Alors qu’ils sortaient de l’immeuble et couraient vers la 350Z, le téléphone de Kael sonna à son tour.

Il jeta un coup d’œil à l’écran.

Delcourt.

Il hésita une fraction de seconde, puis rejeta l’appel.

Mais au moment où il démarrait, un second message arriva.

« Kael, on a un problème. Sandro vient de se crasher lourdement à Vitrolles après ton départ. Il est en route pour le même hôpital. Et il raconte à tout le monde que tu as refusé le contrat à cause d’une fille. Delcourt est furieux. Il veut te voir demain matin à la première heure. »

Nina, assise à côté de lui, vit son expression changer.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Kael serra le volant jusqu’à ce que ses jointures blanchissent.

La nuit marseillaise défilait autour d’eux, sirènes d’ambulance au loin.

Il répondit d’une voix tendue :

« Rien de bon. »

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